M. MAX LECLERC
prendre chez nos voisins d'outre-Manche, à condition toutefois que cette imitation ne dégénère pas en singerie. Et, du reste, Tanglomanie littéraire nous a porté bonheur. Nous devons à cette passion quelques-uns des plus étincelants pamphlets de Voltaire et plusieurs tirades éloquentes de Jean-Jacques Rousseau : « J'ai Tàme ferme, dit Bomston à Saint-Preux, dans la Nouvelle Héloïse. J*ai Tàme ferme. Je suis Anglais ! » On pourrait suivre le courant continu de Tanglophilie depuis VÉloge de Richardson (que Diderot improvisa, dit-on, en pleurant) jusqu'à ces Carnets de voyage y si pessimistes, où Taine marqua, de coups de crayon corrosifs, l'inertie de notre vie provinciale, la laideur de nos chefs-lieux, la misère intellectuelle, morale et physique de nos fonctionnaires, l'abrutissement de nos apothicaires, l'oisiveté de nos troupiers, la niaiserie ratatinée de nos bourgeois, la brutalité gourde de nos paysans, l'impudence de nos politiciens, l'absurdité de nos hobereaux, bref une France humiliée, perpétuellement comparée, in petto ^ à la triomphante Angleterre et malmenée par le génie d'un grand artiste qui suit Flaubert, rappelle Gavarni, annonce Forain...
On dirait qu'à présent la lignée des anglophiles s'est un peu départie de cette âpreté satirique. L'anglophilie aboutit moins à des réquisitoires négatifs qu'à des enquêtes positives. Toute une
équipe d'écrivains très ingénieux, très informés, a entrepris de nous révéler TAngleterre par des monographies, par des enquêtes, par des recherches historiques qui déjà forment un dossier très divers et très opulent. Le talent frissonnant, visionnaire de M. André Chevrillon, l'érudition friande et délicate de M. Jusserand, le lyrisme de M. Gabriel Sarrazin, Testhétisme raffiné de M. Gabriel Mourey, les statistiques de M. Pierre Leroy- Beaulieu , la science enthousiaste de M. Auguste Angellier et les fleurs que Mary Darmesteter aime à cueillir sur les haies des cottages ont contribué tour à tour à cette œuvre collective. Il faut signaler aussi un livre très brillant, que M. Robert de la Sizeranne intitule : Ruskin ou la religion de la Beauté.
John Ruskin, fils d'un gros marchand de vins de la cité de Londres, et actuellement retiré au bord d'un lac, dans le Lancashire, parmi les jacinthes et les bruyères, est presque aussi célèbre chez les Anglo-Saxons, que M. Gladstone, M. Stanley, M. Cecil Rhodes ou lord Kitchener. Pourtant il n'a jamais été ministre, ni explorateur, ni sirdar. C'est un homme modeste. La charge de professeur d'esthétique à l'Université d'Oxford est, je crois, la plus haute fonction qu'il ait jamais occupée. C'est un homme paisible. Bien qu'il aime toutes les manifestations
de rénergie humaine, et que le Napoléon de Meissonier ait longtemps orné sa chambre, ses armes de combat sont la plume et la parole. Ce conférencier ne semble pas être un cabotin. La sincérité coule à flots dans les cinquante volumes d'eSusions lucratives que débite, à son compte, la maison d'édition dite « Ruskin house », 156, Charing Cross road, London. Ce n'est pas non plus, du moins en apparence, un intrigant. Quelqu'un lui disant un jour : « Monsieur Ruskin, vos ouvrages m'ont beaucoup intéressé », il répondit : « Cela m'est bien égal qu'ils vous aient intéressé. Vous ont-ils fait du bien? » Une dame vint le trouver afin de lui recommander « une société pour l'émancipation de la femme ». Brusquement, il s'écria : « Madame, vous êtes toutes des sottes en cette matière. » Les étudiants de Glasgow, voulant l'élire recteur, se permirent de l'interroger sur ses opinions politiques et lui demandèrent s'il préférait Disraeli à Gladstone. Il répliqua : « Que diable avez-vous à faire, soit avec M. Disraeli, soit avec M. Gladstone! Vous êtes étudiants à l'Université et vous n'avez pas plus à vous occu* per de politique que de chasse au rat. Si vous aviez lu dix lignes de moi, en les comprenant, vous sauriez que je ne me soucie pas plus de M. Disraeli et de M. Gladstone que de deux vieilles cornemuses. »
Ce bourru philanthrope a écrit cette page très
noble : « Être IXeùOepo^, liber ou franc, c'est d'abord avoir appris à gouverner ses passions, et alors, certain que sa propre conduite est droite, y persister envers et contre tous, contre l'opinion, contre la douleur, contre le plaisir. Défier l'opinion de la foule, la menace de l'adversité et la tentation du diable, tel est, chez toute grande nation, le sens du mot : être libre y et la seule condition pour obtenir cette liberté est indiquée dans un seul verset des psaumes : « Je marcherai en liberté parce que j'ai cherché tes préceptes. »
Son exemple prouve que le public, du moins en Angleterre, sait rendre justice à ceux qui ne font point profession de suivre toutes les modes et de glisser sur toutes les pentes. Tel qu'il est, Ruskin règne, chez les Anglo-Saxons, sur plusieurs millions de sujets et sujettes. Les hôteliers de Brantwood ne craignent pas d'inscrire, à côté de leurs enseignes, des réclames ainsi conçues : Belle vue sur la maison du professeur John Ruskin. Et ces honnêtes industriels font des affaires d'or, lorsqu'ils possèdent un bon coin d'où les misses, venues en pèlerinage, puissent braquer leurs photojumelles ou leurs vérascopes.
Il y a déjà, en Amérique, une ville qui s'appelle Ruskin.
Pourquoi donc tous ces honneurs que ni Pasteur ni Victor Hugo ni même Coquelin n'ont jamais obtenus chez nous?
Voici :
Les Anglo-Saxons, hommes pratiques et idéalistes, ont toujours associé le souci du bonheur au culte de la poésie. Ils sont reconnaissants à ceux qui les délivrent du spleen en leur élevant Tàme. Or, c'est à peu près le genre de service que leur rendit John Ruskin. Cet homme extraordinaire a initié aux plus rares émotions esthétiques une race qui semble faite surtout pour l'industrie, pour le trafic et pour le sport. Il associe la poésie et la cotonnade, l'héroïsme et l'hygiène, la vertu et le cyclisme. Il est le père des touristes quattrocentistes, des athlètes préraphaélites et des jeunes archanges à bandeaux plats, qui, à peine débarrassés de leurs costumes de tennis, versent le thé de cinq heures avec des mines célestes. Depuis cinquante-quatre ans, il enseigne à ses compatriotes la meilleure manière de trouver ou de mettre de la beauté dans la nature, dans l'art, dans la vie. Les vilains chars à bancs de l'agence Cook sont pleins de ses admirateurs et surtout de ses admiratrices. Il a compté, au nombre de ses disciples, non pas seulement des poètes, comme Swinburne, ou des peintres tels que Dante-Gabriel Rossetti, Holman Hunt, Millais, mais aussi des tapissiers, des filateurs, des tisserands. Ses livres, qui lui font gagner plus de cent mille francs par an, ne portent point de ces titres par lesquels nos marchands de papier
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aguichent Tœil An passant. Ce ne sont point des romans ni des drames, ce sont des espèces de sermons à bâtons rompus, qui portent des titres très simples ou très prétentieux : Peintres mademe$j cinq gros Tolumes (1843-1860); — les sept lampes de r architecture \ — les Pierres de Venise'; — les Éléments du dessin; — les Deux Sentiers; — Sésame et Lys; — la Couronne d* olivier sauvage; — les Lois de Fiesole; — la Bible d^ Amiens; — Sur la vieille route, etc. Et pourtant, cette massive bibliothèque s'éparpille aux mains des ouvriers, s'installe sur le cheyet des femmes du monde, voyage en sleeping-car, en pulmanncar, se répand jusqu'aux solitudes du Far-West... Les Anglais y cherchent les règles d'une sorte d'hygiène supérieure et le secret d'être heureux esthétiquement.
Ruskin est le berger des troupeaux d'Anglais et d'Anglaises qui montent, chaque année, sur la colline de Fiesole, ou qui descendent vers la crypte d'Assise.
Cet illuminé flegmatique est, en somme, le plus grand fournisseur d'idées et de sensations que les Anglo-Saxons aient connu pendant ce siècle. Les livres de Ruskin sont nombreux; les ruskiniens sont innombrables. C'est l'auteur des Matinées de Florence qui a suscité, en Angleterre, cette école de peinture littéraire qui maintenant déborde sur le continent.
Un soir, en 1850, Dante-Gabriel Rossetti, angloitalien, tête chaude et lucide, Holman Hunt, garçon têtu, laborieux et candide, John Everett Millais, lauréat brillant et facile, tous trois fatigués des banalités scolaires et curieux de nouveauté, venaient de feuilleter un album de planches gravées d'après les fresques du Campo- Santo de Pise. L'un d'eux avait apporté un livre de Ruskin et en lut quelques pages à haute voix. L'effet fut instantané.
« C'était, dit M. de la Sizeranne, une causerie étincelante, pleine de faits, pleine d'exemples. Et c'était aussi la plus belle langue, la plus riche, la plus forte, la plus concise à la fois qu'on pût imaginer. Jamais, dans aucun temps ni dans aucun pays, on n'avait parlé de l'art d'une telle sorte, avec ce feu, avec cet enthousiasme, jamais peut-être on n'en pourra parler ainsi une seconde fois. Penché sur ce livre, Holman Hunt y puisait comme une seconde vie... »
Aussitôt fut fondée par ces trois jeunes gens la fameuse Confrérie préraphaélite, the Preraphaelile Brotherhood, Sir Edward Burne Jones en a continué les traditions. Si l'on désire connaître jusqu'où peut aller, chez un disciple, la sincérité et la spiritualité, il faut aller voir l'atelier de M. Watts à Londres. C'est dans Kensington, près des futaies de HoUand park, en une retraite de verdure et d'ombre, où expire le bruit de l'in-
dustrie moderne et où s'éteint Tâpre clameur de la lutte pour la vie...
M. Watts a voulu peindre des fresques moralisatrices sur les murs de la gare d'Euston. Malheureusement, la compagnie trouva plus de bénéfice à traiter avec un entrepreneur d'affîchesréclames. M. Watts a déroulé quelques-uns de ses symboles dans une des salles de la corporation des avocats, à Lincoln's Inn. Il ne désespère pas de trouver un chef d'usine assez bien inspiré pour lui faire la commande de quelques scènes bibliques destinées à résoudre la question sociale. D'ailleurs, il ne songe ni à faire fortune, ni à obtenir des décorations. Cela, c'est du bon ruskinisme.
Avez-vous observé les Anglo-Saxons lorsqu'ils visitent les Offices, explorent le palais des Doges, ou s'extasient parmi les lys de Fiesole? Ils ont presque toujours, à la main, des livrets rouges, minces comme des bréviaires, et faciles à emporter dans des sacs de nuit. On croit communément que ce sont des Murray, des Baedeker ou des Wœrl. Erreur. Ce sont des résumés de Ruskin, des extraits des Matinées de Florence et des Pierres de Venise, la quintessence de la bonne doctrine. Les ciceroni, les bedeaux, les guides d'Italie connaissent bien la maîtrise de l'illustre professeur-prédicateur. Ils savent que c'est lui qui oblige tous les mitords à « regarder » ce qu'ils
« voyaient i> auparavant. Et dans leur langage pittoresque, ils appellent ce troupeau nomade la confraternità di Ruskin, Si vous « interviewez » , à la table d'hôte, les globe-trotters vos voisins, ils vous diront sans doute, comme M. Frédéric Harrison, que Ruskin est < le plus brillant génie vivant de l'Angleterre, l'âme la plus inspiratrice qui soit encore parmi nous ».
Il y a quelques années, M. Robert de la Sizeranne, étant à Florence le jour de la fête de saint Thomas d'Aquin, voulut profiter d'une matinée de soleil pour étudier à loisir les fresques de Memmi et de Gaddi, dans le cloître de Sainte- Marie-Nouvelle. Le sacristain, auquel il donna quelque menue monnaie, avait refermé soigneusement la porte en poussant les verrous. M. de la Sizeranne se croyait seul et s'approchait avec révérence de la chapelle des Espagnols, lorsqu'il entendit un léger murmure de voix et comme la métopée d'une liturgie. Il vit trois jeunes femmes dont le profil était botticellesque, dont les chapeaux canotiers se voilaient de gaze blanche, et dont les mains frêles étaient fleuries de mimosa. Elles étaient debout devant le Triomphe de saint Thomas, L'une d'elles lisait d'un air évangélique un texte anglais dont voici le sens : « J'ai prié et l'esprit de sagesse est descendu sur moi... Le pouvoir personnel de la sagesse, la ac^ta ou sainte^ Sophie à laquelle le premier grand temple
chrétien a été dédié, cette sagesse supérieure qui gouverne par sa présence toute la conduite des choses terrestres et par son enseignement l'art terrestre tout entier, Florence vous dit qu'elle ne Ta obtenu que par la prière. »
M. de la Sizeranne interrogea du regard le sacristain narquois et celui-ci chuchota : Ruskin !
Ainsi, John Ruskin, vu de loin et dans un raccourci nécessairement sommaire, nous apparaît surtout comme une sorte d'alpiniste mystique, l'apôtre des Cook's tours, le grand pontife des Terminus, le président d'honneur du gigantesque Touring club institué par la race anglo-saxonne.
L'influence esthétique de Ruskin s'est répandue sur le continent. Beaucoup de Français, beaucoup de Françaises subissent cette influence sans y prendre garde, et même sans avoir lu un traître mot de Ruskin.
Malheureusement, cette influence n'a guère abouti, jusqu'ici, qu'à des résultats matériels. Interrogeons quelques-uns des contemporains, quelques-unes de nos contemporaines.
Vous, madame, n'est-il pas vrai que les mots d' « ameublement moderne » éveillent d'abord en votre esprit quelque chose de clair, de svelte, de léger : des bois laqués, découpés, ajourés; des faïences fraîches et diaphanes; des étains mats; des mousselines aussi vaporeuses que le nuage rose où s'endort Titania; des cretonnes anglaises,