Fustel de Coulanges, par PauI Guiraud, 1 vol
regrette, parce que cette générosité nous prive des grandes œuvres qui seules sont vraiment éducatrices. Si seulement cette propagande généreuse atteignait les fins qu'elle poursuit! Mais il ne semble pas que notre Démocratie ait seulement 3enti cette poussée qui devait la tourner vers des destinées nouvelles. C'est triste à dire; mais il faut avoir le courage de constater ce qui est évident. La nation assiste indifférente à nos panégyriques de la paléographie et à nos illusions sur la vertu éducative de la critique verbale... Sensible au talent, admiratrice des beaux livres, même quand elle ne les lit pas, la Démocratie est incurieuse de ce qui se chuchote dans les « cours fermés » dont nous avons emprunté le modèle aux Allemands. Les jeunes bourgeois qui sollicitent l'entrée de ces clôtures n'y cherchent ordinairement qu'un diplôme dont ils comptent bien se servir comme d'un titre au porteur pour demander une place aux guichets des ministères. Nos universités renaissantes, qui devaient être des « laboratoires de science », des « séminaires intellectuels », la pépinière de la France nouvelle, deviennent trop souvent des fabriques de licenciés et d'agrégés que l'État honore de son patronage, subventionne parfois de ses deniers et qu'ensuite il ne peut plus « caser » dans son cadre de fonctionnaires. Cette multiplication des mandarins mécontents est juste l'opposé du but que l'on
visait. Alors le public ne comprend plus, et, quand il sortira de son apathie, ce sera pour se plaindre.
On dirait que Finstinct du public aperçoit dans rinsuffîsance de ces résultats la trace d'un malentendu qui tout de suite a stérilisé nos efforts. Nous nous sommes trompés sur le sens d'un mot qui était précisément la clef de voûte du système. Persuadés que V éducation nationale des Allemands s'était faite dans les universités, dans les gymnases, dans les associations d'étudiants, nous avons cru aussitôt que les Français étaient capables de idAVQleviV éducation dans les écoles. Nous avons donc fondé de bonnes écoles, et nous avons eu raison. Nous avons recruté de savants professeurs, et nous n'avons pas eu tort. Mais ce n'était là qu'une partie de la tâche. Le Français est assurément capable d'étudier en classe, mais il étudie encore plus hors de la classe. Le Français répugne aux excès de la pédagogie. Né malin et naturellement frondeur, il n'aime pas trop à jurer sur la parole du maître. Il écoute, par politesse, les longues homélies; mais il se réserve le droit d'en prendre et d'en laisser. S'il apprend beaucoup sur les bancs du collège, il apprend davantage, et mieux à son aise, les jours de sortie, pendant les vacances, par l'expérience de la vie, au hasard des aubaines et au gré des mauvaises fréquentations. Il a une tendance invincible à étudier ce qui
n'est pas inscrit sur le programme des cours. Autant il est prompt à fuir la mainmise des pédagogues, autant il se laisse prendre, docilement, par les journaux, par le théâtre, par les livres, par la sollicitation des choses et par l'exemple des gens.
Plus que jamais l'écho de nos paroles, le reflet de nos spectacles, le contre-coup de nos lectures, la contagion de nos plaisirs, atteignent la jeunesse. Sous prétexte que nos ancêtres ne savaient pas élever leurs enfants, nous avons inventé une discipline moderne qui consiste à dire : Laissez faire, laissez passer.
Le libre-échange entre les manuels scolaires et les autres traités d'éducation n'est pas favorable aux ouvrages de pédagogie. Les philosophes commencent à s'en douter.
Un jour, M. Alfred Fouillée prenait le train à la gare Montparnasse, pour se rendre à Bellevue, où il habite la maison du sage*. Il vit une petite fille de douze ans acheter, à la bibliothèque des chemins de fer, pour cinq centimes, un « supplément littéraire » colorié, qui tirait l'œil par des images alléchantes. Curieux, le philosophe donna un sou à la marchande pour avoir, lui aussi, la feuille. Dans le wagon, il s'efforça de lire ce que la petite, en face de lui, lisait. C'était : 1° une
1. Les jeunes criminels, l'École el la presse, par Alfred Fouillée (Revue des Deux Mondes, du 15 janvier 1897).
nouvelle psychologique où un décadent analysait complaisamment un viol qu'il prétendait avoir commis; 2° une histoire d'inceste. Le tout était illustré de dessins appropriés aux sujets. M. Alfred Fouillée réprima une forte envie d'arracher des mains de sa voisine cette littérature immonde. Puis il médita. « Cette charmante enfant, songeat-il, a probablement de très bons maîtres, et de très bons livres de classe. Elle va peut-être au lycée. Si je regardais dans son pupitre, j'y trouverais un atlas plus ou moins copié sur Stieler, des manuels imités de Gesner, des « morceaux choisis » d'après la méthode d'Ernesti, bref tout ce qu'il y a de plus nouveau en fait de pédagogie franco-allemande. A quoi sert tout cet outillage? Hélas! nous avons beaucoup travaillé, et voici notre récompense! Peut-être avons-nous trop négligé, au début, d'allumer notre lanterne! Nous rêvions aux étoiles, et nous avons trébuché sur des ordures ! »
Là-dessus, je pense, M. Alfred Fouillée se récita la fable de l'astrologue tombé dans un puits. Et quel puits !
Si j'interroge M. Buisson, je recueille les mêmes doléances. « S'il y a, dit-il, un virus de scepticisme religieux et moral qui s'insinue dans les couches profondes de notre peuple, ce n'est pas à l'école que nos élèves en ont sucé le lait empoisonné^ cest au logis paternel^ cest à l'atelier^
M. BUISSON ET M. PÉCAUT 201
çesi au café, c'est par les conversations de la rue et. par les suggestions de la presse que ce virus a pénétré dans le cœur de l'enfant ou de C adolescent. » Et M. Buisson s'indigne contre « Vabominable déchaînement de cette presse pornographique que seuls en Europe nous avons laissé s'élever à la hauteur d'une institution \ »
M. Félix Pécaut n'est pas moins explicite ni moins attristé. « Je me demande avec inquiétude, dit-il, je me demande pour qui et pour quoi nous travaillons... Est-ce pour livrer les âmes, à peine débrouillées, à de nouveaux et étranges éducateurs, à ces livraisons de romans à bon marché, à ces feuilles corruptrices parées des plus perfides attraits de l'image illustrée? Et tant de labeur de notre part, tant de sacrifices de la part de l'État, n'aboutiraient-ils qu'à accroître la clientèle de cette honteuse littérature*? »
Ainsi, deux équipes ont travaillé parallèlement, l'une à reconstruire la France, l'autre à la détruire. Celle-ci a mieux réussi que celle-là.
Ici, les gens d'école, consternés, impuissants, défaits. J'avoue que je suis moins touché de leur affliction que surpris par l'heure tardive de leurs
1. La jeunesse ci'iminelle et Véducation, réponse à M. G. Tarde, par F. Buisson (Revue pédagogique d'avril 1895).
2. L'Éducation publique et la vie nationale^ par FéUx Pécaut, 1 vol. 1897; Notes d'inspection, parle même {Revue pédago» gique d'octobre 1894); V École primaire et V éducation politique, par le môme {Revue pédagogique de mars 1897).
découvertes. On leur avait donné carte blanche. On leur avait délégué le gouvernement des âmes. Gouverner, c'est prévoir.
Là, les gens de pornographie, cossus, pansus, réjouis, achalandés, longtemps honorés des marques de Testime officielle, souvent décorés (ô ironie!) non point par le ministère du commerce, mais par le ministère de V instruction publique, dans les mêmes promotions que les pédagogues. Ils sont en effet, eux aussi, des éducateurs.
Voilà oii nous en sommes, de l'aveu même des pédagogues, après vingt-cinq ans de pédagogie ! Et maintenant, déconcertés, las, saturés d'un germanisme qui apparemment ne s'adaptait pas à notre nature, nous entreprenons d'imiter un autre peuple. Tel un malade qui se retourne dans son lit.
Nous pourrons peut-être nous décider à être Français le jour où nous aurons, de nouveau, à la place d'une librairie mêlée, une littérature nationale. En attendant, les doux philosophes, les disciples de Fichte et de Hegel, les apôtres trop exclusifs des méthodes germaniques, les petits-fils de M""* de Staël ont légué à leurs cadets une rude tâche. C'est une ingrate besogne que de recommencer. N'importe. Nous recommencerons.