Taine, Le Régime moderne, t. I, p
2. V. dans les Mémoires d Outre-Tombe (t. I, p. 245), un amusant tableau de la famille Rosambo, et un croquis du vieux Malesherbes « au commencement de la Révolution, arrivant chez M"* de Rosambo, tout échauffé de politique, jetant sa perruque, se couchant sur le tapis de la chambre et se laissant lutiner avec un tapage affreux par les enfants ameutés ». On voit, dans cette curieuse description, que les magistrats de l'ancien régime n'étaient pas toujours solennels ni gourmés. Chateaubriand prétend même qu'ils ne l'étaient pas assez. • Le président Le Peletier de Rosambo, qui joua le Barbier de Séville chez M. de Lamoignon était, dit Chateaubriand, un modèle de légèreté. » Cf. les Mémoires du chancelier Pasquier, t. I. p. 20 et suiv.
il n'avait pas cette vocation du fonctionnarisme qui devient, à présent, la maladie quasiment nationale des Français. Il rua dans les brancards. Il voulut se sauver comme un cheval échappé, craignant le caveçon, le licol et la longe. « J'en suis à craindre, disait-il, de devenir une machine à droit, comme la plupart de mes semblables, gens spéciaux s'il en fut jamais, aussi incapables de juger un grand mouvement qu'ils sont propres à déduire une suite d'axiomes et à trouver des analogies et des antinomies. J'aimerais mieux brûler mes livres que d'en arriver là. »
Sans craindre de scandaliser les mânes de son arrière-grand-père, M. de Malesherbes, il envoya sa démission à Louis-Philippe. Puis il demanda au comte de Montalivet, ministre de l'intérieur, de lui confier une mission, à l'effet d'étudier les prisons d'Amérique. Il fit le voyage d'outre-mer en 1831, se passionna pour le régime cellulaire, admira les cataractes du Niagara et consigna, sur son carnet, un grand nombre de notes, dont il se servit, plus tard, pour étudier les progrès (on ne disait pas alors 1' « évolution ») de la Démocratie.
Tocqueville est un de ceux qui ouvrirent à la curiosité de l'Europe ce vaste monde américain dont l'inquiétant tapage est un des événements les plus considérables de Thistoire moderne. Il étudia de près cette maison de commerce et cette usine. Il circula parmi ces brasseurs d'affaires et
ces fabricants de produits. Il s'étonna, comme tant d'autres, de Textraordinaire vitalité de ces États-Unis qui, après avoir été un syndicat de marchands, deviennent maintenant une nation disciplinée par Tuniforme militaire et ennoblie par le culte du drapeau.
Tocqueville s'appliqua surtout à observer, outre-mer, le développement hâtif d'une démocratie affairée *. Il voulait, par ce moyen, donner des leçons à ses compatriotes.
En effet, après le remue-ménage de 1830, une cruelle énigme s'imposa aux nouveaux tenanciers du pouvoir. Il s'agissait de réconcilier la liberté avec l'autorité et de faire vivre la nation française en paix sans quelle s'ennuyât. La CQnsultation de Tocqueville venait donc à propos.
Cet homme sérieux disait : « Ceux qui, comme le duc de Broglie, ont cru fermement la Révolution finie, se livrent au désespoir et joignent au mal réel dont nous souffrons mille maladies plus terribles encore, que leur esprit dérouté et leur imagination effrayante leur font inventer... » Et par là il prévoyait toutes les hallucinations et toutes les folies où mène le conservatisme béat. Il disait aussi le 21 mai 1850: « Changarnier sera le concurrent de Louis-Napoléon, maison compte que le prince le battra parce qu'il est meilleur