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ser un peu les longs jours de souffrance et d'ennui qu’il avait éprouvés.
Les limites de notre récit ne nous permettent pas de suivre en détail les succès ou les défaites des armes françaises, mais nous pouvons mentionner brièvement quelquesunes des vicissitudes qu'éprouva la colonie.
L'un des résultats les plus importants que l’on espérait obtenir de la dernière victoire, était l'influence qu’elle aurait probablement sur la puissante confédération sauvage appelée les cinq nations, pour obtenir sa neutralité, si non même son appui. Le chevalier de Longueuil fut donc chargé de remplir sans délai cette mission importante. On leur avait d’abord envoyé une quantité de présents, pour assurer une réception favorable à ses propositions. Ses démarches furent couronnées d'assez de succès, car les indiens dans leur réponse l’assurèrent de leur attachement et de leurs sentiments amicaux.
Peu de temps après la dernière victoire, les Anglais, sous le colonel Bradstreet, s’emparèrent du fort Frontenac. Après l'avoir détruit ainsi que beaucoup d'autres bâtisses environnantes, ils traversèrent de nouveau le
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St-Laurent et s’en retournèrent à Albany. De Montcalm toutefois envoya un détachement, avec le commandant du génie Ponlevoy, pour rebâtir le fort; et en même temps un autre parti, sous la direction du capitaine de Montigny, fut dirigé sur Niagara pour en renforcer la garnison et prêter secours à M.
de Lignières au fort Duquesne, s’il en avait besoin.
Après la soumission du fort Frontenac arriva bient.. ‘elle du fort Duquesne, dont le nom fut enunve 5n celui de Pitt ou Pittsburg par le vainqueur, le général Forbes, qui, après y avoir établi une puissante garnison, retourna à Philadelphie.
La misère et la disette qui régnaient alors dans la colonie, devinrent finalement si grandes, * que l’intendant donna ordre de tuer
* Voici ce que Bibaud dit de cette disette dans son Alistoire du Canada, vol. I: “Le marquis de Vaudreuil adressa aux capitaines de milice une circulaire où il leur indiquait la conduite qu'ils devaient tenir, et ordonna que toute la population mâle, depuis l’âge de seize ans jusqu'à celui de soixante, fût enrolée et prête à marcher au premier avis. Les ordres du gouverneur furent exécutés de
des chevaux pour la subsistance des troupes et des habitants à Québec et à Montréal. Un officier de distinction fut de plus envoyé à la cour de France afin de faire connaître exactement les terribles souffrances des colons et
point en point; mais il était moins difficile de trouver des soldats que des vivres pour les nourrir. Les devoirs militaires auxquels les cultivateurs étaient soumis, augmentèrent la disette qui se faisait sentir depuis l'automne de 1755, où on avait été contraint de réduire la ration de pain et de viande des troupes du roi, et où il y avait eu à Québec une espèce d’émeute, surtout parmi les femmes, en conséquence de la rareté du pain et des viandes de boucherie. La récolte de 1758 fut très médiocre, et les réquisitions de grains que faisait le gouvernement, augmentèrent encore la cherté du blé. Quoique l’intendant en eût fixé le prix à douze francs le minot, les particuliers ne pouvaient s’en procurer à moins de trente-six à quarante francs. Ce n’était même qu'avec beaucoup de difficulté que le gouvernement pouvait en obtenir pour les troupes, quelque peu qui leur en fallût après la diminution de la ration, diminution à laquelle elles ne s'étaient soumises, ainsi qu’à l'obligation de manger de la chair de cheval, qu'après une mutinerie qui aurait pu avoir des suites funestes, mais qui fut apaisée dès le principe par la prudence et la fermeté du chevalier de Lévis.” (T.).
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LE MANOIR DE VILLERAI. 183 demander instamment les secours nécessaires. Quoiqu'il ne partît que très tard en automne, et malgré les vents contraires et les tempêtes, il parvint heureusement sur les côtes de France.
La misère qui pesait si lourdement sur les habitants des villes, mettait dans une complète indigence et remplissait de tristesse plus d’une pauvre chaumitre, dans laquelle on aurait trouvé, un an ou deux auparavant, le confort et l'abondance.
Parmi celles-ci était la maison de Joseph Lauzon.
Pendant longtemps il avait été rangé parmi les plus riches habitants de la paroisse, et on pensait que sa fille Rose n'apporterait pas pour dot à son mari que sa rare beauté. Mais les récoltes ayant manqué pendant les deux ou trois années précédentes, la situation avait grandement changé.
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Vers la fin de l'hiver, le pauvre Joseph fut atteint d’une maladie dont il ne guérit jamais. Après de tristes efforts pour lutter contre la faiblesse et l'épuisement, qui, augmentant de jour en jour, minaient lentement mais sûrement sa constitution, il fut obligé d'abandonner complètement la culture des champs. Il n'avait pas de fils pour le remplacer, et il était presque impossible de trouver des travailleurs dans un temps où l’armée avait pris une si grande partie de la population rurale, ou bien le prix en était trop exorbitant ; de sorte que la terre de Lauzon demeura inculte, excepté quelques arpents que des voisins charitables labourèrent et ensemencèrent pour lui. Pendant deux mois le pauvre homme avait été retenu au lit, et maintenant il n’attendait plus, comme il le disait lui-même, que l’ordre final du ciel de partir pour son long et dernier voyage.
Sa fille, Rose, comme un bon ange, était toujours à ses côtés, le calmant dans les moments de douleurs physiques, l’amusant dans les heures de tristesse, et répandant un rayon de bonheur sur ce passage de la vie à
la mort, qui aurait été bien triste sans son amour plein de dévouement. c
La pauvreté et la misère, loin d’adoucir le caractère tyrannique de madame Lauzon, ne l'avaient rendue que plus violente, plus méchante qu'auparavant; et Rose, le principal objet de ses accès de colère, aurait depuis longtemps quitté cette demeure malheureuse, si l'amour filial et la pitié ne l’avaient retenue aux côtés de son père affaibli. Pour l’amour de lui elle attendit patiemment et souffrit tout.
Devinant bien la force de cet amour filial, madame Lauzon en profita avec bassesse en reprochant presque chaque jour à sa malheureuse belle-fille de continuer à être un fardeau pour leur pauvreté. Ceci était excessivement injuste, car Rose, possédant parfaitement toutes les connaissances domestiques pour bien conduire une maison et bien administrer la laiterie et la basse-cour, savait se rendre très utile. Madame Lauzon, presque toujours occupée à veiller ses quatre enfants mal élevés et incommodes, reconnaissait souvent cette vérité en secret. Les petites sommes d'argent que Rose continuait à gagner par ses
travaux d’aiguille, étaient toujours employées à acheter quelques douceurs capables de tenter le faible appétit de son père malade.
C'était par une magnifique après-midi d’octobre, ce mois pendant lequel nos forêts se montrent à l'œil de l'artiste avec une splendeur sans rivale et une richesse de couleurs incroyable, quand les teintes cramoisies et dorées du ciel semblent se réfléchir dans les arbres. Rose Lauzon revenait d’un pas rapide du village où elle avait été porter un message. Toute sensible qu'était ordinairement son imagination aux scènes de la belle nature, le spectacle magique qui l’entourait ne toucha pas, ce jour-là, son cœur attristé. Les rayons brillants du soleil inondant la terre de lumière, les bois richement colorés bordant le petit sentier qu'elle parcourait, n’attirèrent pas même un seul de ses regards. Ses yeux doux et tristes ne virent que les feuilles mortes à ses pieds.
Elle atteignit bientôt la demeure de son père, et ouvrit doucement la porte. Comme les yeux du pauvre malade, qui, plein d’anxiété, avait attendu le retour de sa fille, brillèrent quand elle entra; et quel tendre
amour, quelle douce reconnaissance et quel orgueil paternel exprima le regard qu'il porta sur elle, quand elle s'approcha et s’assit à côté de son lit!
— Voyez, cher papa, lui dit-elle en tirant d’un petit panier qu’elle tenait à son bras de magnifiques grappes de raisin : voyez ce que madame Dubuc, la femme du notaire, m'a donné pour la petite couture que je lui ai faite cette semaine. Et ceci aussi, ajouta-t-elle en plaçant une petite pièce d'argent à côté des fruits. Vous vous souvenez, papa, d'avoir dit l’autre jour que des raisins apaiseraient un peu la soif brûlante dont vous vous plaignez si souvent ; mangez-en maintenant, tout de suite.
Combien Rose parut heureuse en voyant le plaisir que ressentit son père en goûtant de ces fruits depuis si longtemps désirés !
quels doux sourires ornèrent cette bouche sur laquelle depuis longtemps on n’en voyait que si rarement, pendant qu'il parlait du bien que ces fruits lui faisaient, et de la chance qu'elle avait eue de se procurer un tel régal! Mais ce doux entretien fut brusque-
ment interrompu par madame Lauzon qui poussa rudement la porte.
— Ah! te voilà enfin, en regardant Rose avec colère. Où as-tu été depuis une demiheure? au village, sans doute? Est-ce que tu n'as rien de mieux à faire que de t’amuser à courir de côté et d'autre, comme tu fais?
N'’as-tu pas de pain à boulanger, pas de beurre à faire ?
— J'ai tout fini ce matin, répondit Rose avec douceur.
— Oui, sans doute, tu es très prompte quand tu veux ; mais il y a dans la maison d’autres choses à faire, auxquelles tu n’as pas touché, et qui resteront ainsi, si tu coutinues à faire comme tu as commencé. Des grappes de raisins, vraiement ! dit-elle avec dépit, en jetant un regard sur le panier et la partie du contenu qui était sur le couvercle; des grappes ! tandis que moi et mes enfants, nous pouvons à peine trouver du pain sec à manger.
Va dans le jardin, voir si tu ne pourrais pas arracher quelques légumes, avant que la gelée de la nuit leur fasse tort. Comme nous n'avons pas de raisins pour nous nourrir, il
faut voir aux autres moyens de subsistance qui nous sont laissés.
Un vif regard de sympathie s’échangea entre le père et la fille, comme cette dernière, obéissant au rude commandement de sa belle-mère, quittait la chambre; et la lueur de bonheur que la présence de Rose avait répandue sur la physionomie de son père, disparut à son départ, pour laisser voir les terribles ravages de la maladie et les signes précurseurs de l’approche de ce visiteur qu'il ne craignait plus, la mort.
Plein d'espérance, Lauzon voyait venir sa fin avec calme. Sa vie avait été honnôûte et sans reproche; et maintenant, supporté par sa foi, encouragé par les fréquentes visites du bon curé, bien peu de craintes ou de regrets assiégeaient son lit de douleur. La tyrannie de sa femme était plus que compensée, croyait-il, par l’infatigable amour de sa douce enfant ; et sa grande confiance dans les soins mistricordieux de la Providence, soulageait son âme des inquiétudes qui, autrement, l’auraient troublé touchant le sort futur de sa fille bien-aimée.
Le beau mois d'octobre tirait à sa fin ; puis
vint le triste et ennuyeux novembre, qui commence si justement par le plus mélancolique des jours, le jour des morts. L’aurore s'était à peine montrée au milieu des nuages et de la pluie, et le cœur le plus gai s'était senti attristé à la vue de ce ciel gris, de ces champs et de ces jardins désolés, et de ces arbres dépouillés, aüxquels pendait çà et là une feuille jaunie, triste reste de la beauté de l'été disparu.
Plus triste encore se fit entendre le glas funèbre que l’on sonne à de courts intervalles, le jour de ce triste anniversaire, pour rappeler aux vivants le souvenir de ceux qui sont partis avant eux, et qu’ils doivent peut-être suivre bientôt. Plus d’un cœur fut rempli de chagrin ce jour-là au village de Villerai ; bien des yeux se mouillèrent de larmes en entendant le son solennel du bronze qui s’échappait du clocher de l’église. Des enfants se souvenaient tristement de vieux parents aux cheveux gris qu’ils avaient portés en terre l’année précédente; un mari pensait à sa jeune femme qui occupait une place dans le paisible cimetière ; le cœur de la mère pleurait le jeune homme idolâtré enlevé à la fleur
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de l’âge, ou le petit enfant qui, subitement, avait passé de ses bras amoureux dans le lit étroit d’un cercueil.
Faible, mais distinct, l'écho de cet appel à prier pour le repos des morts pénétrait dans l’intérieur de la maison de Joseph Lauzon ; et en l’écoutant, les yeux à moitié fermés, ses mains amaigries jointes ensemble, il ne laissait voir sur sa physionomie aucun air de tristesse. Son esprit était alors activement occupé; il pensait au paisible tombeau dans lequel dormait, depuis de longues années, sa première femme, la belle et douce mère de l’aimable Rose. Ah ! quel lieu de repos serait cette bière pour son corps fatigué et accablé ; quelle joyeuse rencontre que celle de son âme avec l’âme de son épouse défunte!
Cette pensée lui fit un bien inexprimable, et dans le bonheur qu’il ressentait, il ne s’aperçut pas d’une étrange sensation de torpeur et d’engourdissement qui s’emparait insensiblement de lui. Un léger bruit de pas traversant la chambre attira son attention, et il murmura :
— Rose !
— Oui, cher papa, et elle fut aussitôt près
de lui, pressant tendrement ses mains dans les siennes. Sa figure était excessivement pâle, et ses yeux rouges et enflés portaient les traces de larmes récentes.
— Où est ta mère, petite ?
— À l'église, papa; elle reviendra bientôt.
Quoique madame Lauzon fût souverainement indifférente quant à la pratique des préceptes de sa religion, elle tenait cependant, avec une inconséquence étrange mais assez commune, à en observer la plupart des devoirs extérieurs.
— Et où sont les enfants, chère ?
— JIs sont chez la voisine, papa. Vous savez, vous les avez embrassés et bénis ce matin, et je viens justement de les laisser là, afin que leur tapage ne vous cause aucune migraine.
— C’est maintenant à peu près inutile ; mais viens et assieds-toi près de moi, ma chère. Je me sens si tranquille et si bien.
La pauvre Rose obéit, sans oser parler, car sa voix l'aurait trahie. M. Lapointe, qui avait administré les derniers sacrements à son père le jour précédent, et le docteur Deschamps, lui avaient tous deux fait entendre, le plus
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doucement possible, que la fin du pèlerinage terrestre de son père allait bientôt arriver. Le cœur abîmé, elle l’avait veillé depuis lors, et quelques instants auparavant, quand elle avait remarqué cette étrange langueur qui s’emparait de lui, et la sueur froide qui coulait de son front, elle s’était hâtée de conduire les enfants ailleurs, afin que les derniers moments de son père ne fussent pas troublés, et que ces jeunes cœurs ne fussent pas attristés par la scène lugubre qui allait sitôt avoir lieu.
L'un et l’autre parlèrent peu : Rose par intervalle lisait à haute voix des prières appropriées à la circonstance, ou bien humectait ses pauvres lèvres desséchées, qui semblaient toujours insatiables de soulagement.
Une heure venait de s’écouler paisiblement dans ces soins, quand madame Lauzon, trempée jusqu'aux os et de très mauvaise humeur, entra dans la maison. Un regard irrité autour de la chambre, suivi d’une brusque demande où étaient les enfants, fut son premier bonjour.
Rose répondit à voix basse qu'ils étaient chez le voisin, chez Ovide Blois.
— Et pourquoi chez le voisin ? s’écria-t-elle
vivement. Tu sais bien que là, ils seront toujours à courir au dehors et au dedans de la maison, et qu’ainsi ils prendront des rhumes dangereux. Maïs qu'est-ce que cela te fait, à toi? continua-t-elle en apostrophant dédaigneusement Rose; je suppose que s'ils étaient tous morts, tu serais bien plus satisfaite que triste.
— Kilence, Sophie! s’écria tout à coup le malade, d’une voix qui, quoique basse et faible, avait cependant le ton de l'autorité.
Madame Lauzon, étonnée, jeta un regard de surprise sur son mari, car elle n’était pas habituée à entendre chez lui la voix du commandement; mais revenant bientôt, elle reprit avec un peu moins d’acrimonie qu'auparavant:
— Assurément, Lauzon, j'ai le droit de parler; si votre méchante fille, Rose, met mes enfants hors de ma propre maison, je puis au moins demander où ils sont. Va chercher immédiatement les deux plus jeunes, et n'ose jamais dorénavant prendre une telle liberté.
Avec un violent effort, le malade secoua pour un moment l’engourdissement indéfi-
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nissable qui s’emparait de lui de plus en plus, et il dit de la même manière qu'il s'était exprimé d’abord :
— Rose ne me quittera pas tant qu'il me restera un souffle de vie; et toi, Sophie, éloigne-toi, sinon reste tranquille. Si tu ne m'as pas permis de vivre tranquille, au moins, laisse-moi mourir en paix.
La figure de madame Lauzon devint un peu plus pâle, et elle s’écria vivement:
— Joseph, ce n’est qu’une faiblesse, et cela t’'alarme; essaye de prendre une goutte de bouillon. Mais il se contenta de secouer la tête, et retomba dans son premier état, silencieux et rêveur.
Cette femme, cette virago, une fois conraincue que son mari allait bientôt quitter la terre, l’accabla de soins et d'attention, elle arrangea ses oreillers, humecta ses lèvres et laissa échapper par intervalles de bruyantes explosions de chagrin. Ecartant Rose, dont la figure éplorée confirmait ses propres terreurs, elle l’empêcha formellement de rendre aucun service au mourant et insista À tout faire elle-même.
Cette âme prête à s’éteindre exprima une
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dernière pensée; et murmurant, mais si bas et si faiblement que ses paroles étaient presque inintelligibles : Rose, il pressa la main de sa fille penchée vers lui, et tournant ses yeux mourants vers madame Lauzon, il lui dit:
— Femme, laisse-la avec moi jusqu’à la fin.
O étrange perversité du cœur humain!
Même dans l’affreuse solennité de cette heure suprême, le cœur de cette femme se remplit de sentiments de colère et de jalousie; mais elle n’osa pas s'opposer à la volonté d’un mourant. Et lorsque, quelques heures plus tard, le bon Joseph Lauzon passa au repos éternel, c'était sur le bras de sa fille que sa tête reposait.
Jétait le jour.des funérailles de Joseph Lauzon. Ce matin-là, ses restes mortels avaient quitté sa chambre pour une demeure encore plus étroite et plus pauvre. Rose,
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assise près du lit vide, le front courbé sur le coussin où la tête de son père avait si longtemps reposé, était bien triste. Elle était vraiment plongée dans une immense désolation; et, dans l’amertume de sa douleur, elle demandait instamment au ciel de partager bientôt avec son père le repos du paisible cimetière.
Mais le bonheur de s’abandonner tranquillement à sa peine ne lui fut pas longtemps accordé. Bientôt la porte de la chambre s’ouvrit, et la nouvelle veuve lui demanda brusquement:
— Vas-tu bientôt préparer le déjeuner de ces pauvres enfants, ou bien entends-tu passer toute la journée à pleurer ?
Essuyant les larmes qui roulaient dans ses yeux, la malheureuse fille se leva, et, sans prononcer une parole, elle passa dans une autre chambre. Les yeux de la belle-mère, cependant, étaient restés fixés sur elle avec un air de surprise, car Rose était vêtue d’une robe noire, qui, sans être entièrement neuve, était cependant d’un tissu et d’une coupe bien supérieure à ce que portaient ordinairement les personnes de son rang.
D'une voix empreinte d’une profonde jalousie qu’elle ne put maîtriser, madame Lauzon demanda où Rose avait eu une si belle robe.
— La servante de madame Deschamps me l’a apportée ce matin de la part de cette dernière Elle m'a dit que c'était en paiement de la couture que je lui ai faite.
— Tu as fait vraiment, dit-elle d’un air de moquerie, beaucoup de couture pour gagner une aussi belle robe de mérinos, bordée d'aussi larges garnitures de crêpe, et qui, je suis sûre, n’a pas été portée deux mois. Il est bien convenable que tu sois habillée comme une dame, tandis que moi, la veuve de ton père, je n’ai qu’une misérable robe de calicot blanc et noir à porter.
Rose était trop triste, trop fatiguée pour répondre à de tels reproches, qu’elle avait d'ailleurs à peine compris. Aussi, elle continua de vaquer à ses devoirs domestiques machinalement, mais aussi habilement que d'habitude.
Le lendemain matin, à son heure accoutumée, la gentille et malheureuse souffredouleur de la maison était levée. Elle remplit,
d’une manière irréprochable, pendant tout ce jour, qui lui parut bien long et bien ennuyeux, sa tâche fatigante : elle supporta patiemment tous les caprices tyranniques des enfants mal élevés de sa belle-mère; et quand enfin, avec le soir, vint un moment de répit, après avoir endormi la jeune famille et tout arrangé proprement dans la maison, elle se rendit promptement au cimetière pour dire une courte prière sur la tombe de son père.
Elle n’osa s’absenter bien longtemps ; mais son absence, quelque courte qu’elle fut, parut suffisante pour irriter l'esprit impérieux de madame Lauzon, déjà piquée par le cadeau de la robe. Lorsque Rose rentra à la maison, la belle-mère qui était occupée à bercer un vigoureux enfant de trois ans, le plus jeune de la bande, l’apostropha rudement.
— Où as-tu été, mademoiselle 2 réponds-moi tout de suite.
— Au cimetière, fit-elle doucement.
— Au cimetière ! Tu en es donc encore revenue à ton ancien jeu, d’imiter les grandes dames ! Tu n'as donc rien à faire, si ce n'est que d'aller au cimetière et montrer partout ton nouveau deuil, me laissant toute seule à
la maison, et abandonnant ce pauvre petit qui criait à en mourir.
Pour rendre justice à Rose, nous devons dire que ce pauvre petit dont on parlait avec tant de pitié, était celui que nous avons vu tantôt reposer sur les genoux de sa mère, et que la patiente jeune nourrice avait endormi avant de laisser la maison. La jeune fille ne fit aucune réponse, mais d’un air de suprême lassitude et presque d’indifférence, elle s’en alla se débarrasser de son chapeau et de son châle,
Cette manière d’agir de la jeune fille exaspéra souverainement madame Lauzon, qui, frappant violemment du pied, s’écria de sa voix la plus aigre et la plus perçante:
— Reviens ici de suite, insolente enfant, et réponds-moi.
Rose revint et se plaça, sans rien dire, devant son tyran.
— Combien de temps ce jeu-là va-t-il durer? demanda furieusement la belle-mère.
Penses-tu que je vais te garder ici dans ma maison, à manger le pain de mes enfants, sans que tu ne fasses pour le gagner ? Pensestu que je vais être la servante et toi la maîtresse, la grande dame ?
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Rose garda encore le silence ; mais la profonde pâleur qui avait d'abord couvert sa figure se changea subitement en une vive rougeur.
— Qui es-tu, toi, continua la marâtre, pour prendre de tels airs ? Une créature inutile que personne maintenant ne penserait à prendre pour femme. Tu n’as pas eu une seule demande, depuis tes ridicules avances à ce jeune fat d’amoureux de mademoiselle de Villerai. Chassée honteusement du manoir, abandonnée par tes anciens amants, évitée par les autres jeunes filles respectables du village, il te convient bien, réellement, de prendre des airs pareils !.. Pourquoi restes-tu ainsi à me regarder avec tant d’insolence et de malice? Va à ton ouvrage de suite, si tu n'as pas de meilleure réponse à me donner.
— Oui ! madame Lauzon, reprit Rose d’une voix ferme dont les premiers accents causèrent une vive surprise à sa compagne, tant ils étaient différents de son ton ordinairement humble et timide ; oui, j’ai une réponse; mais je n’en ai qu’une à vous faire à tout ce que vous venez de me dire, à toutes les
injustices, à toutes les cruautés dont vous m'avez abreuvée depuis que vous êtes venue sous ce toit, il y a sept ans, comme la femme de mon père. La voici: c’est que je vais sortir avec joie de votre maison, aujourd’hui, à l’instant même, pour n’y jamais rentrer, pour ne jamais me retrouver, même pendant une heure, sous le même toit que vous.
Rose eût subitement présenté un pistolet au visage de madame Lauzon, que cette matrone déterminée n'aurait pas été plus stupéfaite et plus confondue qu’elle ne le fut alors. Pendant les premières années de son mariage, elle avait réellement fait tout son possible pour chasser Rose de la maison; car, avec cette petitesse de sentiments propre aux esprits comme le sien, elle était excessivement jalouse de l'entière confiance et de la profonde affection qui régnaient entre son mari et Rose. Cependant, depuis que la pauvreté et la maladie s'étaient introduites dans leur ménage, augmentant l’ouvrage de la maison en les privant de l’aide d’une servante, la présence de Rose devint aussi nécessaire à madame Lauzon qu’elle avait auparavant été désagréable ; et si les admirateurs et les
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amoureux avaient si subitement abandonné la belle du village, madame Lauzon pouvait reconnaître dans ce résultat le succès de ses paroles et de ses malicieuses remarques. Elle s'était flattée naguère de la certitude que Rose, entièrement rejetée par ses anciens amis du manoir et abandonnée par tous ceux qui l'avaient recherchée en mariage, et trop fière pour entrer en service dans une maison étrangère, resterait toujours dans sa maison, l’esclave soumise de ses enfants et l’objet de toutes leurs mauvaises humeurs. La nouvelle subite, donc, qu'elle allait perdre si brusquement et si inopinément l’aide précieuse qu'elle sentait bien, même dans ce moment de vive colère, ne pouvoir jamais remplacer, la dérouta complètement pendant un instant.
Reprenant cependant, par un violent effort, son extérieur composé, elle dit d’un air de moquerie :
— Et pourras-tu aussi me dire où tu vas aller te retirer ? ce que tu te proposes de faire ? Souviens-toi, ma fille, avant de quitter une maison qui t’a abritée pendant tant d'années, que tu n’en as pas d’autre pour te recevoir.
Les mauvais traitements dont tu te plains si
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hautement, tu les as supportés longtemps et tu peux encore les supporter, en échange de la situation respectable et décente que tu as ici.
— Et pensez-vous, demanda Rose d'une voix pleine d’amère mélancolie et qu'aucune expression ne pourrait rendre avec justesse ; pensez-vous que j'ai sacrifié tant et de si belles années de ma jeunesse pour la miséable nourriture et les pauvres habillements que vous me donnez? Pensez-vous que j’aurais supporté ce que j’ai supporté, et demeuré même une seule année ici, si ce n’eût été pour mon pauvre et malheureux père, dont le bonheur m'était encore plus cher que le mien propre. Oh! non, et maintenant que ma tâche fatigante est achevée, je m'en vais sans l’ombre d’un regret, et bien plus, joyeuse autant que vous devez l’être vous-même de ce que le fardeau de mon entretien, dont vous vous plaignez tant, ne pèsera plus désormais sur vous.
Madame Lauzon demeura silencieuse pendant quelque temps; la rage et les regrets lui avaient presque coupé la parole; maïs en voyant sa belle-fille rattacher son châle, elle lui dit, pleine de colère:
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— Maïs tu ne partiras pas ainsi, ingrate enfant! Mon respect pour ton défunt père m'ordonne de veiller sur toi et de te protéger contre la misère ou les disgrâces que tu te prépares à rencontrer.
— Je sais bien, madame Lauzon, et vous devez aussi le savoir, que partout où j'offrirai les services que j'ai rendus ici, ils me feront toujours obtenir au moins autant que j'ai reçu de vous. Je n'ai donc aucune crainte sur ce point, et maintenant laissez-moi aller sans plus de discussion.
— Quoi ! ai-je bien entendu ? demanda madame Lauzon avec un dédain emphatique.
Ainsi, la délicate Rose, avec sa jolie figure et toute son instruction, ellé*qui était la compagne et même la rivale de la seigneuresse de Villerai, va aller s'engager comme serrante, à tant par mois! C’est là certainement un rude coup à ta vanité; mais tu ne m'as pas dit où tu allais, continua-t-elle, remarquant que sa belle-fille avait fini d’attacher son chapeau. Tu répondras au moins à cette question ?
— N'importe où, n'importe où, dit Rose en soupirant; pourvu que je sois en paix. Et
murmurant un mot d’adieu, elle passa pour toujours le seuil de cette maison dans laquelle, comme elle venait de le dire ellemême, tant d'années de sa jeunesse avaient été sacrifices.
La triste jeune fille n’hésita pas longtemps avant de savoir où elle dirigerait ses pas. Le vénérable ami qu'elle avait toujours été trouver dans ses moments d’épreuve, qui seul avait connaissance du secret qui avait causé tant de chagrin à sa jeunesse, se présenta naturellement à ses pensées, et elle dirigea immédiatement ses pas vers le presbytère.
Sans la moindre colère, sans la moindre émotion, et comme si elle eût parlé d’une personne qui lui eût été étrangère, elle raconta la plus grande partie de ce qui s'était passé entre sa belle-mère et elle.
M. Lapointe écouta tout avec une attention pleine de sympathie ; et quand elle eut fini, il reprit doucement:
— Ma chère enfant, j'avais prévu tout cela et je m'y attendais. Je vous crois parfaitement justifiable, maintenant que Dieu a retiré votre père du monde, de chercher une autre demeure où vous puissiez être plus heureuse.
Le lendemain de la mort de votre père, j'écrivis À une vieille dame de Montréal, aussi riche que bienveillante, que je connais depuis de longues années. Je lui racontai toutes les circonstances exceptionnelles dans lesquelles vous vous trouvez, et la priai de vous recevoir chez elle, au moins pour quelque temps.
Votre habileté dans les ouvrages d’aiguille, qui vous rendrait utile partout, et la parfaite connaissance que vous avez en lecture et en écriture, vous rendront pour elle une acquisition infiniment précieuse. La réponse, j'en suis assuré d'avance, sera affirmative, car la charité de madame de Rochon est aussi nctive et prompte qu'illimitée; elle arrivera probablement demain ou après-demain, et d'ici là, ma bonne sœur Marie partagera avec vous sa chambre et fera tout son possible pour vous rendre heureuse.
La pauvre Rose, remplie de reconnaissance et d'émotion, pouvait À peine exprimer ses remerciements; mais mademoiselle Marie entra sur ces entrefaites très À propos, et après quelques paroles bienveillantes, déclara qu'elle arrivait justement à point pour l'aider à faire ses pâtisseries du samedi. qu'elles
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commenceraient dès que la jeune fille serait prête.
Tandis que Rose et sa bonne hôtesse étaient occupées à peler les pommes et à confectionner d'excellents pâtés, dans la cuisine si propre et si simple du presbytère, M. Lapointe disait tranquillement son bréviaire dans une bonne vieille berceuse à l’ancienne mode, placée près d’une fenêtre commandant la vue sur l’étroite allée bordée de dahlias qui conduisait à la porte de la maison.
Tout à coup, cependant, la physionomie gaie et satisfaite du bon pasteur s’altéra extraordinairement, en apercevant une femme à la démarche masculine, qui s’avançait en jetant des regards vifs et scrutateurs vers les croisées garnies de rideaux blancs du presbytère.
—T1 n’est pas étonnant que la pauvre Rose ait peur d'elle! pensa le prêtre, en fermant son livre précipitamment et s’agitant sur sa chaise, J'avoue que cette entrevue m'est rien moins qu'agréable.
Son courage, toutefois, s’éleva bientôt à la hauteur de la circonstance ; et quand madame Lauzon, la figure animée, la voix trem-
blante, non pas certainement de timidité ou d'inquiétude, lui souhaïta le bonsoir, ses manières furent pleines de calme et de dignité.
—Jesuis venue, monsieur le curé, commenca-t-elle un peu brusquement, abordant de suite le sujet de sa visite, pour vous parler de cette petite ingrate et hypocrite, ma bellefille, Rose, et pour vous faire connaître tout ce qu’elle m’a fait souffrir.
Puis avec une volubilité, une emphase et une quantité d’adjectifs que peu de personnes de son sexe auraient pu imiter, elle commença un récit circonstancié de sa dernière entrevue avec Rose. Quoique la proportion de véracité et de fausseté dans son histoire fût comme une goutte d’eau dans l'Océan, M. Lapointe ne l’interrompit pas. Il l’écouta patiemment pendant qu’elle déelamait contre l'ingratitude de Rose, contre sa duplicité et ses innombrables mauvaises qualités ; jusqu'à ce qu'enfin, à bout d’haleine, elle fût obligée de se taire.
Alors il reprit tranquillement :
—De sorte que cette ingrate jeune fille vous à quittée, à ce qu'il paraît ?
—Oui, monsieur, avec une méchanceté et une insolence sans pareille.
—Alors, ma bonne madame Lauzon, permettez-moi de vous féliciter; car si elle est seulement la moitié aussi mauvaise que vous venez de me le dire, ce doit être pour vous une bénédiction que d’en être débarrassée.
Soit que madame Lauzon soupçonnât l’ironie cachée sous l’apparence amicale des paroles du bon prêtre, ou que les consolations qu'il tâchait de lui donner irritassent sa colère au lieu de l’apaiser, elle reprit avec un regard trahissant une tempête intérieure :
—{'ela peut être, monsieur; mais quelque méchante qu'elle soit, il est cependant de mon devoir de veiller sur elle, et de voir à ce qu'il ne lui arrive aucun mal. Puis-je donc vous demander respectueusement si vous savez où elle est à présent ?
—Certainement, ma bonne femme, cette sollicitude de votre part est très louable, si vous v êtes poussée par de bons motifs. Elle est actuellement sous mon propre toit; et tant qu'elle y sera, je réponds de sa bonne conduite.
Madame Lauzon pâlit d’abord, puis rougit ;
mais par un effort suprême, elle reprit avec calme :
— Alors, monsieur le curé, vous allez sans doute lui ordonner de revenir immédiatement à la maison avec moi, et de s’efforcer de réparer, par sa soumission et son obéissance, son opiniâtreté et ses caprices passés.
Le prêtre tira lentement sa tabatière d’écaille de tortue, se régala solennellement d’une prise, puis répondit avec une grande tranquillité :
—KEh bien, non, madame Lauzon, je ne le lui dirai pas.
—Comment, monsieur? et sa voix devint aussi perçante qu’une trompette de bataille ; est-il possible que vous l’encouragiez dans une révolte coupable contre ma juste autorité? est-il possible que vous qui prêchez du haut de la chaire, presque à chaque troisième ou quatrième dimanche, sur l’importance sacrée du commandement qui dit:
‘* Père et mère tu honoreras, Afin de vivre longuement,”
est-il possible que vous donniez raison, contre sa mère, à une fille de dix-huit ans ingrate et emportée ?
Soit que M. Lapointe sentît que son adversaire l’avait ici cruellement blessé, ou que sa patience commençât à se lasser, il reprit avec sévérité :
—Oui, femme arbitraire, et vous m'avez aussi entendu prêcher bien souvent sur les devoirs qu'ont à remplir les parents envers leurs enfants, devoirs sacrés que cette vertu céleste, la charité, leur enseigne si fortement et si constamment. Permettez-moi de vous demander comment vous avez rempli ces devoirs. Quel amour, quelle tendresse maternelle avez-vous eue pour cette patiente jeune fille, qui, pendant tant d’années, a été votre véritable servante, sans jamais se plaindre, et qui a trouvé en vous non pas une mère, mais une sévère et implacable marâtre ? Elle ne retournera pas chez vous, à moins qu’elle ne le veuille bien, et si parfois sa main aussi habile qu’active, son industrie patiente et persévérante vous font défaut, souvenez-vous qu’à vous, et à vous seule en est la faute.
—C’est très bien, très amical de votre part, monsieur le curé, reprit la femme avec indignation. Maintenant, je ne suis plus qu’une pauvre veuve sans défense, que chacun peut
(nr
LE MANOIR DE VILLERAI. 213 mépriser, insulter, repousser; mais on ne m'aurait pas traitée ainsi, si le pauvre Joseph avait vécu.
Il est bien heureux pour lui qu’il ne vive pas, pensa intérieurement le curé; mais la charité chrétienne et la prudence l’empêchèrent d'émettre ce sentiment, et d’une voix plus calme, il reprit:
—Je n'hésite nullement à vous dire ce qui suit, attendu que cela pourra apaiser tous vos scrupules touchant vos devoirs envers votre belle-fille : c'est que votre mari, quelques jours avant sa mort, me pria de lui chercher une autre demeure, m’assurant qu’il était persuadé qu’elle ne pourrait jamais être heureuse avec vous.
—Le vieux radoteur, murmura sotta voce cette inconsolable veuve, et sentant maintenant qu'elle était défaite sur tous les points, elle sortit avec un salut glacial, en rappelant au prêtre que lui seul désormais serait responsable du bien-être spirituel et temporel de la jeune fille, ainsi que des disgrâces que sa beauté et son opiniâtreté pourraient lui attirer.
M. Lapointe lui souhaita avec calme le
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bonsoir, et comme la porte se refermait, il se laissa tomber dans son fauteuil, en se frottant les mains et souriant de son triomphe.
C’était vraiment en effet une victoire dont il pouvait à bon droit être fier. Il avait combattu, défait et réduit au silence la virago du village, et cela sans oublier une seule fois la dignité convenable à son caractère sacré et la courtoisie due au beau sexe.
Dans le salon vaste, quoique bas, d’une bonne maison de pierre sur la Place d’Armes, À l'endroit où s'élève maintenant un splendide édifice public, une vieille dame mise avec la simplicité d’une religieuse, était assise, occupée à confectionner des vêtements dont le tissu grossier, mais chaud et durable, montrait qu’ils étaient destinés aux pauvres.
Il y avait dans l'appartement un singulier
LE MANOIR DE VILLERAI. 215 mélange de luxe et de simplicité. Un simple tapis de droguet couvrait le plancher, de sombres rideaux voilaient les fenêtres; mais des peintures à l'huile d’une exquise beauté et d’une grande valeur ornaient les murailles. Les sujets, cependant, en étaient tous religieux, de même que ceux des gravures Suspendues au-dessus de la cheminée, dont les seuls ornements étaient un crucifix d'ivoire d'un travail délicat, et deux groupes en albâtre, la sainte Famille et la Nativité. Il y avait aussi quelques livres richement reliés ; mais un amateur de littérature légère, qui aurait voulu s’en servir en guise d’amusement, aurait été excessivement trompé, car les sujets, ainsi que les peintures, en étaient tous sérieux et pieux.
Madame de Rochon (nos lecteurs ont probablement déjà deviné que c'est Ià l’excellente femme dont avait parlé M. le curé), s'arrêta tout à coup dans son travail et jeta un regard vers la pendule.
—Presque onze heures, dit-elle. Ma jeune amie de la campagne va bientôt étre ici.
Pauvre enfant! Il faut que je m’efforce de la rendre heureuse.
Ces bonnes paroles, prononcées d’une voix tendre et douce, augurèrent bien en faveur de Rose, et quand celle-ci arriva bientôt après, et entra en présence de sa nouvelle patronne, toute tremblante de timidité, quelques mots encourageants la rassurèrent bien vite et apaisèrent les battements agités de son cœur.
Après plusieurs questions touchant M. Lapointe, madame de Rochon se leva en disant :
—Venez avec moi, petite, je vais vous montrer votre chambre.
L'appartement était simple, mais très confortable; et des peintures religieuses, des statuettes et des livres étaient partout abondamment répandus.
—Voici votre chambre, Rose; vous prendrez toujours vos repas avec moi, et vos devoirs seront de m'accompagner dans mes visites aux pauvres, de m'aider quand je couds pour eux, de répondre aux lettres et aux demandes que je reçois presque chaque jour, et de lire pour moi à haute voix de temps en temps, car ma vue commence à baisser. Trouvez-vous votre tâche trop forte,
ma chère? fit-elle en caressant doucement la riche chevelure de sa jeune compagne.
—Comme Dieu a été bon pour moi! reprit celle-ci en pressant sur ses lèvres la main de madame de Rochon. Dans mes rêves les plus ambitieux, je n’ai jamais souhaité une telle position, une retraite comme celle-ci.
! —Mais savez-vous, Rose, que je vous attendais depuis longtemps. Il y a quelques mois, quand la maladie de votre père commença à prendre une mauvaise tournure, mon bon ami, M. Lapointe, m'écrivit, me racontant votre histoire, et me priant, si j'avais besoin d’une jeune personne pour remplir la place que vous venez de prendre, d'attendre jusqu'à ce que vous fussiez libre. Il sut m'intéresser si vivement en votre faveur, que malgré ma vue excessivement faible et mes nombreuses occupations, je vous ai attendue depuis ce moment, ne voulant pas prendre une autre protégée, à laquelle j'aurais pu peut-être m'attacher et qu’il m'aurait été dur ensuite de renvoyer. Vous avez rempli noblement envers votre père vos devoirs d'enfant affectueuse, et un secret pressentiment me dit que ma patience va être mainte-
PS me ———
nant récompensée. Je vous donne la journée pour vous installer et prendre possession de votre nouvelle chambre. Voici la servante avec votre malle, et dans cette commode vous trouverez différentes étoffes, dont, avec votre habileté dans la couture, vous pourrez vous faire un commencement de garde-robe.
Comme le cœur de la jeune fille se remplit de reconnaissance à cette nouvelle preuve de la prévoyance et de la bonté de sa nouvelle amie ; avec quel plaisir elle admira une pièce de toile d’une blancheur éclatante, une autre de flanelle toute neuve, et une jolie étoffe de deuil. (Gants, collets, tabliers même, tout y était; et quoique la simplicité qui régnait dans toute la maison, eût aussi présidé au choix de ces articles, la qualité et la texture en étaient irréprochables. Comme aussi l’exquise simplicité qu'on remarquait partout, la scrupuleuse ponctualité et le soin avec lesquels les repas étaient toujours servis, tout s’accordait parfaitement avec le caractère de Rose. Le riche damas, le brillant cristal, la vieille porcelaine, tout était digne de recevoir les bonnes choses qu’on leur donnait sou-
D cils LE MANOIR DE VILLERAI. 219
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vent à contenir; car madame de Rochon, quoique rigide observatrice des abstinences prescrites par l'Eglise, ne poussait jamais l'ascétisme plus loin que ne le commandait la loi, et sa table était servie d’une manière que peu d’épicuriens auraient dédaignée. Le soir, Rose faisait la prière à haute voix, dans le salon d'entrée: et les domestiques, toujours mis avec la simplicité qui distinguait leur maîtresse, y assistaient avec recueillement.
La vie que notre jeune amie commençait à mener, était vraiment pour elle pleine de charmes. Quelques heures de loisir lui étaient accordées tous les matins, et d’après l'avis de madame de Rochon, elle les passait dans la bibliothèque, nourrissant son esprit des chefs-d’œuvre anciens et modernes, rangés sur les rayons.
Aucune jeune fille amatrice du romanesque et d'un vain pathétique; aucun jeune homme admirateur de l’audacieuse immoralité de l’école de Sue et de Balzac n’y aurait rencontré un seul volume de son goût; mais les ouvrages d'hommes tels que Fénelon, Racine, etc., qui ont employé leur génie
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à l'instruction de leurs semblables, et à la gloire de Celui qui le leur avait donné, étaient 1à à profusion, indiquant quel était l'esprit et le cœur de celle qui les avait choisis.
Quelques jours après son arrivée, Rose lisait à haute voix à sa bienfaitrice dans le petit salon, qu’elles avaient coutume d’occuper, quand le frôlement subit d’une robe de soie dans le passage, suivi d’une toux légère et affectée, annonça l’arrivée d’une dame.
Un instant après, une jeune personne de vingt ans élégamment mise entra dans l’appartement et se laissa tomber sur un sofa avec un soupir langoureux, comme si l'effort de monter les escaliers était presque au-dessus de ses forces.
— Comment es-tu, chère Pauline ? demanda affectueusement madame de Rochon, en interrompant son tricot et souriant amicalement à la nouvelle arrivée.
— Assez bien, ma tante, reprit faiblement celle-ci; mais vraiment, si je ne vous aimais pas autant, je me priverais complètement du plaisir de venir vous voir; vos escaliers me font mourir.
Ici Rose, surprise, jeta un regard furtif sur la dame, car dans sa taille bien arrondie et dans ses yeux brillants, elle ne voyait aucune preuve extérieure d’une telle faiblesse.
Soit que madame de Rochon fût accoutumée à ce langage exagéré, soit qu’elle ne voulût point blesser la susceptibilité de sa nièce, elle ne fit voir ni surprise ni incrédulité, mais elle demanda seulement si M. de Nevers était bien.
— Oh! papa est très bien, reprit-elle nonchalamment; mais ïil souffre toujours comme d'ordinaire de son rhumatisme. Je ne saurais vor * dire combien je suis fatiguée de ses douleu1s, car papa ne parle pas d’autre chose toute la journée.
— Sans doute, ma chère; mais c’est parce qu'il souffre énormément, reprit gravement madame de Rochon. Crois-moi, les migraines et les langueurs dont tu te plains si souvent, sont loin de faire souffrir autant que la pénible maladie de ton père.
— Je ne crois pas cela, ma tante, et mademoiselle de Nevers détacha son élégant chapeau et le mit négligemment sur une table voisine. Les hommes sont si peu accoutumés
à souffrir, qu’ils font un vacarme ridicule pour la moindre bagatelle.
— Bien; nous ne discuterons pas davantage cette question, fit la bonne dame en souriant. J'espère seulement que tu ne deviéndras jamais capable de juger par ta propre expérience de la différence entre les deux maladies. Maïs qu’as-tu donc fait toute la semaine dernière, Pauline ?
— Je suis allée aux soirées et aux bals ; j'ai fait des conquêtes et blessé des cœurs.
— Les cœurs, ma chère nièce, doivent être vraiment bien faibles pour se laisser prendre aussi facilement.
— Que dites-vous là, ma tante? s’écria la jeune fille d’un air boudeur. Tenez, il y a, par exemple, le capitaine Frémont, qui jurait de se tuer ou de se noyer de désespoir quand je le refusai l’été dernier; et je pourrais en nommer une douzaine d’autres.
— Oui, mais il ne l’a pas fait, mon enfant.
Il vit encore, aussi joyeux et aussi content qu'auparavant. Ah! Pauline, sois certaine que la fortune dont tu dois hériter un jour, augmente considérablement le nombre et le dévouement de tes admirateurs.
—Vraiment, tante Rochon? fit-elle un peu piquée; vous êtes bien franche ce matin.
Pensez-vous qu'une brillante jeunesse, des regards fascinateurs et des manières distinguées ne comptent pour rien auprès des hommes ?
— Oui, mon enfant, tout cela a une certaine influence, mais l’argent et la fortune en ont souvent beaucoup plus, particulièrement dans la classe de ces oisifs soupirants, pardonne-moi le mot, qui t'entourent.
— Pourquoi done, s’il vous plaît, mon oncle Rochon vous a-t-il épousée, alors? Vous n’étiez pas riche.
— Certainement non, ma chère ; et je n’avais pas, non plus, des regards fascinateurs, ni des manières distinguées ; aussi je laisse à ta propre ingénuité le soin de résoudre ce problème. Prenons à présent un autre sujet plus intéressant.
— Eh bien! réellement, ma tante, c'est quelque chose de difficile, car il y a si peu de sujets qui nous soient communs à toutes deux. Vous ne vous oceupez que d'aller à l'église, faire la charité et toutes espèces de choses pieuses en général; mes goûts sont
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