‹ Le malaise de la démocratieChapitre 73 sur 108 · ESTHÉTISME · texte numérisé non relu

ESTHÉTISME

des pannes anglaises, des velours anglais, des papiers peints anglais [artistic wall papers). Vous aimez la splendeur apaisée des cuirs anciens. Les nuances subtiles et mourantes vous agréent : primerose, vert de mer, vert de figue, brun noisette, œillet fané, vert de houx, œuf de moineau. Vous avez coutume de faire agoniser, en des vases au long col, des fleurs symboliques et souvent malades : Tiris, le tournesol, le chrysanthème, la tulipe, le glaïeul, surtout Torchidée... Volontiers vous recherchez les artistes qui savent imposer des contorsions nouvelles au fer forgé, et des reflets inédits au cuivre repoussé. Vos lampes ne sont plus des lampes, mais des pétales de métal, dont les feux, multipliés par des réflecteurs, adoucis par des abat-jour, encadrent votre beauté d'un décor lumineux et fleuri... Eh bien! sachez que, par cette passion d'esthétique anglaise, par vos courses chez les marchands d'étagères à verrerie, par vos stations chez les débitants de soie translucide, par votre culte du bibelot fragile, mystique et troublant, vous êtes l'élève du professeur Ruskin.

Vous, monsieur, parmi cette ébénisterie, cette cuivrerie, cette tapisserie et cette soierie, vous êtes quelquefois inquiet. Il vous semble que tous ces petits meubles laqués, ces tablettes multiples, ces compartiments innombrables, ces guéridons au carrelage verdâtre, ces tiroirs difficiles à ouvrir,

ces sièges trop bas ou trop hauts, sont à la fois insignifiants et gênants. Vous n*osez pas remuer. Vous avez toujours peur de casser quelque chose. Et puis, vous êtes dépaysé dans ce mobilier spiritualiste. Votre raison, qui est latine, proteste secrètement contre ces fantaisies, qui sont anglosaxonnes. Vous pensez qu'une lampe, pour éclairer, n'est pas obligée de se suspendre à des lianes illusoires. Vous estimez que votre bougie n'a que faire des lys et des nénuphars auxquels on l'adapte par force. Que vous importent ces oranges de soie froissée, qui se surajoutent à des globes électriques? Vous jugez que la prose d'une bouilloire n'a pas besoin, pour s'excuser, de s'appuyer sur la poésie de deux tiges entrelacées. Vous désapprouvez, en cachette, les théières à prétentions moyenâgeuses, les pare -étincelles excessivement héraldiques, les pieds de samovar qui ne veulent pas être des pieds. L'éternel Chrysale qui se réveille au fond du cœur de tout Français, s'irrite en vous contre ces nouveautés d'outre- Manche. Avouez que vous regrettez parfois l'honnête acajou de nos pères, le bon fauteuil Louis-Philippe, dans lequel on pouvait digérer paisiblement, en lisant un journal voltairien. Cela ne vous empêche pas, du reste, de maudire, en paroles, Gounod et Boïeldieu, de dissimuler votre malheureuse admiration pour Raphaël, et peut-être de réciter, quand vous dînez en ville.

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