DIT LA MUSE THALIE
Fous et Folles, Sots et Sottes, divers de nature, qui, en ces jours de liesse, faites cortège à votre incomparable Infanterie, folâtrez sans répit, car de fâcheux augures présagent que jamais plus on ne verra vos joyeux Enfants parcourir les rues et les venelles de la dive cité, se nasardant et se brocardant les uns les autres derrière le guidon symbolique de la Folle-Femelle ; que jamais plus les Basochiens hilares ne feront épanouir en vous, à de nouvelles montres de la Compagnie des Sots, cette abondante jovialité tant aimée de Jupiter. Ainsi le veut, dit-on, la Sagesse morose toujours suivie de Suppôts soucieux. Déjà la haine fermente ; on dira bientôt adieu aux lois de Bacchus ; et plus guère ne sera question de la bonne
semaine, qui est la semaine des Quatre Jeux Dits.
Mais quand, au cher pays de France, Sots chimériques et Sottes kmatiques auront agité une dernière fois les grelots de leurs coqueluchons et de leurs marottes, et aussi les clochettes argentines de leurs cotillons bariolés, ne croyez point que FoHe s'en aille de vie à trépas ; rappelez-vous qu'elle est immortelle comme moi qui suis de la congrégation des Muses, et sachez que, même pour les humains, périr, c'est aller jouer un nouveau rôle plus ou moins falot.
A ce sujet, il me plaît de vous conter, en manière d'apologue, une rencontre que nous avons faite, Eros et moi, en venant vous trouver.
Gomme notre char frôlait presque le sol, proche d'un triviaire qui se trouve sur les confins du pays de Béotie, un homme à la barbe grisonnante et paraissant adiré ainsi m'accosta : — Dites-moi, dame déesse, — car autre ne devez être, — je ne sais pas oia je vais, quel chemin faut-il prendre ?
Je lui repartis : — On ne peut se tromper. Le sentier à gauche, qui est celui des églantiers, conduit à Corinthe ; voilà celui des lauriers : il passe à Marathon ; cet autre, celui des oliviers, traverse l'Attique et monte au Parthénon ; puis tous les trois rejoignent la grande voie des Cyprès
qui est le droit chemin pour aller à Nécropolis .
— Vous pensez que je vais à Nécropolis ? dit le grison.
— N'en doutez pas, mon ami, répondis-je. Et si par fortune, chemin faisant, vous rencontrez quelques disciples d'un certain Démocrite d'Abdère, conversez avec eux. Ces gens-là se piquent de bonne humeur, et peut-être que leur aimable philosophie vous égaiera.
— Dame déesse, fit le Béotien, pourriez-vous me donner encore une autre information ? je vous en serais fort obhgé.
Et moi de lui répondre : — Je vous dirai, beau grison, que j'ai affaire à Divio, dans les Gaules, où l'on célèbre aujourd'hui certaines bacchanales nommées dionysiaques, et je suis déjà un peu en retard; cependant je vous écoute, mais ayez hâte.
— Je voulais simplement, ô dame déesse, poursuivit notre questionneur, vous demander si je dois séjourner longtemps à Nécropohs.
— Voici, lui réphquai-je : tout le monde y va et tout le monde en revient; le temps que l'on y demeure ne compte pas ; et quand on en est revenu, il ne reste aucune souvenance d'y être allé.
Alors Eros intervint et dit : — Je vous conseille, beau grison, de porter vos pas vers Go-
rinthe et de vous trémousser un peu dans le temple, devant l'autel enguirlandé où se rencontrent tant de pèlerines et de pèlerins dévots de Vénus Vulgaire. Mais je vous préviens que, chez les pèlerins, la dévotion est plus apparente que chez les pèlerines, car les hommes aiment naïvement, tandis que les femmes aiment à être aimées.
Et le frisque bambin que voilà trouva plaisant d'ajouter : — Esculape vous conserve la vue et la santé, beau grison, et vous préserve aussi de rencontrer les noueurs d'aiguillettes qui infestent la région.
— Merci, gentil garçonnet, répondit le Béotien. Votre mine à la fois docte et candide me duit et m'engage à suivre vos avis. Quant aux maléfices et aux enchanteries, je sais les conjurer. Qui doute de tout ne redoute rien.
Après ce bout de conversation dont la moralité est que, pour aller à Nécropolis, le chemin le plus long est toujours le meilleur, nous tirâmes du côté de Divio, sans autrement nous arrêter.
Eh bien, Sots et Sottes, si vous désirez allonger les sentiers qui conduisent à Nécropolis, évitez la satiété en diversifiant vos jeux. Retenez vos salves de fête ; que les cliquettes, les tambours, les cornemuses et les syringes fassent trêve ; que les trompettes délaissent un moment
leurs chansons d'airain et vous permettent d'ouïr coiment la cause gaie qui va être récitée en présence de votre redoutable Mère par les foliesques nourrissons de la Basoche. Ce tandis, je m'évaderai vers l'Olympe où m'attendent les archifollesdéités. Mais, ô peuples chéris d'Apollon Musagète, comme c'est moi qui préside aux soties, aux farces et aux causes gaies, je veux laisser parmi vous, et l'Amour, et les Ris, et les Grâces, afin que chacun s'éjouisse en un plaisant soûlas.
Pour l'avenir, révérez les filles deMnémosyne, honorez Mère-Folie, et par ainsi vous monterez en gloire.
{Thcilie rentre dans son nuage et se refuit, charriée par les zéphyrs,)
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