‹ Le malaise de la pensée philosophiqueChapitre 4 sur 7 · LE MORALISME ET · texte numérisé non relu

LE MORALISME ET

Entre les métaphysiques, la raison humaine n choisir. Car, comme l'écrivait Pascal, <( ni la diction n'est marque infaillihle d'erreur, ni l'in diction marque de vérité (1) d. Une métaphysi sera donc jamais qu'un rêve plus ou moins illi plus ou moins fondé en apparence sur les f l'expérience. Prétendre que l'on connaît la parce qu'on a construit dans les nuages un châ vapeiii-s, c'est et ce ne sera désormais aux yeus voudra réfléchir qu'une incontestable folie.

Poser le double problème de la croyance l'action en se demandant : qu'est-ce que le réel ? ce qui existe ? que dois-je vouloir faire étant d( que je suis ? c'est donc une grande naïveté. £ sujets de ce genre, nous ne savons rien; nous rons jamais rien. Les problèmes philosophiques pas susceptibles d'une solution à la fois rationi sûre. En faisant croire le contraire, Descartf égaré ; il a aiguillé dans une fausse voie la foule imitateurs.

Pourtant nous ne saurions nous contenter d( tude positiviste. Le positiviste radical, en princ ce qu'il sait, sait ce qu'il ignore ; pour le reste refuse à remplir avec delà croyance les brèches ignorance. Mais dans l'application, aucun pos ne s'en tient là. Tous achèventleur science en en Il faut donc que, nous aussi, nous adoptioi croyance (2) en dehors de la science et sans son s pour des considérations qui ne soient pas Ihéo mais pratiques. Jusqu'ici l'accord du moralism M, Ferdinand Brunetière est, conformément îi nous avons dit plus haut, à peu près parfait.

Mais voici que le divorce commence.

Ce qui préoccupe le plus vivement les partisans du moralisme, c'est la sincérité de l'individu vis-à-vis de lui-même dans la croyance et dans l'action. C'est <( l'harmonie » de son cœur et de sa raison, condition indispensable du calme dans la vie. Quand un philosophe comme Secrétan nous dit « veuillez votre croyance » et quand il commence par nous exhorter à ^n chercher le fondement dans notre « conscience », ^'est donc parce qu'il pense, d'abord, que nous 'pouvons croire sincèrement à volonté, ensuite que nous ne pouvons pas vivre en paix avec nous-mêmes si nous révoquons en doute le devoir et le libre arbitre. De là l'invitation à « ausculter » notre propre cens ^ience individuelle avant de prendre un parti dans la :spéculation et dans l'action. De là, par conséquent, tout le système. Ecouter notre conscience d'abord, critiquer volontairement la science quand elle n'est pas ^'accord avec elle ensuite, c'est assez pour assurer notre harmonie intérieure sur un fondement de parfaite sincérité. « Qui veut croire croira (1). » Telle est l'idée mère du moralisme. — L'idée de M. F. Brunetière est tout autre. Pour lui, la foi, la croyance sincère n'est pas et ne peut pas être une œuvre de volonté. 11 le répète à chaque instant. La foi ne se crée pas artificiellement. C'est (( la chose qu'on ne se donne point (2) ». Son argumentation ne pourra donc pas tendre tout à fait à la même fin à laquelle tend celle du moralisme. Le moralisme nous convie à examiner la science et la tradition à la lumière de notre conscience individuelle et de la logique. Il nous dit d'y choisir ce que notre sincérité nous permet de conserver et de l'une et de l'autre. M. F. Brunetière va essayer de nous démontrer que, ne pouvant pas croire à volonté.

(1) Renouvier. Deuxième Essai de Critique générale.

(2) Science et Religion, à la fin.

LE TRADITIONALISME li^

idans l'incertitude où nous sommes, ce que nous avons de plus sage à laire, c'est de procéder comme si nous croyions même si nous ne croyons pas. Il va nous dire, au lieu de vous fabriquer une foi nouvelle, donnez votre adhésion, si vous le pouvez, à une foi toute faite, et, si vous ne le pouvez pas, rattachez vous du moins par l'action au parti dont vous voudriez avoir la foi. Le moralisme nous parle ainsi : veuillez croire ce que votre conscience individuelle vous dit véritable, car vous le pouvez. M. Brunetière répond : vous ne pouvez croire à volonté. Mais vous pouvez faire semblant de croire à -certains principes, et y rattacher votre action. Cherchez donc ceux qu'il est pour vous et pour les autres, le plus utile que vous croyiez vrais sincèrement si vous le pouvez, et que, si vous ne le pouvez pas, vous mettiez en pratique comme si vous les estimiez véritables.

Et d'abord, une attitude comme celle de M. Buisson €t du moralisme indépendant de toute secte religieuse ■est-elle satisfaisante, et recommandable? Non, répond M. Brunetière. La croyance en une loi morale séparée ■de toute vue religieuse sur l'origine de l'homme et sa destinée est une gageure impossible. Prétendre réduire la foi à cette affirmation unique: «il y a un devoir », ériger en absolu la morale laïcisée, en faire une sorte de Dieu qui n'est pas un Dieu, c'est s'exposer sans cesse aux retours de la raison spéculative qui battra la loi morale en brèche, qui demandera : qu'est-ce que le devoir? d'où vient il? quelle est la garantie de son autorité? quelle valeur conserve-t-il si mon origine et ma destinée sont ce que la science me les dit être ? x( C'est un fait qu'une morale indépendante ou entière ment dégagée de toute métaphysique et de toute religion n'est pas une morale (1). » « La morale n'est rien

(1) Discours de Cotiibal, t. t, p. 334.

que l'ensemble des préceptes qui gouvernent la conduite. Et d'où voulez-vous que dérivent eux-mêmes ces préceptes, sinon de l'idée que nous nous formons de notre destination? (1) » Comme le disait Schérer, (( une morale n'est rien si elle n'est religieuse » comme une religion ne serait rien « si l'on en ôtait la morale (2) ». Une foi à la morale toute nue, pour ainsi dire, est une foi en l'air, exposée à tous les vents de la critique. Ce n'est pas à une morale indépendante que nous devons donc vouloir donner notre adhésion, mais aussi à une croyance sur notre origine et sur notre destinée.

Or nous ne pouvons nous former rationnellement une telle croyance. La sagesse sera donc de vouloir nous tenir à l'une de celles dont nous voyons que l'humanité a vécu, et que la plupart des hommes vivent encore. Il y a des Églises. Il y a des traditions. Ceux qui croient à celles-ci et font partie de celle-là j" trouvent une consolation et une tutelle. Faisons donc comme eux: croyons; ou du moins entrons volontairement dans une église pat le culte et par l'action comme le font les croyants.

Mais dans laquelle ?

Si nous étions nés en Orient la question se compliquerait. Pour nous autres Occidentaux elle est simple. Deux Églises ont fait vivre l'Occident : l'Église proies tante, l'Église catholique. Le problème qui se pose à nous est donc celui ci. Devons-nousvouloir nous faire protestants ou catholiques ? Question qui se résout immédiatement en cette autre: Est-il plus utile pour nous individus, et pour notre groupe social que nous adoptions la première de ces attitudes ou la seconde?

M. Brunetière répond avec fermeté.

Il proclame sa sympathie pour la foi protestante (3).

(1) Discours de Combat^ t. I, p. 325.

(2) Science et Religion, à la fin.

(3) Ibid,

r LE THADITIOI

Et pourtant il nous déconseille d( l'Église réformée. Le protestantisme, défaut des plus graves. C'est encor l'individualisme. Par là, il est à li pour les individus et au fond peu si tantisme, c'est la religion du libre e vidus y sont invités à se faire leur fc interprétant la Bible à la lumière de et de leur cœur; ils n'y trouvent dor ment dont ils ont besoin, ni une </ ferme à laquelle ils n'aient qu'à si [)art, le prote.stantisme ne donnant fidèles une même croyance ni un mêi force de cohésion médiocre pour une plus, quand on va au fond, la religioi viduel. Tandis que, dans le catholici acquis des mérites peut les applique ainsi invité à servir continuellemer protestantisme ne croit pas que le mé serve à un autre qu'à lui. Par là, le pi moins social que le catholicisme. Il lai tiative individuelle; on ne peut le l'homme désemparé, qui se cherche sans doute, mais qui veutencore bien p parti et lui emprunter, sans avoir à int lasse et impuissante, une foi et un p utiles et à lui, et au groupe social don Au contraire, le catholicisme possèt tages que le protestantisme n'a pas. ( nemeut dont le chef sait parler toute faut. C'est une doctrine ferme établie s séculaire, et à laquelle, quoiqu'on en d se tenir encore aujourd'hui. Enfin, il i social, puisqu'il donne à tous les in( croyance, et puisqu'il leur ordonni comme des frères. L'individu a donc

intérêt à s'y rattacher. N'y trouvera- t-il pas les croyances, ou tout au moins, les directions et les impulsions dont il a besoin? La société n'a pas moins d'intérêt à ce que ses individus s'y affilient. Le catho licisme ne leur ordonne-t-il pas de faire précisément ce qu'elle a besoin qu'ils fassent et ne leur promet-il pas, s'ils l'exécutent, des récompenses bien faites pour les attirer ? Bref le catholicisme offre un port à l'individu, un soutien ferme à la société (1).

Comment donc hésiter? Puisqu'il nous faut prendre un parti de croyance ou du moins d'action, puisque nous ne pouvons pas en adopter un pour des raisons d'ordre théorique et spéculatif, puisqu'il nous faut voter ^ abdiquons pour tout ce qui concerne nos croyances sur l'origine et la destinée de l'homme et, pour tout ce qui touche au principe de notre conduite, entre les mains de l'Église catholique romaine ; renonçons à chercher sur ces sujets des solutions rationnelles introuvables ; affirmons les yeux fermés les dogmes traditionnels qu'ont admis nos ancêtres; croyons-y, ou faisons semblant d'y croire. Pour le reste, c'est-à-dire pour la vie pratique, adressons-nous à la science; et rappelonsnous que la science et la croyance catholique ne sont pas inconciliables; car elles ont chacune un domaine séparé.

Conclusions qui sont vraies partout, mais qui le sont en France plus encore qu'ailleurs. Comme le dit M. M. Barrés (2), nous sommes les feuilles d'un grand arbre national qui a poussé dans une certaine atmosphère en vivant de certaines idées. Une feuille qui s'arracherait du tronc qui la supporte voudrait sa propre mort et serait insensée. Un individu qui se détache du tronc des traditions nationales est fou au même titre où

(1) Science et Religion.

i2) Scènes et Doctrines du Nation jilismc.

elle le serait elle-même. Il faut donc vouloir nous rplip à la traditîoD. Or, quelle est la tradition fr M. Brunetière nous répond que nous en avon; litaire, une autre littéraire et intellectuelle ; b en avons aussi une religieuse, et c'est la pi n De même que le protestantisme est l'Angl l'orthodoxie c'est la Russie, pareillement, la c'est le catholicisme (1). » D'où il conclut : « bien être musulman, on peut être Israélite être libre-penseur, on peut être protestant et I mais on ne peut pas être ensemble idolâtre et je veux dire Français et anticatholique (2). » ( plus que le Français sera dans la tradition, e çant à diriger lui-même sa pensée pliilosophi conduite morale, et en se livrant aux mains lanles de l'Eglise catholique?

Tels sont les principaux arguments à l'aide M. F. Brunetière plaide la cause de son traditii catholique. La science nous laisse dans i'igno ce qui nous intéresse le plus. Notre conscienc duelle serait un guide dangereux pour nous ; 1 dont les individus feraient de leur conscienci un absolu serait peu cohérente et peu solide, donc ce qu'ont cru nos pères, et ce qui It vivre. Que si nous ne pouvons pas le croire, dumoinscomme si nous le croyions. Le traditii de M. Brunetière tient tout entier dans ces prop

11 ne faudrait pas croire d'ailleurs que ce tri lisme en fût la seule forme existante. De m^ côté du moralisme le plus mystique, il existe i lisme rationalisé, à côté du traditionalisme qu la tradition par le catholicisme, il y en a ui définit par la politique. Les J. de Maistre, le

|l) Discours de Combat, t II, p. 193.

(8) Ibiti.

nald, les Montalembert, les Veuillot, appartiennent au premier type. Un x\i. Barrés (1) appartient au second. Pour lui, il n'y a ni justice, ni vérité au sens où l'entendent ceux qui donnent à ces mots une valeur absolue. Prétendre réformer la société d'après de pareils concepts, cela est (( puéril et malsain ». La seule sagesse c'est de vouloir « vivre avec tous nos morts », garder a nos vieux préjugés terriens ». Il faut que les Français veuillent être « racines fortement dans le sol, dans leur histoire, dans la conscience nationale ». 11 faut qu'ils cultivent soigneusement comme une fleur précieuse, les « vérités de la France éternelle ». Ces vérités ne sont pas des vérités religieuses. M. M. Barres le déclare formellement. Il est vrai qu'il ne dit pas clairement ce qu'elles sont. Mais on soupçonne, en le lisant, qu'elles pourraient bien se confondre avec l'antisémitisme et là haine de l'étranger.

Comme on le voit, le traditionalisme qu'on trouve ici n'est plus catholique. Et pourtant M. Barrés n'est pas bien loin de M. Brunetiére. Pour l'un comme pour l'autre, la science et la conscience individuelle ne nous suggèrent que de purs préjugés. Il n'y a pour nous qu'une branche de salut. Vouloir agir comme ont agi nos ancêtres, même si nous ne pouvons plus croire ce qu'ils croyaient. Saisissons cette branche. Cramponnons-nous-y. Laissons passer la vie en fermant les yeux pour ne pas voir, en nous bouchant les oreilles pour éviter d'entendre, et en criant à tue-tête pour nous distraire de notre conscience.

On aperçoit mieux, je pense, après ces exemples, la nature de l'abîme qui, comme nous le disions plus haut, sépare le moralisme du traditionalisme.

(1) Scènes et Doctrines du Nationalisme, première partie.

Rien de plus analogue que l'idée première partent tous deux. Rien de plus dissemblable qi conclusions.

Ils sont d'accord tant qu'il s'agit de.détri science n'est pas sûre. Aucune métaphysique liste ne s'impose, ni ne s'imposera jamais.

ils le sont encore quand il s'agit d'attribuer positif h la philosophie. Alors môme que nous vons rien savoir, nous pouvons croire quelqu sur notre origine, notre destinée et sur le [ d'action que nous devons vouloir adopter. Lj Sophie doit donc nous aider à prendre volonta un parti raisonné de croyance et d'action.

ils ne le sont plus dès qu'il s'agit d'alier plus

L'un nous dit : votre conscience individue être votre règle de croyance et de conduite. I vous aider à choisir une M qui vous soit pers dans les matériaux accumulés de la science ( tradition. La sincérité et la paix intérieure résulte sont l'essentiel. — L'autre nous dit science, ni votre conscience individuelle n'o qui mérite de vous guider. Cessez do penser et !oir vous conduire par vous-mêmes d'après vos tions intimes. Abdiquez. AlTiliez-vous à ui Acceptez une autorité même si votre cœur i y pousse pas. L'utilité individuelle et sociale sentiel-

11 y a là une divergence de vues très grave.

Elle l'est au point de vue spéculatif, puisque tisan du moralisme se fera à lui-même sa cr tandis que le traditionaliste la recevra toute la défendra «comme un sourd qui ne veut tendre, » alors méine qu'il ne l'afïirmera q lèvres.

Elle l'est, au point de vue pratique, car dev: problème moral et politique intéressant soit

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