‹ Le Manoir de Villerai [microforme]Chapitre 14 sur 30 · SE · texte numérisé non relu

SE

tout à fait différents, et je ne pense qu’au plaisir, à la mode, à la gaieté. Ce aui m'intéresse ne peut nullement vous toucher, vous, ma tante.

— Et cependant, Pauline, reprit gravement la vieille dame, nous avons toutes les deux été mises sur la terre dans le même but; nous tendons vers la même fin. Nous avons toutes deux la mort et l'éternité devant nous.

— Oh! Seigneur, ma tante; si vous commencez à me faire une telle morale, je vais être littéralement obligée de m’enfuir, et la frivole enfant plaça sur ses oreilles ses jolis doigts couverts de riches anneaux. Savezvous bien que je me sens toujours nerveuse et triste, après un de vos sermons.

— Pourtant tu ne détruis pas souvent la sérénité de ton âme en venant les écouter, dit madame de Rochon en souriant; mais avoue-moi franchement, est-ce que tu ne rencontres jamais dans la joyeuse vie que tu mènes, des contrariétés et des désappointements qui t'attristent autant même que mes sermons peuvent le faire ?

— Sans doute, très souvent, fit-elle vive-

LE MANOIR DE VILLERAI. 225 | NC RE RTE Enr CE en ro | Si ment. Ainsi maintenant, par exemple, je me té- trouve, au moins pour la cinquantième fois, Lie absolument en désespoir d'amour.

— Pauline! Pauline! s’écria madame de | ent Rochon avec un air de reproche et regardant | ux en même temps Rose, qui dès l’arrivée de la nt ; jeune dame s'était mise à broder activement ue un collet. Elle était, dans le moment, cournt bée sur son ouvrage, la figure plus colorée

que d'ordinaire; elle avait probablement À

trouvé dans les vaporeuses paroles de la jeu-

42e ne fille mondaine, quelque chose qui avait touché une corde secrète de son cœur.

Pauline de Nevers fit un dédaigneux

SP signe de tête, faisant comprendre par là que 150 celle qu’on indiquait lui était entièrement

| étrangère, et elle continua sur le même ton: le ; — Oui, vraiment, ma tante, je vous dis la SE | pure vérité. Vous savez que je ne deviens le RER jamais amouréuse, excepté dans des cas abso- | ne lument désespérés et où je ne saurais rencon- ) tu trer une affection mutuelle. Je suis dans des i te- dispositions tout à fait malheureuses ; aussitôt 18 | que je vois mon attachement éprouvé égale-

ment par celui qui en est l’objet, de suite is | mon amour s'évanouit en fumée. Tenez, par

exemple, il y avait ce joli garçon, le jeune d'Albert, qui était pauvre, mais aussi beau qu'Adonis. Bien, vous savez que j’ai été tellement engouée de lui, que papa avait presque oublié ses rhumatismes dans la crainte de me voir enlever. Mais à l'instant où ce malheureux jeune homme commença à me faire la cour, à m'envoyer des bouquets, mon affection se changea en indifférence ; et enfin, quand il me demanda en mariage, je commençais à le hair.

— Eh bien! alors, Pauline, espérons que son rival actuel te guérira de la bonne manière.

— Oh! il n’y a pas de danger! fit avec un soupir la vaine jeune fille, et en prenant un air pensif, presque mélancolique. Il est non seulement très indifférent envers les femmes, mais il ne veut pas même les courtiser. Il est de plus fiancé à une autre.

— Alors, cette circonstance devrait emptcher les jeunes demoiselles de chercher à s'amuser avec lui, et surtout d’en devenir amoureuses.

— Bah! chère tante, vous vous connaissez bien peu en ces matières. Car cette circon-

tance-là même est suffisante pour rendre une personne tout à fait irrésistible ; mais celui qui possède mes affections n’a pas besoin de cetitre accidentel pour augmenter son pouvoir. N'importe quelle femme trouverait Gustave de Montarville excessivement aimable.

Rose rougit jusqu'à la racine des cheveux, lorsqu'elle entendit le nom de celui qu'elle aimait d’un amour aussi ardent que secret; heureusement sa tête était inclinée sur son ouvrage, et sa confusion échappa à ses compagnes.

— Gustave de Montarville ! n’est-ce pas ce jeune Canadien appartenant au Royal Roussillon et qui s’est si bien conduit au siège de Carillon ?

— Oui, ma tante ; il a été blessé, et ensuite on l’a promu en récompense de sa bravoure.

Vous ne pouvez vous imaginer quel air charmant et intéressant lui donne son bras en écharpe et cette jolie pâleur de convalescent sur sa joue brune. Je vous assure que je ne suis pas la seule à l’aimer.

— Je pense que vous devriez toutes laisser ce soin à sa fiancée, dit madame de Rochon en souriant.

+ Er

SR

— Oh ! elle, c’est un vrai glaçon, une statue de marbre, enfin une belle créature sans sentiments. Vous avez sûrement entendu parler de la froide et fière demoiselle de Villerai ?

— J'ai entendu parler, Pauline, d’une demoiselle de Villerai; mais elle m'était représentée comme une noble et religieuse jeune fille, qui ajoutait encore par ses vertus un nouveau lustre à sa naissance et à sa fortune. Celui qui me l’a décrite ainsi doit bien la connaître ; c’est le curé de Villerai,

— C’est possible, fit-elle avec indifférence. En effet, elle est peut-être bien bonne sous un rapport; mais pendant tout l’hiver dernier, qui a été sa première saison dans le monde, elle a passé pour être aussi hautaine que belle. Je voudrais seulement que vous entendiez de Noraye parler d’elle.

— Le vicomte de Noraye? demanda madame de Rochon avec un sourire particulier.

— Justement, ma chère tante, dit la jeune fille en arrangeant nonchalamment son bracelet. Le même qui a su régner pendant quelque temps sur mon cœur inconstant,.

Son règne a duré six semaines et trois jours.

LE MANOIR DE VILLERAI. 229 t

e Quoique mon amour soit presque éteint, je \

8 n’ai pas entièrement fini avec lui. Il occupe

u le premier rang parmi mes adorateurs.

le — Ï] n’a donc pas répondu suffisamment à |

ta préférence, pour changer ton amour en

é haine ?

it — Non; il n’ajamais placé encore son nom

je | et sa fortune à mes pieds, quoiqu'il dise

r souvent que son cœur y soit. S'il en venait

” maintenant à ce point, ce qu’il fera proba-

t blement bientôt, il est inutile pour moi de

i. dire quelle réponse je ferais. Ce n’est pas

>. une chose à dédaigner que d’être comtesse,

à pas une comtesse avec un mince revenu

# de quelques mille francs, à peine suffisant 1

pour payer mes gants et mes rubans, mais |

e | comtesse, maîtresse de terres, de forêts et de |

8 # châteaux. Pour en revenir cependant à ce | que je disais tantôt, vous ne pouvez vous l

ds imaginer quels commentaires et quelle mor- |

s: dante critique de Noraye fait de mademoi- l

à | selle de Villerai; et il m'a assuré (c’est vrai 1

Le | qu'il est bien méchant, mais qu'importe), il rm

” | m'a affirmé qu'ils ne s'aiment nullement,

Lt. apportant pour raison la singulière manière

. dont leur mariage est remis d'époque en épo-

que, malgré tous les efforts et toutes les représentations de la tante de la fiancée, la vieille madame Dumont.

— Ce n’est tout cela que scandale et jalousie, Pauline. Ils sont tous deux assez jeunes pour attendre encore quelque temps; mais, Rose, vous pouvez aller dans la bibliothèque et vous amuser là pendant une heure.

Celle-ci obéit promptement, et comme la porte se refermait sur elle, madame de Rochon s’écria d’un ton de reproche :

— Il faut réellement que je te défende, Pauline, de parler dorénavant d’une manière aussi insensée et aussi frivole devant cette jeune fille. Cela peut lui faire du tort.

— Eh ! du tout, ma tante. Dans sa position, il n’y a, comme de raison, rien de semblable, Quoi ! je suis certaine qu’elle n’a pas même compris ce que je disais, tant notre vie est différente de la sienne. Mais, je vous en prie, dites-moi, d’où vient-elle? où l’avez-vous rencontrée? Elle me paraît excessivement jolie pour sa position.

La vieille dame ne put s'empêcher de sourire et reprit :

— Maïs tout en étant jolie, elle peut par-

Page 1