VICTOR COUSIN
ministre de llntérieur, sont inquiets. Oh! monsieur Cousin, daig-nez les aider à maintenir la société sur sa base!... Monsieur Cousin, sauveznous!... Ainsi se développa, d'émeute en émeute, la philosophie spiritualiste.
On s'étonne qu'un système, ainsi accommodé aux nécessités quotidiennes de la politique, et dont les aphorismes rassurants ressemblent, en définitive, à une vaste déclaration ministérielle, soit si bien coordonné. C'est que M. Cousin fut vraiment un homme supérieur, presque un grand homme. Quel dommage qu'il n'ait pas vécu assez longtemps pour être président de notre République! Il eût d'emblée porté à la perfection ce genre littéraire du « message », qui, depuis la mort de M. Thiers, n'existe plus.
Il était d'ailleurs très capable, s'il l'eût voulu, de réussir dans les vanités de la métaphysique. Il connaissait, autrement que par ouï-dire, les métaphysiciens d'outre-Rhin. Il avait fumé des pipes avec le brumeux Hegel. Il se vantait, avec raison, de pouvoir improviser, en une semaine, les tenants et les aboutissants d'une métaphysique complète.. Il refusa de se livrer à cet exercice, soit que son instinct des grandes choses ait répugné à ce jeu puéril, soit que son élégance native ait dédaigné ce pédantisme fastidieux. Il sacrifia délibérément sa renommée d'artiste à ses soucis d'ordre social et, somme toute, à son
patriotisme inquiet. Ses disciples, qu'il faisait manœuvrer au doigt et à l'œil, se sont vengés de sa tyrannie par des épigrammes. Les collégiens ne lui savent pas gré d'avoir abaissé son génie jusqu'à leur nullité. Le corps ensejgnant, dont il voulut faire un clergé, ne se souvient plus qu'il doit à M. Cousin une grande part du respect qui continue de l'entourer et de le défendre. Enfin, la postérité n'aime pas les vaincus. Or, M. Cousin fut vaincu, lui aussi, par le monstre qu'il avait résolu de dompter. La bourgeoisie arrivée et la Démocratie « arriviste » ont rué dans les brancards délicats et sous les harnais fragiles qu'il leur avait imposés. Vainement, il distribua aux maîtres de la jeunesse une provision de martingales et de caveçons pour apprivoiser la société effarée. Ses disciples, Amédée Jacques, Emile Saisset, Jules Simon, Paul Janet se sont usés dans cette besogne. La méthode de Cousin n'empêcha ni les utopies de 1847, ni les boucheries de 1848, ni le guet-apens de 1851, ni l'aplatissement de la nation devant un césar de rencontre, ni le retour offensif d'une métaphysique délirante, ni la sarabande exaspérée, le trémoussement dans le vide, que nous voyons présentement*...
Dans une position fort éloignée de celle où
1. V. quelques pages très justes de M. Emile Faguet sur Victor Cousin, Politiques et moralistes du XIX' siècle, deuxième série. Préface, p. vii-ix. — P. 230, 380.