‹ Le malaise de la démocratieChapitre 59 sur 108 · FÉLIX RAVAISSON · texte numérisé non relu

FÉLIX RAVAISSON

façon. Il refait les choses selon le rythme qu'a dû suivre le créateur. Dieu seul pourrait nous dire si cette doctrine est vraie.

On éprouve apparemment, lorsqu'on a compris M. Ravaisson, une volupté pareille à celle que ressentaient les dévots d'Eleusis lorsqu'ils étaient admis à la célébration des mystères. Je connais des personnes pour qui son approbation équivaut à un sacrement. Entrer dans les hypothèses où il nous invite, c'est renoncer, comme par un acte de baptême, à tout ce qui souille et rabaisse, c'est s'élever aux ravissements de la liberté reconquise par l'amour. L'objet suprême, pour ce penseur ivre de métaphysique et de morale, c'est d'unir étroitement les hommes à la divinité. N'est-ce pas un plaisir divin, que de contempler l'ordre universel qui s'organise et se meut, hors de toute matérialité, comme une pensée absolue qui se pense elle-même et qui échappe au mécanisme des causes par une libre finalité? Grâce à M. Ravaisson, « Tintelligence intuitive (l'intellection pure de Descartes) cherchant à atteindre les choses en leur intérieur, arrive, dans la conscience, sinon jusqu'à ce saint des saints où habite la divinité, au moins jusqu'à un seuil d'où s'entrevoit la mystérieuse profondeur. »

Avez-vous compris?

La méthode de M. Ravaisson (si l'on peut appeler

ht MALAISE DE LA DÉMOCRATIE. H

de ce nom trop lourd la démarche aisée d'une intelligence souriante et libre) consiste surtout à se porter d'un vif élan hors des apparences sensibles, au centre même de l'être, là où s'évanouit la tyrannie de l'étendue et de la figure, où les sciences particulières se fondent dans l'harmonie du savoir universel, où tout est musique, beauté, lumière, amour. « En tout d'abord, le parfait, l'absolu, le Bon, qui ne doit son être qu'à luimême; ensuite ce qui est résulté de sa généreuse condescendance, et qui, par la vertu qu'il y a déposée, remonte de degré en degré jusqu'à lui. »

Avez-vous compris?

Le style de M. Ravaisson est inimitable. C'est proprement un style d'oracle. Du fond du sanctuaire de Delphes, à travers le feuillage pâle des oliviers et les fleurs des lauriers-roses, sous le ciel clair où vibraient, en rayons innombrables, les flèches d'Apollon, des paroles cadencées, mystérieuses et consolatrices arrivaient ainsi aux oreilles des Grecs charmés et inquiets. L'auteur de la Métaphysique d'Aristote est un Grec qui est venu jusqu'à nous en passant par Alexandrie. Il a enrichi sa pensée de certaines nouveautés imaginées par Plotin, par Jamblique, par les chrétiens. Mais son langage a épuré ces doctrines surchargées et difliises. Je ne connais pas d'écrivain qui puisse lui être comparé. Vraisemblablement il emportera son secret avec lui. Ecoutez-le... On dirait

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