‹ Le malaise de la démocratieChapitre 71 sur 108 · M. EDMOND DEM0L1NS · texte numérisé non relu

M. EDMOND DEM0L1NS

Play mort, ses disciples se divisèrent en deux groupes. M. Edmond Demolins fonda une revue dont il assuma la direction et la responsabilité, et qui s'appelle la Science sociale.

En dix ans, la Science sociale est déjà parvenue à son vingt-troisième volume. Les principaux collaborateurs de M. Demolins sont M. Henri de Tourville, M. Pinot, M. Léon Poinsard, M. Prieur, tous étrangers au monde des « premières », mais reconnus comme chefs par un groupe de jeunes gens très actifs et très vivants. M. Demolins cherche tous les jours à augmenter sa petite armée. « Je crois, disait Le Play, que nous sommes plus malades encore que le monde païen, et douze apôtres ne seraient pas de trop. »

Désireux de préciser et de compléter la méthode de Le Play, ces messieurs procèdent par des observations minutieuses, par des monographies sur des sujets particuliers. Ils ont horreur des dissertations élaborées devant un bureau, dans un cabinet, dans une salle de rédaction, par une tête chaude et par une main hâtive. Les conceptions abstraites des idéologues et des fanatiques, ces fameux dogmes^ au nom desquels on s'autorise à régler la société sur un plan préconçu, en guillotinant tout ce qui dépasse le cadre, apparaissent aux disciples de Le Play comme un abominable fléau. Voulez-vous, disent-ils, avancer

LE MALAISE DE LA DÉMOCRATIE. i^

vers la solution de U question ouvrière, négligez les théologies et les métaphysiques, méprisez la « blaguologie » des rhéteurs, allez voir, de vos propres yeux y en plein air, en pleine vie, comment les choses se passent. Imitez Le Play. Ce pèlerin passionné, scrupuleux et infatigable, s'est astreint, pendant vingt-quatre ans(1829-18o3) à faire un voyage de six mois chaque année, presque toujours à pied. Il vécut avec des ouvriers de tous les pays. Il a été maître de forges dans l'Oural. Il a connu de près les mineurs, les fondeurs, les bûcherons, les charbonniers et les charretiers des montagnes du Hartz. Il a bu le lait fermenté des juments sous la tente des Baskirs. Il a porté des toasts à la reine chez les forgerons du pays de Galles. Surtout, il fut le familier, Tamî, le conseiller des paysans limousins dans son domaine de Ligoure, où il s'occupa d'installer et de former sa famille selon le type idéal qu'il rêvait. M. Le Play, a dit Sainte-Beuve, « est d'une génération toute nouvelle. Il est Vhomme de la société moderne par excellence,,. S'il a conçu la pensée d'une réforme, ce nest quà la suite de Vexpérnence, et en combinant les voies et moyens qu'il propose avec toutes les forces vives de la civilisation actuelle, sans prétendre en étouffer ni refouler les développements. »

La Science sociale est un copieux répertoire

M. EDMOND DEMOLINS 211

de faits recueillis sur place. M. Demolins, accompagné par son ami M. de Rousiers, a parcouru la France entière, en quête de documents. Il a séjourné dans les Pyrénées et dans les Causses, afin d'y étudier les rapports de Vart pastoral et de la communauté. Il a suivi les Auvergnats depuis leurs montagnes natales jusqu'aux boutiques parisiennes, où les fils des porteurs d'eau se font volontiers brocanteurs.il a médité sous les châtaigniers du Limousin, du Périgord, du Quercy, du Vivarais. Les mûriers de la vallée du Rhône, les oliviers, les amandiers, les pêchers, les orangers de rheureuse Provence lui ont expliqué la genèse du Méridional nonchalant, joyeux, flâneur, bavard et trafiquant. Il est allé chercher dans le Médoc et en Champagne la psychologie du vigneron.

Partout, il a pris soin d'ajouter les observations d'autrui à son expérience personnelle, appelant, par exemple, à son secours la monographie du Porteur d'eau auvergnat, par le docteur Delbet, ou le livre de Paul Bourde sur la Corse. Le Voyage en France d'Ardouin-Dumazet lui a fourni des indications précieuses. Il a consulté les romans d'Alphonse Daudet, de Cladel, de Pouvillon pour mieux connaître Tâme du Midi. Il a pu ainsi, dans ses pérégrinations, esquisser une Géographie sociale de la France, qui foisonne de faits, d'idées, d'hypothèses et d'erreurs. Il désire que les parties laissées en blanc sur sa carte soient

remplies, le plus tôt possible, par les personnes qui connaissent bien la vie particulière de nos provinces. Ses voyages d'étude et de propagande lui ont permis de fixer, çà et là, les points de repère d'un vaste décalque, où l'on pourra voir toutes les variétés sociales dont se compose notre pays. Il a envoyé des missionnaires en beaucoup de lieux. Les auditeurs de ses cours et de ses conférences, ainsi que les jeunes gens à qui la Société de science sociale accorde des bourses de voyage, grossissent presque chaque jour son dossier. Plusieurs de ses disciples sont allés en Allemagne et en ont rapporté des notes détaillées, où les chances d'erreur sont en proportion de l'étendue des enquêtes.

M. Demolins professe, durant les mois d'hiver, dans une des salles de la Société de géographie. Il parle avec feu et sans élégance, un peu comme M. Léon Gautier. Un ressouvenir de l'accent marseillais assaisonne sa diction et déride la gravité abrupte de ses pensées. Ce n'est pas, à vrai dire, un orateur. Mais la sincérité de ce petit homme replet, noir et tenace, la chaleur de ses improvisations, l'abondance de ses renseignements, que personne ne peut contrôler immédiatement, agiraient sur l'auditoire le plus rétif. Il a provoqué plus d'une fois, à des colloques contradictoires, les plus renommés défenseurs du socialisme. Il a réduit Paul Lafarge aux dernières extrémités, et il ne

M. EDMOND DEMOLINS 213

désespère pas de hacher, par des arguments incisifs, les plus belles périodes du grand orateur Jaurès.

On a vu des étudiants, au sortir de son cours, s'attacher à sa personne, s'associer à sa prédication et se vouer, comme lui, à la réforme de nos lois, qui sont centralisatrices, de nos mœurs, qui sont routinières, de nos ambitions, qui sont médiocres, de nos préjugés, qui tendent malheureusement à l'apothéose du national rond-de-cuir.

Il réunit souvent ses disciples chez lui. Et là, près d'un samovar patriarcal, au milieu d'une assistance où les jaquettes sont plus nombreuses que les habits, il répète sur tous les tons : que nous avons trop de fonctionnaires et trop de politiciens ; — que la France agonisera bientôt, faute de Français; — que le mariage disproportionné ou tardif est une calamité ; — que la course à la dot est une honte ; — que notre patrie semble perdre le premier rang sur tous les terrains, sauf dans la cuisine et la pornographie ; — que l'abus de l'internat et des concours produit des fruits secs ou des mandarins et non des hommes; — que nous devenons un peuple de candidats et de budgétivores ; — que nous ne colonisons pas nos colonies; — que chez nous les gens riches préfèrent sottement les carrières administratives à l'agriculture, à l'industrie, au commerce, et que ce dédain est une cause d'appauvrissement; — que nos erreurs nous conduisent à l'abandon du

foyer natal sans esprit de retour; — que la neurasthénie, l'inaptitude à l'effort, le manque de décision sont nos péchés quotidiens ou nos tares coutumières; — que les Français sont le peuple le plus grevé d'impôts; — que notre nation, vaincue militairement par l'Allemagne, risque d'être vaincue pacifiquement par les races anglosaxonnes...

Toutes ces vérités désagréables procèdent d'une vérité plus générale qui peut se formuler ainsi : notre pays est trop centralisé. M. Demolins souscrirait volontiers à cette phrase de Jules Ferry : Si vous accouplez ces deux choses, le régime parlementaire et la centralisation, sachez que le régime parlementaire, soit sous une république, soit sous une monarchie, n'a que le choix entre ces deux genres de mort: la putréfaction comme sous Louis- Philippe ou r embuscade comme avec Napoléon III.

Ce que j'aime surtout, en M. Demolins, c'est qu'il est un homme d'action et que ses idées se sont emparées de sa vie.

Décentralisateur, il décentralise pour son propre compte et dans la mesure de ses moyens. Dès que son enseignement cesse de le retenir à Paris, il se retire en province, dans un petit domaine rural qu'il a acheté et qu'il exploite. Sa maison de la Guichardière, près de Verneuil, en Normandie, s'ouvre libéralement aux amis, aux disciples, aux fidèles de la Science sociale. Cet asile de verdure

M. EDMOND DEMOLINS 215

et d'ombre devient, peu à peu, la Chesnaie d'un Lamennais anglomane.

Partisan de l'initiative privée, apôtre de l'énergie individuelle, admirateur des Anglo- Saxons, M. Demolins fait élever son fils dans un collège anglais, et il exige que cet enfant, qui n'a guère plus d'une dizaine d'années, fasse tout seul le voyage d'outre-Manche. J'imagine que le jeune Demolins n'usera pas ses culottes dans les antichambres des ministères, à l'affût d'une a place ».

Self help ! Aide-toi toi-même ! tel est le conseil que l'auteur de la Supériorité des Anglo-Saxons prodigue à notre société, qui meurt d'être en régie et en tutelle. Il n'a pas eu de peine à montrer, par des faits, l'efficacité de l'initiative particulariste- Voilà bientôt deux siècles que les esprits sérieux interrogent la Grande-Bretagne, pour lui arracher la révélation d'une morale individuelle et d'une hygiène sociale.

M. Demolins a ramassé tous ces faits en de vigoureux raccourcis. Il expose la race anglosaxonne sous une lumière crue qui en accuse le relief. Il la montre, infatigablement animée par ce culte du travail, que George Eliot a, pour ainsi dire, incarné dans le personnage à' Adam Bede,

c( Adam Bede n'était pas un homme merveilleux... Il était de ces honnêtes gens dont la vie n'a pas eu d'écho au delà de leur voisinage; mais

VOUS êtes sûr de trouver presque toujours dans le lieu qu'ils habitaient leur nom associé, pendant une ou deux générations après leur mort, à quelque bout de roule excellente, à quelque édifice, à quelque nouvel emploi d'un produit minéral, à quelque progrès agricole, à quelque réforme des abus de la paroisse. »

M. Demolins compare l'expansion des Anglais à notre rétrécissement, leur pullulement à notre stérilité, leur marche à nos reculs. Il dit : Voyez ce qu'ils sont, voyez ce que nous sommes.

Et il ne s'agit pas de chanter ici :

Non, non, jamais en France, Jamais l'Anglais ne régnera!

D'abord l'Anglais « règne » en France plus que je ne voudrais (remontez la rue Saint-Honoré et lisez les enseignes), l'Anglais règne aussi ailleurs. Jetez les yeux sur une carte du monde. Nous avons abandonné aux Anglo-Saxons l'Amérique du Nord, l'Inde, le Delta du Niger, peut-être l'Egypte. On peut craindre que le Levant n'ajoute bientôt de nouvelles conquêtes à l'empire de John Bull. L'Anglo-Saxon domine l'Amérique par le Canada, par les Etats-Unis, par la République argentine. Il tient l'Afrique aux deux bouts, par l'Egypte et le Cap. Il s'avance en Asie par l'Inde et la Birmanie. Il est suzerain d'Océanie, par ses possessions d'Australie et de Nouvelle-

M. EDMOND DEMOLINS 217

Zélande. Les cinq continents sont tributaires de son commerce et de son industrie. Sa langue est universelle. Il menace de nous supplanter dans nos propres colonies. Je ne parlerai pas de Fachoda.

Ces faits ne sont pas consolants. Mais on n'écrit pas seulement pour amuser. Ce livre, qui a si fortement ému Topinion publique, est, en somme, une bonne action, malgré les erreurs sans nombre qui le gâtent \ S'il trouble l'optimisme des pontifes et la digestion des satisfaits, tant mieux. Il crie bien haut la plainte patriotique que beaucoup chuchotent tout bas et que certains étouffent en eux-mêmes par l'effet d'un égoïsme inconscient.

Cette verte mercuriale ne peut que profiter au bien public. Il faut écouter cette voix bourrue, interrompant tout à coup le vacarme de nos cabotinages et détournant notre attention de tous les amusements burlesques, de tous les divertissements « bien parisiens » auxquels nous avons voué un culte absurde. Il faut nous résigner aux trouble-fête, si nous ne voulons pas avoir besoin, à brève échéance, d'un syndic de faillite.

Du reste, M. Demolins n'est pas le seul médecin qui nous recommande la méthode anglo-saxonne, et qui nous conseille d'aller nous faire guérir à Londres.

i. Ces erreurs ont été relevées par M. Charles Seignobos dans la Revue critique du 9 mai i898.

2i8 LE MALAISE DE LA DÉMOCRATIE

Avant lui, M. Max Leclerc, à peine sorti de rÉcole libre des Sciences politiques, était allé prendre des leçons d'énergie en Amérique et en Angleterre. M'^* Marie Dugard, agrégée des lettres, « professeur » au lycée Molière, avait célébré cette fameuse université de Wellesley, où plus d'un millier de jeunes Américaines étudient énergiquement le grec, le flirt, le latin et le canotage. Il serait impossible d'énumérer ici tous les apôtres du cricket, du self-help et du foot-ball *.

Voilà déjà longtemps, d'ailleurs, que la supériorité des races anglo-saxonnes tourmente l'âme versatile des Français, aussi enclins à l'horreur des étrangers qu'à la passion de l'exotisme. Ce n'est même pas M. Max Leclerc qui a poussé le premier cri d'alarme en montrant l'univers conquis par la ténacité britannique. Dès Tannée 1725, un Suisse, nommé Béat de Murait, opposait l'esprit anglais, « précis, solide, libre, simple, fait de retenue et de sang-froid », à l'esprit français, lequel, disait aimablement ce Suisse, « consiste principalement dans Vart de faire valoir des bagatelles,,, »

Presque toutes les fois qu'on a voulu nous faire la morale, c'est au nom des vertus anglaises que l'on a stigmatisé la laideur de nos vices nationaux. Il est vrai que nous aurions beaucoup à

1. Gaston Deschamps, la Vie et les livres, t. I, p. 163; t. IV, p. 1-35.

Page 1