‹ Le malaise de la démocratieChapitre 80 sur 108 · L'ENSEIGNEMENT SECONDAIRE · texte numérisé non relu

L'ENSEIGNEMENT SECONDAIRE

provinces où Ton exile ses élégances. Quand on lui cite du grec et du latin, il répond, disent ses plus récents biographes, dans Targot des bouisbouis « littéraires » de Montmartre. Ses vestons, effroi de M. le proviseur, sont l'entretien de Taristocratie locale. Aux « apéritifs » du Grand-Café, et aux five o'clock de M*"® la préfète, on cite ses mots, qui n'ont rien de cette urbanité enjouée ni de cet atticisme un peu apprêté où se plaisaient les humanistes d'autrefois. La table d'hôte retentit de ses facéties. Les jeunes filles du pays goûtent ses conférences parce qu'il compare Racine à Bourget. Ses élèves sont enchantés. D'un bout de l'année à l'autre, la monotonie des classes est égayée par des « rapprochements », par des a parallèles » où se marque un singulier souci d'actualité. Heureux potaches, ils croient comprendre mieux l'évolution des littératures, depuis qu'on leur parle de d'Ennery à propos d'Eschyle, et que les plus récents manuels scolaires contiennent des opinions sur le Théâtre-Libre !

Mais ce sont là — peut-être — des propos de mauvaises langues. J'aime mieux apercevoir le véritable type du professeur moderne entre le « nouveau jeu » que raille M. René Doumic et le « vieux jeu » dont s'égaya M. Emile Zola.

Les Universitaires ont raison d'être fiers du rang que leur corporation occupe dans l'estime du public. Les effets de cette estime les ont

touchés. Le Conseil supérieur de rinstruction publique, réorganisé, délivré d'une antique tutelle, la Sorbonne, rajeunie, reconstruite sur un plan grandiose, les Facultés de province, logées dans des palais, bref toutes les tentatives généreuses, sans doute efficaces, par lesquelles la France meurtrie essaya de refaire son patrimoine intellectuel et moral, ont tiré le corps enseignant de Teffacement systématique où il était jadis tenu autant par le mauvais vouloir des gouvernements que par la modestie individuelle des vieux professeurs.

D'autre part, nous voyons l'Université rendre largement à la communauté ce qu'elle en a reçu, fournir un contingent de plus en plus fort à nos assemblées délibérantes, à nos académies, et rehausser même, par l'heureuse défection de deux ou trois transfuges, le prestige de notre corps diplomatique. Je sais que la vue des Universitaires-députés, des Universitaires- écrivains et des Universitaires-ambassadeurs, jette en de véritables transports de rage certaines personnes qui sans doute n'ont pas l'habitude de réfléchir. Pourquoi se mettre en colère contre l'inévitable? Pourquoi dépenser en pure perte son écume et sa bile? A quoi bon se congestionner? Il y a beaucoup d'enfantillage dans cette insurrection, quasiment quotidienne , des plumes grincheuses contre un fait social que les gens intelligents

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auraient pu prédire à heure fixe. Les Universitaires sont partout, parce que presque partout ils sont à leur place. On ne veut point dire par là qu'ils possèdent des dons mystérieux et indéfinissables. La chose est très facile à expliquer. Ils ont gardé, en un temps et dans un pays où la plupart des hommes bien doués s'éparpillent et s'énervent, le goût de l'effort suivi, l'application au travail soutenu, la méthode. Ils étudient toute leur vie, tandis que leurs contemporains, affairés, ne prétendent au titre d' « étudiants » que dans l'âge intermédiaire où l'on cesse d'être un enfant sans être encore un homme. Ils ont le courage, de plus en plus rare, de lire un livre, même un gros livre, depuis la première page jusqu'au point final. Ils ont toutes les qualités que l'on peut acquérir par ferme propos et dessein prémédité. Or, ces qualités trouvent un emploi naturel dans tous les endroits où l'on a besoin d'un esprit clair pour débrouiller une question, d'une plume agile pour bâtir un rapport ou tourner un article, d'une langue bien pendue, pour faire une conférence. Les Universitaires ne savent pas tous écrire (cela ne s'apprend pas). Mais ils savent tous rédiger. Les Universitaires ne sont pas tous orateurs. Mais ils savent tous parler convenablement. Je n'exagère rien en disant que quelquesuns d'entre eux ont maintenu, dans la presse française et à la tribune de nos assemblées, un

ton de politesse, de correction grammaticale, de discussion ferme et courtoise, qui, à défaut d'autres mérites, aurait suffi peut-être à leur assurer une renommée de bon aloi.

Le régime représentatif, en mettant, pour ainsi dire, au premier rang des vertus humaines, la capacité de soutenir une opinion raisonnée, devait multiplier, dans la carrière des Universitaires, les tentations et les occasions de quitter l'Université. Aujourd'hui, les abords des chaires professorales sont encombrés. Le personnel est nombreux.

Tous les postes sont occupés. On est obligé, faute de place, d'envoyer quelques-uns des élèves sortants de l'Ecole normale dans des collèges communaux. Chaque année, plusieurs agrégés restent en disponibilité, dans leurs familles. Comment s'étonner, après cela, que ces jeunes gens cherchent ailleurs le moyen d'utiliser une instruction supérieure qui ne les prépare pas exclusivement à la pédagogie? Pourquoi surtout s'en indigner? Encore une fois, ces résultats sont conformes aux lois sociologiques. Cela est, parce qu'il est impossible qu'il en soit autrement. A l'exemple des nations heureuses dont le recensement accuse un excédent de population, l'Université colonise.

Que d'ailleurs cette importance croissante de l'Université dans l'Etat ait pu griser quelques cervelles universitaires, je ne le nie pas. Que des

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soucis extrascolaires risquent de troubler l'atmosphère calme qui sied aux études, j'en conviens. Qu'une série de gloires normaliennes, qui s'échelonne depuis Jules Simon jusqu'à Jaurès et depuis Francisque Sarcey jusqu'à Romain Coolus, aient pu jeter, dans des âmes juvéniles, les ferments d'une ambition dangereuse , j'en suis d'accord. Jules Lemaître et Jean Richepin, Patenôtre, qui est à Madrid, et Gérard, qui est à Pékin, Gabriel Hanotaux, qui fut maître de conférences (comme M. Bergère t), Adolphe Perraud, qui de professeur d'histoire est devenu cardinal, Louis Ganderax, qui dirige avec Lavisse une Revue déjà célèbre, tous ces Universitaires, plus ou moins « sécularisés », apparaissent en rêve aux camarades, épars dans les quatre coins de nos quatre-vingt-six départements. Il se peut que la conscience d'appartenir à une illustre confrérie enorgueillisse quelques nouveaux venus, au point de leur donner un air d'assurance qui déplaît aux notables des provinces. Je reconnais, avec M. René Doumic. que le rajeunissement de l'Université inspire à quelques universitaires un zèle de modernisme qui ne va pas sans un léger ridicule. Mais ces péchés, d'ailleurs véniels, d'un petit nombre, n'empêchent pas l'Université, prise en masse et en corps, d'offrir un spectacle où le moins minutieux des observateurs peut voir tout de suite autre chose que des sujets de moquerie*

Je serais saspect de complaisance, si j'éaamérais les mérites des UniTersitaires aTec la même impartialité qui m*a fait noter leors défauts. Je me contenterai de répéter que les statistiques les plus récentes placent le corps enseignant au premier rang de la moralité générale. Ce témoigna^ impersonnel des faits en dit plus long que tous les discours.

Quoi qu'il en soit, les professeurs de renseignement secondaire se plaignent. Ils ont saisi de leurs doléances lears coliques et leurs supérieurs. Il est facile de constater cette disposition chagrine en parcourant quelques circulaires récemment envoyées aux quatre coins de la République par divers Comités. Le 25 janvier 1896, le Comité des professeurs de Rochefort répandit un manifeste qui peut se résumer en cette phrase : « n faut défendre efficacement nos droits. » Un mois après, le 20 février 1896, le Comité de Constantine fut plus explicite. Ce Comité disait :

Dans une voie où nous ont précédés, pour nous donner Texemple, tant de professions et de corporations déjà syndiquées pour la défense de leurs intérêts, nous estimons à notre tour que ce n'est pas seulement notre droit, mais encore et surtout notre devoir de nous serrer les coudes et d'affirmer, en nous organisant solidement, les sentiments de confraternité et de solidarité qui doivent nous rapprocher et nous unir, pour donner plus de force et d'autorité à l'expression légitime de nos vœux, de nos droits et de nos revendications.

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