‹ Le mangeur de rêvesChapitre 5 sur 56 · PROLOGUE · texte numérisé non relu

PROLOGUE

LUC

Que fait-elle ici ?

LA VIEILLE DAME a un gcsle d'igtiorance, puis : Elle sort d'une maison de repos.

LUC

Ah?

LA VIELLE IXAME

La clinique du docteur Mayen. Vous savez, aux environs de Grenoble.

J'en ai entendu parler.

LA VIEILLE DAME

Elle soufiFre d'insomnies. Elle prétend que ce bruit régulier du torrent la fait dormir.

LUC

C'est possible.

LA VIEILLE DAME

A mon avis, il y a autre chose.

LUC

Ah?

LA VIEILLE DAME, 6aS.

Je crois qu'elle est attirée par l'eau.

LUC, intéressé.

Tiens?

LA VIEILLE DAME

Elle passe ses journées dans le jardin..^ On ne

la rencontre jamais dans la montagne, ni dans les bois...

Si c'était... ce que vous pensez... on ne l'aurait pas laissée partir de la clinique sans une garde.

LA VIEILLE DAME

On a pu la croire guérie.

Pauvre femme.

LA VIEILLE DAME, confidenliellc.

L'autre nuit, elle m'a causé une véritable frayeur. Nos chambres sont contiguës et, avec ces cloisons de sapin, j'entends ce qui se passe chez elle. Eh bien, vers onze heures, elle s'est levée; elle a ouvert ses rideaux, sa fenêtre... {Jeannine a éteint sa lumière, mais au moment de se mettre au lit, elle traverse la chambre, comme attirée par la fenêtre. Elle ouvre les rideaux, puis la fenêtre.) Monsieur, j'ai cru qu'un malheur allait arriver. J'ai sauté à bas de mon lit, je suis sortie sur mon balcon. Elle était là, penchée au-dessus de la barre d'appui, ses cheveux dénoués, regardant couler l'eau avec des yeux... oh, des yeux que je n'oublierai jamais.

{Jeannine s'est penchée au dehors, dans l'attitude que décrit la vieille dame.)

LUC

Qu'avez-vous fait ?

PROLOG un

LA VIEILLE DAME

Je lui aï parlé. Elle a rougi, comme une enfant prise en faute et a marmotté je ne sais quoi, à propos de la chaleur, qui l'empêchait de dormir.

C'était peut-être vrai.

LA VIEILLE DAME

Oh, Monsieur, il faisait encore plus froid, plus humide que ce soir. Une vraie nuit d'automne. Et si vous aviez vu ses yeux, vous auriez su, comme moi, tout de suite, à quoi elle pensait.

LUC

Il faudrait une garde, évidemment.

LA VIEILLE DAME

Ah, j'ai hâte de la voir partir. C'est une angoisse continuelle, pour moi. Je ne lui ai parlé que cinq ou six fois... mais on ne peut s'empêcher d'éprouver de la sympathie pour elle. (Silence.) Ce matin, pendant que vous étiez au piano, elle est venue s'asseoir sur le banc qui est près de la fenêtre. Elle vous écoutait... Vous devriez jouer un peu, Monsieur... Peut-être lui feriez-vous du bien...

LLC, souriant.

Je crains plutôt de l'empêcher de dormir.

LA VIEILLE DAME

Elle ne doit pas dormir encore... Jouez, Monsieur. Vous me ferez plaisir, à moi aussi.

LUC

Je ne demande pas mieux.

(// se mel au piano el joue la Sérénade de Borodine. Dès les premières mesures, Jeannine se redresse. Puis elle pousse la fenêtre, s'en détache el vient écouter près de la porte. Vers le milieu du morceau, elle pénètre silencieusement dans la salle à manger et se lient immobile, appuyée au mur, la tête baissée, ses longs cheveux pendants. Ni Lnc, ni la vieille dame '^ne la remarquent.)

LA VIEILLE DAME, çuond Luc u fini de jouer.

Merci, Monsieur. Vous avez un toucher d'une délicatesse !

LUC

Je ne suis pas pianiste.

LA VIEILLE DAME sc retoumc et voit Jeannine. Tenez, ma voisine est venue vous écouter.

LUC se retourne vivement sur le tabouret et se lève. A Jeannine.

Excusez-moi, Madame. J'ai dû troubler votre repos.

JEANNINE, avançant.

Comment s'appelle ce morceau ?

LUC

C'est la sérénade de Borodine.

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