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monsieur, pour parler ainsi À madame Lau- Zon, sous son propre toit? Un fat, un petit lieutenant, une simple recrue! Vous n'êtes pas encore notre seigneur, Dieu merci, et vous ne le deviendriez jæmais si mademoiselle de Vilierai pensait comme moi.
De Montarville, à peine capable de maîtriser davantage sa colère, fit un pas vers elle, et la profonde indignation peinte sur sa figure fit tout à coup cesser l'Ctonnante volubilité de la virago.
Intimidée, mais non raincue, elle tourna un regard malin sur sa belle-fille, et s'écria d’un ton sarcastique :
— Ah! naden, iselle Rose, j'ai donc trouvé à la fin la raison secrète pour laquelle vous avez refusé tous vos humbles prétendants.
Quand on a un beau monsieur de la ville sur lequel on compte, on ne peut pas regarder d’un bon œil de pauvres habitants ignorants.
Mais prends garde, ma belle, que ta délicate figure de poupée ne t'apporte plus de trouble que de bien.
Ce reproche poussa à bout la patience de Gustave, et avant qu’elle eût fini sa tirade, il la saisit de sa main de fer et la porta jusqu'à
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la porte du fambour, au travers de laquelle il la poussa sans cérémonie, avec une rapidité et une facilité que l’indignation seule pouvait lui donner, car madame Lauzon n'avait ni la taille ni le poids d’une sylphide. Frappée d’une crainte salutaire, car, se disait-elle, puisqu'il a porté la main sur moi, jusqu'où ne peut pas le pousser sa colère? et croyant trouver une vengeance plus sûre et plus cruelle qu’en recommençant la dispute, elle saisit un grand châle accroché près de la porte, et s’en couvrant, elle se précipita dans la direction du manoir, afin d’y raconter ses chagrins.
De Montarville ne se trouva pas plus tôt seul avec Rose, que se tournant vers la jeune fille, toute tremblante et toute agitée, qui sanglotait sur son siège, il lui dit d’une voix remplie d’une profonde et tendre sympathie :
— Oh! ma pauvre et gentille enfant, quelle triste vie vous menez ici! Pouvez-vous, voulez-vous supporter plus longtemps de tels tourments ?
Encore trop émue, elle ne fit aucune réponse, tandis qu’il pensait intérieurement, avec un pénible serrement de cœur, que le
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seul moyen qu'avait la jeune fille d'échapper à sa triste situation était d’épouser l’un des grossiers prétendants qui recherchaient sa main. La pensée fut terrible, le combat intérieur fut effroyable: mais avec un suprême effort, se ravisant tout à coup, il s'écria avec passion :
— Rose, vous si belle et si accomplie, oh !
non, vous n'êtes pas faite pour une telle destinée! Espérez, ayez confiance en moi, et mon amour vous protégera maintenant et toujours contre les peines et les chagrins de la vie!
Etonnée au delà de toute expression, la jeune fille se leva soudainement, repoussa de Montarville avec fermeté, mais en pâlissant.
De Montarville, cependant, saisissant sa petite main, continua avec la même tendresse passionnée :
— Oui, vous m'écouterez et personne ne viendra nous interrompre. Je vous emmènerai avec moi dans la belle France. n'importe où, pourvu que vous soyez uniquement à moi. Parlez, ma bien-aimée, n’en sera-t-il pas ainsi ?
Mais Rose avait maintenant retrouvé sa
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voix, et d’un ton d'angoisse mêlé de reproche, elle murmura:
—Qu'ai-je fait, M. de Montarville, pour m'outrager et m'insulter de cette manière ?
Ah! je n’attendais pas cela de vous!
— Outrage! insulte! répéta-t-il avec étonnement; mais aussitôt, comprenant ce qu'elle voulait dire, il murmura, de sa voix la plus douce:
— Ah! pensez-vous, Rose, que je pourrais chercher à faire injure, ou à causer du chagrin ou de la honte à une personne que j'aime tant? Ah! non; vous m'êtes trop chère, et je vous demande d’être mon épouse aimée et honorée, unie à moi devant Dieu et devant les hommes.
La jeune fille leva ses grands yeux noirs, et les tint pendant un instant fixés sur le jeune homme, comme pour lire jusque dans son âme; mais l'expression de franchise et de noblesse répandue sur toute la physionomie de Gustave, fit comprendre à Rose qu'il n’y avait Jà ni tromperie, ni moquerie; et alors, baïissant son regard, pendant qu’une vive rougeur colorait sa figure auparavant blanche comme le marbre, elle reprit:
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— Ah !'vous ne devriez pas me parler ainsi.
N’êtes-vous pas le fiancé de la bonne et noble demoiselle de Villerai ?
— Oh! ne me parlez pas d'elle, Rose!
reprit-il avec force, Je ne l'ai pas recherche, Je ne l'ai pas choisie pour être ma femme.
Nous avons été fiancés l’un à l’autre à notre insu pendant notre enfance; faut-il qu'un caprice de nos parents soit la cause de notre malheur pendant tout le cours de notre vie?
— Mais vous ne pourriez faire À une vertueuse et noble dame l’affront de l’abandonner pour une misérable paysanne comme moi, reprit-elle à voix basse.
— Elle ne s’occupe pas de moi, Rose, elle a remis indéfiniment notre mariage, lorsque mon cœur était assez libre pour me permettre de l'épouser.
— Mais elle ne vous a jamais refusé, M. de Montarville, et jusqu'à ce qu'elle le fasse, votre engagement mutuel est aussi sacré que peut le rendre la parole d'un gentil-
homme.
— Oh! vous me rendez fou, Rose, avec vos raisonnements froids et cruels! Vous ne savez pas combien je vous aime, combien je
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vous estime. Depuis le premier moment où mon regard s’est fixé sur vous au manoir, vous avez rempli mon cœur, J'ai combattu énormément, avec l'énergie du désespoir, pour bannir votre pensée du lien que vous aviez gagné, sans aucun effort, sans aucun désir de votre part; mais en vain, Rose, c'est la destinée qui le veut! II faut que vous soyez à moi, et vous serez à moi! Je sais que vous m'aiimez, vous aussi. Autrement vos lèvres ne trembleraient pas ainsi, votre teint ne serait pas aussi mobile. Répondez-moi, n'est-ce pas vrai ?
— Oui, je vous aime vraiment trop, noble et généreux M. de Mortarville, reprit doucement la jeune fille, pour vous permettre de vous précipiter ainsi dans une démarche qui ferait votre malheur. Ah! l'ivresse d'un moment de bonheur serait amèrement ex pite par toute une vie de regrets !
— Mais, Rose, si vous n'avez pas pitié de moi, ayez au moins pitié de vous-même.
Quel espoir de paix ou de bonheur pouvezvous entrevoir dans l'avenir si vous continuez à demeurer sous le même toit que cette femme maudite ? Et ensuite quelle terrible alter-
native! Vous, dont la beauté et l'esprit pourraient être enviés par les personnes les plus aimables, vous profaneriez les dons de Dieu en épousant l’un des grossiers valets qui aspirent À votre main ?
— M. de Montarville, répondit-elle doucement, mais avec fermeté, je préférerais me marier avec l’un d'eux, malgré toute ma répugnance, plutôt que de rendre votre vie malheureuse, en acceptant la main que vous daignez m'offrir. En épousant un pauvre paysan comme moi, je serais au moins certaine de ne pas faire plus tard son malheur, et de causer du chagrin et de l’amertume à la noble et distinguée jeune dame qui a été ma plus douce amie et ma meilleure protectrice; elle à qui je dois principalement les légers avantages que vous semblez tant apprécier en moi.
Il ÿ avait un tel air de fermeté, d'assurance dans sa douce voix et son aimable figure, tempéré par une telle tendresse féminine, que de Montarville comprit qu'il n’y avait pas d'espoir pour lui, et il répondit tristement : — Vous êtes donc déterminée, Rose, à scel-
ler mon malheur ainsi que le vôtre ?
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—Oh! non, reprit-elle en fondant en larmes ; votre bonheur et celui de mademoiselle de Villerai me sont plus chers que tout le reste, et en l’assurant j’assure aussi le mien. Ecoutez-moi, M. de Montarville, et cédant au généreux enthousiasme qui l’élevait dans le moment au-dessus de toute autre considération, elle ajouta:
— Je vais vous dire ce que vous avez à faire. Vous allez épouser la noble demoiselle qui, sans aucun doute, doit vous aimer beaucoup, quoique sa réserve l'empêche de le montrer; vous réparerez votre faiblesse momentanée d'aujourd'hui, par plus d'amour et plus de dévouement, et la religion et le monde souriront à votre union.
— Et vous, Rose, que ferez-vous”? demandat-il tristement.
— Moi, je ne me marierai jamais, murmurat-elle à voix basse, tandis qu’une vive rougeur couvrait ses joues et son front,
— Jamais? demanda-t-il avec anxiété.
— Jamais! fut la réponse ferme et claire.
Je promets de la manitre la plus solennelle de ne jamais changer de nom.
Cette exquise délicatesse innée chez des
natures privilégiées avait-elle inspiré à cette simple enfant de la campagne, que la promesse qu'elle venait de faire si solennellement, était la seule qui pût calmer l'esprit agité de de Montarville? Il est certain qu'une expression plus calme se répandit sur les traits de celui-ci, et quand enfin elle le pria de s’en retourner chez madame Dumont et de dire qu’elle serait au manoir dans l’aprèsmidi, il pressa sa main sur ses lèvres et quitta aussitôt la maison.
Longtemps la jeune fille demeura à la fenêtre, le suivant du regard, tandis que sur sa figure brillait une expression de doux triomphe. Elle s’éloigna enfin de la fenêtre, en murmurant: Oh! c'est trop de bonheur, c'est vraiment une illusion ; lui, il m'a aimée, il m'a demandée pour être sa femme! Noble et chevaleresque de Montarville, je vous ai fait une promesse qui seule pouvait égaler votre amour et votre générosité. Moi, me marier! Oh! non, jamais! Même quand il sera l’heureux époux de mademoiselle de Villerai, peut-être habitant une autre contrée, le souvenir de cette glorieuse journée sera pour moi un talisman, et m'aidera à suppor-
ter les misères et les tristesses que me réserve l'avenir!
Le lieutenant de Montarville revint lentement au manoir, en pensant à la triste scène qu'il venait de voir. Au moment même où il se décidait à obéir aux conseils de Rose, et à réparer sa froideur passée auprès de mademoiselle de Villerai par plus de tendresse et d'affection, il ne pouvait s'empêcher de voir toujours dans son âme l’image de la jeune fille abîmée de douleur. Et au moment où il prenait la résolution de ne plus penser à Rose, il sentait bien qu'elle lui était plus chère que jamais. Une profonde admiration de la noblesse de caractère qu’elle venait de montrer; une grande compassion pour le triste sort que lui réservait la destinée; un pressentiment que son propre amour n'était pas sans retour, et enfin le souvenir de cette promesse solennelle qu'elle lui avait faite,
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promesse dont il se réjouissait dans son égoïsme; telles furent les pensées qui occupèrent son esprit et son cœur en se rendant au manoir.
Il entra dans la chambre où était madame Dumont, avec un sentiment d’embarras qu'il essaya vainement de dissimuler. Son trouble et son embarras auraient beaucoup augmenté, s'il avait su que madame Lauzon venait de quitter la maison, après avoir raconté avec des couleurs exagérées, et, comme de raison, d’une manière très partiale, à mademoiselle de Villerai et à sa tante la scène qui venait de se passer à la ferme. En toute autre circonstance, Blanche aurait ri d’un tel récit ; mais l'intérêt que son amant semblait porter à Rose, depuis quelque temps, ne lui avait pas échappé, et tout en écoutant l’histoire de madame Lauzon dans un complet silence, ce récit n’en blessa pas moins profondément son cœur, Ne voulant pas voir (Gustave dans les dispositions où elle se trouvait, elle allégua une migraine; et priant sa tante de l’excuser auprès de leur hôte, elle gagna se chambre, qu’elle se mit à parcourir, le teint animé, et portant sur sa figure l'expression
38 LE MANOIR DE VILLERAI, d’une femme blessée dans sa dignité plutôt que dans son affection.
Madame Dumont cependant ne pensait pas ainsi; car dès que la porte fut refermée sur sa nièce, elle murmura, en hochant la tête: Mal de tête, oui, c’est bien plutôt le mal du cœur, pauvre petite! Eh bien! voilà le résultat de ces mariages ajournés suivant les caprices insensés des jeunes filles ou des jeunes gens!
Quand de Montarville entra dans l’appartement où la digne dame était assise, il n'aurait pas manqué de remarquer, s’il avait été moins préoccupé, la froideur inaccoutumée de ses manières. Il donna la réponse de Rose, qui fut reçue en silence; puis tout à coup, comme s’il eût été incapable de contenir plus longtemps l’indignation qui le surmontait:
— Quelle vilaine mégère, s’écria-t-il, que cette femme Lauzon! Comme elle tyrannise affreusement sa belle-fille !
Madame Dumont ne donna d'autre réponse qu’un froid monosyllabe ; mais Gustave, sans remarquer cette réserve inaccoutumée, entra dans une longue narration de la scène à laquelle il venait d'assister. Bien lui en prit,
ar, s’il eût gardé le silence sur l'affaire, il aurait certainement confirmé la fausse relation de madame Lauzon. Graduellement la physionomie sévère de l’hôtesse s’adoucit, et quand enfin il décrivit la manière sommaire dont il avait jeté ce despote féminin hors de son domaine, la tante, tout à fait satisfaite de cette explication, rit de grand cœur.
— T] faut que Blanche entende cela, s’écriat-elle en laissant la chambre.
Un instant après elle revint accompagnée de sa nièce: celle-ci était plus pâle que ne l'avait jamais encore vue Gustave. Cette circonstance, jointe aux sentiments de remords que les réflexions de Ro e avaient soulevés dans son cœur, imprima à ses adieux une douceur, une tendresse qu’il n'avait pas montrées depuis longtemps dans ses manières. Cependant il y avait entre eux un nuage, un vague sentiment inexprimable, qu’on rencontre rarement chez deux jeunes cœurs que remplit un amour honnôûte, sanctionné et permis.
Le joyeux bruit des ciochettes de la carriole qui emportait de Montarville, s'était à peine éteint dans le silence qui régnait au
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dedans et autour du manoir, que madame Dumont, comme poursuivant une idée intérieure, dit tout à coup:
— Ce n’est pas lui que je blâme, Blanche, c’est elle.
— Voulez-vous dire Rose, ma tante? demanda sa jeune compagne avec une vivacité qui montrait que ses pensées erraient aussi sur le même sujet.
— Oui, justement, cette timide, réservée et trompeuse petite créature. On sait que les jeunes gens ne peuvent s'empêcher d’exprimer leur admiration quand ils rencontrent une jolie fille, maïs ils ne doivent pas recevoir en retour l’encouragement qu’elle paraît avoir donné à Gustave. Bien, bien, qui l’aurait jamais pensé? Réellement, je n’ai pas la patience de la voir cette après-midi, je lui en dirais peut-être trop. Va t’habiller, Blanche ; une promenade en voiture te fera du bien, et moi je vais charger Fanchette de dire à mademoiselle Rose, comme l'appelle cérémonieusement (rustave, que nous sommes trop occupées pour la recevoir.
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Soutenue par le courage et la force que lui inspirait l'amour de M. de Montarville, Rose écouta en silence les reproches remplis de colère que lui adressa sa belle-mère, à son retour de chez madame Dumont. Lorsque cette méchante langue fut enfin lassée, Rose se hâta de remplir tous ses devoirs domestiques, puis elle s’habilla et partit pour le manoir, [1 lui fallait passer devant le presbytère, et en jetant un regard dans cette direction, elle vit le curé à sa fenêtre, son bréviaire à Ja main.
Il lui fit signe d'entrer, et pour la première fois la pauvre Rose sentit son courage défaillir. Elle obéit toutefois immédiatament ; et en se rendant au petit salon, si proprement tenu, un coup d'œil lui suffit rour remarquer sur la figure du bon curé une expression de froideur et de tristesse inaccoutumée.
Après l'avoir priée de s'asseoir, il lui demanda subitement, tout en se tenant luimême debout :
— Que veulent dire, Rose, tous les rapports que j'entends sur vous et le jeune de Montarville? Votre belle-mère est venue ici aujourd'hui, et elle m'a fait un rapport qui m'a rempli de tristesse et de surprise, pour ne pas dire davantage.
—Assurément, monsieur, vous ne croyez pas tout ce qu’elle dit 4e moi? demanda Rose, les yeux remplis de larmes.
— Dans cette circonstance, je crains d’être obligé de le faire, au moins en partie. Mes propres observations, je regrette de l’aflirmer, tendent à confirmer ce que l’on dit. Une modeste jeune fille qui, pour plus grande richesse, porte un nom intact, doit-elle demeurer sans raison à causer pendant une demi-heure, sur un chemin isolé, avec un jeune gentilhomme gai et élégant? Ah! Rose, prenez garde que cette beauté qu'une tendre Providence vous a donnée, et cette éducation que mes pressantes sollicitations vous ont obtenue de madame Dumont, ne soient pour vous des dons fatals, et ne tournent plus tard À votre malheur.