‹ Le Manitoba, champ d'immigrationChapitre 27 sur 53 · RAPATRIEMENT · texte numérisé non relu

RAPATRIEMENT

L'immigration des races françaises d'outremer, une immigration choisie, prise dans les bonnes couches sociales, est possible ; à un certain degré, elle est désirable, tant pour elles que pour nous ; il est certain que l'accroissement de ces populations, la condition des pays où elles se pressent, et de la propriété, en est rendu à un point qu'une saignée leur ferait du bien ; le Canada est le déversoir le plus naturel à ces populations ; ensemble, nous pourrions accélérer davantage de par le monde l'expansion de la race française, le développement de son influence et de ses intérêts.

Voilà nos idées, voilà une théorie ; tout le monde ne les acceptera point, et nous ne voulons pas nous arrêter plus qu'il ne faut à ces beaux projets, d'une réalisation si problématique, pour établir les assises de notre avenir. La timidité des capitaux français ; la distance entre les près fleuris arrosés par la Seine et cet océan de verdure qui s'étend de la rivière Rouge aux pieds des Montagnes Rocheuses, les échecs éprouvés par quelques-uns, les préjugés répandus contre notre pays, et qu'on ne parviendra peut-être jamais à faire disparaître, tout cela doit nous convaincre de la difficulté de déterminer une action qu'on pourrait réellement appeler un mouvement d'immigration venant de France ou de Belgique.

Sans doute, à nos yeux, ces populations ont tort ; mais, il faudrait les en convaincre, en quoi nous ne réussirons point absolument. Il ne sert donc de rien d'épiloguer là-dessus, il nous faut prendre les hommes et les choses tels qu'ils sont, et voir d'où viendra sûrement notre force, où est notre point d'appui.

Notre force, elle est en nous ; le point d'appui de la nationalité canadienne-française n'est pas en dehors d'elle.

Non, nous ne devons pas, systématiquement, attendre de l'immigration étrangère, notre développement, la réalisation de nos aspirations nationales. La nationalité canadienne- française ne doit compter pour cela que sur elle-même.

Il est donc bien important d'abord, de garder notre population ; puis, de rapatrier ceux d'entre nos compatriotes qui vivent à l'étranger.

Un rapatriement général est impossible ; nous nous sommes déjà exprimé là-dessus au congrès national tenu à Montréal en 1884. Nous n'avons pas changé d'idées depuis.

Non-seulement un rapatriement général est impossible, mais ce serait presque une injustice de notre part de l'exiger.

Une foule de nos compatriotes ont là-bas des établissements, des relations d'affaires ou autres, qu'ils ne peuvent abandonner ni briser. Ceux-ci sont perdus pour nous ; nous devrions le reconnaître, et en prendre notre parti.

Mais il en est aussi un très grand nombre qui n'y ont aucune attache spéciale ; ils sont là peut-être un peu parceque le courant les y a portés, peut-être parceque les préjugés trop libéralement répandus à notre endroit les ont effrayés ; ils reviendraient volontiers si, d' une part, les notabilités, les hommes influents parmi nos compatriotes des Etats- Unis, leur presse, leur indiquaient sans trêve le chemin de la patrie commune ; si, d'une autre part, nous leur tendions la main.

Un correspondant du Pionnier de Sherbrooke écrivait à ce journal en octobre 1887 :

" Il y a dans les environs de Baltic (Conn.) plus de 1500 ouvriers

" sans travail regrettant d'avoir quitté le Canada et soupirant vers

" l'heure du retour."

Ce cri de détresse ne nous dit-il rien ! N'est-il pas à la fois navrant et plein de signification ?

Nous croyons qu'il y aurait lieu pour les gouvernements, fédéral et local, conjointement avec quelques sociétés nationales ou de colonisation, de faire quelque chose en cette matière, de prendre action pour assurer et faciliter un retour de ces compatriotes, qui vaudraient mille fois mieux, à tous les points de vue, que des Islandais. Sur ce terrain, nous ne pouvons cependant que faire des suggestions.

Mais, parlant au nom de la nationalité entière, nous pouvons sans crainte leur affirmer que non-seulement nous leur tendons les mains, mais nous leur ouvrons les bras, et nous croyons sincèrement qu'il serait de leur intérêt comme du nôtre d'accepter nos avances. Nos terres, la vie agricole, assureront mieux leur avenir temporel et celui de leur famille ; un champ qu'on possède et qu'on cultive ne produit pas seulement du blé, il donne aussi l'influence, les forces physiques, et plus qu'aucun code, (la religion excepté), la moralité.

Nous avons au moins cinq cent mille des nôtres aux Etats-Unis ; cent mille d'entre eux pourraient être rapatriés si nos efforts s'appuyaient sur un plan bien organisé, bien défini.

Cent mille de nos compatriotes, revenant au pays dans l'espace d'un an ou deux, c'est trop beau pour y croire. Aussi bien, il n'en faudrait pas un si grand nombre pour changer du tout au tout notre situation sociale et politique au Manitoba. Si seulement nous avions la dixième

partie de ce monde, si dix mille canadiens-français — la dîme de ceux qui sont à l'étranger — nous arrivaient, quel changement cela produirait dans notre représentation nationale, dans notre influence» dans la stabilité de nos institutions particulières et de nos anciens établissements, quel respect ce nombre inspirerait à ceux qui nous entourent ; et nous ajouterons, quelle belle idée donneraient d'eux-mêmes ces rameaux d'une nationalité, venant reprendre leur place, après une longue séparation, sur la souche dont ils s'étaient détachés !

Mais l'on nous crie de toutes parts que nous voguons en pleine illusion ! Hélas 1 c'est ordinairement ce que l'on oppose à ceux qui ont des idées et visent haut ! et nous n'avons nous-mêmes qu'une foi limitée dans la réalisation de ces vœux. Mais pourquoi cela ne réu> sira-t-il pas ? C'est parce que tout le monde ne veut pas également ; c'est que l'on désespère avant d'essayer ; qu'on abandonne la partie avant même d'en avoir calculé les chances 1

Pourtant, s'il est vrai que le désespoir est le commencement de la défaite, il est également vrai que la confiance est la moitié de la victoire !

Ah ! si tout le monde avait la même bonne volonté : si toutes les classes, du haut en bas de l'échelle sociale; si, tant aux Etats-Unis qu'au Canada, clergé, laïque, homme de profession, industriel, agriculteur, médecin, notaire, instituteur, juge de paix, le père et la mère de famille, lé frère et la sœur, si la presse, si tous se liguaient pour stimuler dans le cœur du canadien l'amour du soi natal, pour ne pas laisser mourir en lui le souvenir de la patrie, ni s'affaiblir dans son esprit l'idée des devoirs que l'on doit toujours à son pays, pour tenir sans cesse ses regards fixés sur ce vaste territoire, colonisé et évangilïsé par les nôtres, et qui leur offre, à l'égal, au moins de tous pays étrangers, des ressources abondantes, variées, certaines; des institutions plus en harmonie avec ses propres idées, ses h ibitudes et ses nécessités; des facilités incomparables pour son salut et l'éducation de ses enfants; si l'on faisait mieux la garde contre l'embauchage ; si les gouvernements voulaient y mettre sérieusement la main, il ne serait pas plus difficile de réaliser ces beaux projets que pour le vent de soulever la poussière du chemin.

Àh ! si tout le monde voulait, il y a une autre chose qui pourrait encore se faire 1

Il n'y a peut-être pas moins de cinq familles par paroisse en moyenne, qui laisse chaque année les bords du Saint-Laurent pour les Etats-Unis.

Si Ton voulait, on pourrait nous envoyer au moins la moitié de ces familles, sans nuire aux œuvres locales, ni perte réelle pour la pro~

vince de Québec. Car, décidées à partir, nul ne peut les retenir, mais on peut les faire changer de route, les faire bifurquer vers nous.

Si pendant cinq ans, la province aînée voulait nous envoyer seule* ment deux familles par paroisse, non-seulement cela nous mettrait en état d'exercer ici une influence déterminée, sensiblement supérieure à celle que nous possédons maintenant, mais nous deviendrions un auxiliaire puissant pour elle dans les luttes sociales et politiques qu'un avenir, prochain peut-être, nous réserve.

Mais il faut le vouloir !

Il ne faut point non plus déprécier notre pays !

Il faut le dire, souvent, dans le but de favoriser des œuvres locales, ou de garder auprès du clocher natal, certaines familles prêtes à s'en éloigner, on a déprécié le Manitoba. Nous en avons en mains la preuve écrite. Quelle a été la conséquence : ces familles ne sont pas venues ici ; elles ne sont pas restées dans leur paroisse ; elles ne sont pas allées où Ton voulait les envoyer; elles sont maintenant aux Etats ; Dieu sait si elles en reviendront jamais. Calcul fait : perte totale.

Nous disons cela sans amertume comme sans intention dé reproche, mais à la seule fin de mettre le doigt sur certains petits défauts contre lesquels il faudrait se garer, dans notre intérêt commun.

Nous n 1 avons point de force à perdre. Les événements de tous les jours doivent nous l'apprendre.

^ JÊk*Â

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