‹ Le malaise de la démocratieChapitre 58 sur 108 · CHARLES RENOUVIER · texte numérisé non relu

CHARLES RENOUVIER

dont les livres attirent, par la seule séduction des pensées harmonieuses, le respect presque religieux de la jeunesse pensive.

Qui peut se vanter d'avoir jamais vu M. Charles Renouvier? Hormis M. Piilon et M. Dauriac, qui sont ses fidèles acolytes, nul ne peut raisonnablement songer à le voir de près.... Pourtant, depuis vingt années , cette vigoureuse intelligence , malheureusement trop insoucieuse de s'enfermer en des formes élégantes et précises, enrichit de son labeur incessant notre enseignement public. Ce grand docteur, qui n'est jamais monté en chaire, ce polytechnicien que l'École polytechnique a oublié d'inscrire sur les feuillets de son livre d'or, renouvelle toutes les questions qu'il touche, ouvre aux entreprises intellectuelles une immensité, presque vertigineuse, de perspectives et d'issues. Sa doctrine a pénétré, par une infiltration lente, dans la plupart des thèses qui ont été présentées à la Sorbonne par les philosophes universitaires. Telle de ses formules , pleine de substance et grosse de moelle, est devenue un volume in-octavo. La force de sa dialectique, l'unité de son système ont vaincu, sans fracas, toutes les résistances. Si l'éclectisme est mort, M. Renouvier est un de ceux qui ont contribué le plus efficacement à le tuer. Ce métaphysicien, qui semblait vivre hors de toutes les préoccupations contemporaines, a clairement compris les obligations

qui s'imposaient à tous les esprits, à tous les cœurs , après les désastres et les défaillances de 1870. Sa tentative pour mettre au centre de toutes nos préoccupations spéculatives la loi morale, et pour consolider cette théorie de la liberté et du devoir, à laquelle Emmanuel Kant a tant travaillé, mérite d'être associée, dans le souvenir de la postérité, à l'histoire de notre relèvement national. Quelques initiés puisent à ce fleuve caché la vérité et la vie. Ils croient que tôt ou tard les minorités finissent par avoir raison.

M. Félix Ravaisson est plus connu que M. Charles Renouvier. Il a été, en 1845, chef de cabinet d'un ministre. Haut fonctionnaire de l'administration des Beaux-Arts, il possède un grade élevé dans la Légion d'honneur. Il a voulu rendre des bras à la Vénus de Milo. Membre de l'Académie des Inscriptions et Belles-Lettres, il a risqué, sur divers sujets d'archéologie, des hypothèses aussi séduisantes que téméraires. Ce sont là ses titres à la notoriété. Sa gloire est ailleurs.

Ses ouvrages philosophiques sont peu nombreux : une thèse sur V Habitude, un essai sur la Métaphysique d'Arisiote, un rapport sur la Philosophie en France au xix® siècle, quelques articles dans les revues spéciales. Et c'est tout. Mais dans ces pages sobres et rares, quels ingénieux raisonsonnements ! Le système de M. Ravaisson est une œuvre d'art. Ce sage reconstruit l'univers à sa

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