‹ Le malaise de la démocratieChapitre 79 sur 108 · L'ENSEIGNEMENT SECONDAIRE · texte numérisé non relu

L'ENSEIGNEMENT SECONDAIRE

versitaires — surtout les anciens, ceux qui furent nourris du De Viris et du Conciones — ont conservé, parmi nos cohues passives et nos snobismes veules, une charmante façon de se raidir contre Tinjustice et la sottise. Ils méprisent dis* crètement, mais fermement, la plupart des choses laides et des vilains bonshommes dont notre nation s'éprend trop fort ou s'indigne trop tard. Ils ont eu, jusqu'ici, le courage de résister aux engouements et aux paniques. Justum et tenacem,.. Un peu de sagesse latine et de tenue classique ne messied pas à qui veut vivre selon les règles de la raison. Et cela repose les yeux quand on a vu trop de rastaquouères et de cancres.

Les professeurs de nos lycées, même ceux qui ne sont pas encore trop vieux, ressemblent par plus d'un trait à leurs aînés. S'ils ne portent plus la même redingote qu'un Géruzez, un Merlet, un Dionys Ordinaire ou un Challemel-Lacour, ils sont du moins, presque tous, de la même race et du même sang. Ils dédaignent habituellement l'intrigue, ne courent pas après l'argent, et, sauf erreur, ne font pas des platitudes pour être décorés. Leur vie atteste, presque toujours, un culte profond pour les idées, un détachement souriant à l'endroit des vanités qui passionnent le vulgaire, une application sérieuse aux devoirs d'une profession très noble et très malaisée, enfin (sauf deux ou trois exceptions que la confrérie

poursuit justement de ses épigrammes) l'horreur du cabotinage.

Les professeurs de notre enseignement secondaire ont des titres, des grades, une activité qui souvent rendent leur mérite, littéraire ou scientifique, très supérieur à leurs fonctions. Ils craignent de s'endormir, comme autrefois, dans la tranquille possession d'une science immobile et stagnante. Ils travaillent pour se renouveler. Ils tâchent, malgré les préoccupations que leur impose le devoir professionnel, de suivre le mouvement qui entraîne à la recherche et à la découverte leurs, collègues de l'enseignement supérieur. Plusieurs professeurs de lycée ont soumis à nos Facultés des thèses qui ne sont point de simples exercices de style, et qui ont contribué, en histoire, en philologie ou dans le domaine des sciences exactes, à la solution de certains problèmes très délicats.

Les hommes distingués qui occupent les chaires de nos lycées et de nos collèges ont donc sujet, en toute conscience, d'être satisfaits d'eux-mêmes. Je ne vois pas qu'ils aient lieu de récriminer trop amèrement contre la situation matérielle et morale qui leur est faite. Certes, ils doivent se donner beaucoup de peine pour subir l'examen de la licence et pour affronter le concours de l'agrégation. Mais ils débutent dans la hiérarchie administrative avec un traitement qui est plus élevé

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que celui des ingénieurs, des officiers, des magistrats. Ils ont des moyens divers, et fort honorables, d'arrondir ce traitement. Ils sont même plus favorisés, sous ce rapport, que les jeunes maîtres de conférences de nos Facultés, lesquels ne peuvent pas donner de répétitions en ville. A Paris surtout, les professeurs de renseignement secondaire bénéficient d'un régime qui n'a rien de vexatoire ni de surchargé. J'en connais qui n'ont que trois classes à faire par semaine. Beaucoup d'entre eux ont assez de loisir pour ajouter à leurs appointements les gains légitimes que leur procurent le journalisme, la librairie ou le théâtre. Ils font des « éditions ». On leur permet de cumuler, avec la préparation des classes et la correction des copies, toutes sortes de besognes attrayantes. Ils deviennent, en quittant leurs élèves, des chroniqueurs abondants, des causeurs appréciés, des conférenciers diserts.

M. Francisque Sarcey, qu'on n'accusera pas de malveillance contre l'Université, s'alarmait un peu de ces nouvelles mœurs. En tout cas, le professeur moderne est plus heureux, plus fêté que les « régents » du temps passé. Il commence à remplacer sur la scène, dans les romans et dans les préoccupations des mères de famille, l'ingénieur des ponts et chaussées et le maître de forges. Il flirte. Il cotillonne. Il trouve, en la cherchant négligemment, l'héritière pour qui les arrivistes

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déterminés se démènent et se décarcassent. Je connais plusieurs romans universitaires qui se sont terminés, très gentiment, ma foi! par des mariages plus que cossus...

Le professeur devient peu à peu le Benjamin de la société nouvelle, le Roméo de la troisième République.

Un universitaire, M. Georges Meunier, professeur de rhétorique au lycée de Sens, et auteur d'un recueil de Morceaux choisis de M. Emile Zola y disait récemment que ni ses collègues ni lui ne se reconnaissent dans les portraits où les romanciers d'autrefois ont prétendu fixer les caractères moraux et l'aspect physique des professeurs. Il osait blâmer son auteur favori, M. Emile Zola, d'avoir attribué au professeur Marty, dans le Bonheur des darnes^ je ne sais combien d'infortunes conjugales, jointes à un « profil pauvre », à une c redingote étriquée », à un « visage blêmi par le professorat ». Le professeur Florent, créé et mis au monde par M. Zola, dans le Ventre de Paris, est toujours € crotté ». Le professeur Bellombre, compère du Docteur Pascal^ craint de se marier « pour n'avoir pas à payer à sa femme une paire de bottines ». Le professeur Sabathier, dans Lourdes, est un « gâteux apeuré ». Le professeur Jeantrou, dans Y Argent, a dû quitter Bordeaux « à la suite d'une histoire restée louche ».

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A quoi M. Georges Meunier répond :

Le professeur occupait déjà une place considérable dans la vie intellectuelle de la nation, que les gens du monde — aux yeux desquels la valeur d'un homme se mesure à l'argent qu'il gagne ou au tapage qu'il produit — en étaient encore à la légende de Véducateur toujours tremblant devant le pouvoir et dont la vie terne s'écoulait, sans pensée, à manier alternativement la férule ou la grammaire latine. Ce fut une révélation pour ces gens du monde quand ils apprirent que ce professeur dédaigné, ou plutôt inconnu d'eux, touchait un traitement plus fort que celui des officiers et des magistrats, qu'il avait conquis des grades difficiles à obtenir, au prix d'efforts considérables et d'une volonté persévérante... Quelle ne fut pas leur surprise, lorsqu'ils surent que ce € monsieur distingué >, coudoyé par eux dans un salon, était un professeur du lycée ou de la Faculté! Enfin, leur étonnement fut à son comble, quand on leur dit que le fils un tel — appartenant à une famille des plus aisées et des mieux en vue — séduit par l'attrait d'une carrière libérale et honorée, allait se préparer à l'Ecole normale supérieure! Décidément, c'était fait de la légende du professeur suranné, de Tours mal léché auquel on avait cru si longtemps. 11 fallait bien se rendre à l'évidence, quand on voyait X... ou Y..., un ancien professeur du lycée celui-là, faire brillamment son chemin dans le monde des lettres ou de la politique, se faire recevoir à l'Académie française ou prendre, un beau matin, quelque portefeuille de ministre *,

Un autre universitaire, M. René Doumic, professeur de rhétorique au collège Stanislas, exprimant son avis sur le même sujet, a constaté, non sans une malicieuse mélancolie, d'autres innovations, qui ont échappé peut-être à M. Georges

i. Revue universitaire du 15 juin 1897.

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Meunier. II a esquissé, dans la Revue des Deux Mondes^ le portrait de l'Universitaire « nouveau jeu » :

Y a-t-il encore des gens, disaitrU, qui reprochent à rUnirersité son esprit de routine et sa méfiance à Tégard du temps présent? Il doit j en avoir, car les mêmes clichés servent longtemps; mais ils se trompent. Ce qui caractérise rUniversité d'aujourd'hui, c'est la tendance justement contraire. Le$ nouveautés la séduisent. Elle met sa coquetterie à être moderne. Ce n'est pas assez de dire qu'elle a le goût du c modernisme ». Elle en pousse le culte jusqu'à la fureur.

Soucieux du qu'en dira-t-on, l'oreille tendue aux propos du monde, attentifs à l'opinion des politiciens et des journalistes, et craignant, par-dessus tout, d'avoir l'air < professeur >, les maîtres de notre jeunesse tiennent à prouver qu'ils n'ont pas de parti pris contre les idées du jour et qu'ils marchent avec leur siècle * .

Voilà des témoignages puisés à bonne source et apparemment dignes de crédit. Si Ton en croit certaines rumeurs, quelques-uns parmi nos jeunes professeurs ne seraient occupés qu'à rogner les pans de leurs redingotes. Ils s'efforceraient, avant tout, d'éviter toute ressemblance avec nos bons maîtres de jadis, les Jacob, les Dupré, les Merlet, que, pour ma part, je ne trouvais pas si ridicules... Sautillant, danseur, court vêtu, cravaté de clair, la canne à la main et le monocle à Tœil, sportif, parieur aux courses, étonnamment cycliste, l'Universitaire du « dernier bateau » ferait la joie des

i. Revue des Deux Mondes du 15 septembre 1897.

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