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été obligé de retraiter sur l'île aux Noix, après avoir fait sauter les forts Carillon et Frédéric; car le général Ambherst s'avancuit vers lui avec 12,000 hommes. Le fort Niagara avait été pris par le général anglais Prideaux, et les Français avaient été forcés de se retirer à La Présentation, en bas du lac Ontario.
Le général Wolfe avait été informé par deux déserteurs français, que pendant la nuit du 12, un convoi de provisions descendrait par eau à Québec, la route des Trois- Rivières par terre étant trop longue et trop fatigante. Il résolut de profiter de cette circonstance.
Les déserteurs avaient communiqué le mot d'ordre que les bateaux devaient donner aux sentinelles placées sur le bord du fleuve ; et pour mettre le comble au danger qui menaçait les Français, de Montcalm avait rappelé le soir précédent, sans en notifier le gouverneur, le bataillon que celui-ci avait envoyé sur les hauteurs de Québec, deux jours auparavant.
Le 13 septembre donc, à une heure du matin, l’obscurité étant encore profonde, un
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LE MANOIR DE VILLERAI. o1l
corps de troupes embarqua dans des bateaux plats et se laissa descendre en silence par la marée jusqu'au Foulon. Des officiers connaissant la langue française, avaient été choisis pour répondre aux qui vive ! des gardes à terre ; et quand ils furent interrogés par cellesci, ils répondirent impertarbablement :
— Pas de bruit, c'est le convoi,
Favorisés par l'obscurité, ils purent passer et l'amiral Holmes les suivit à un quart de mille de distance avec le reste des troupes.
Au jour, l'armée anglaise était rangée en bataille sur les plaines d'Abraham.
Quand le général de Montcalm, à six heures du matin, apprit cette nouvelle inattendue, il refusa presque d'y croire: mais il se rendit inmédiatement sur les lieux avec 4,560 hom- Ines, laissant le reste de son armée au Camp, En arrivant en face de l’ennemi, il résolut aussitôt de hasarder la bataille, et à 9 heures, le 13 septembre, il S'avança à la rencontre des Anglais, ses soldats faisant un feu nourri Mais irrégulier,
Le général Wolfe, qui s’exposait toujours bravement Ià où la mêlée était la plus épaisse, fut bientôt blessé au poignet, mais
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il n'en continua pas moins de charger l’ennemi à la tête de ses grenadiers, qui avaient la baïonnette au bout du fusil. fl ne s'était avancé que de quelques pas, quand une balle lui traversa la poitrine, et il tomba justement au moment où les Français, dont une partie n'avaient pas de baïonnettes, commencçaient à plier devant l'ennemi.
Wolfe fut porté en arrière et l’un de ses ofliciers apercevant les ennemis qui fuyaient, s'écria :
— Ts fuient! ils fuient !
— Qui fuit? demanda le guerrier mourant, dont la figure abattue par la souffrance se couvrit d’une animation subite.
— Les Français, répondit-on.
— Quoi? déjà ! alors je meurs content! et, un instant après, le jeune héros rendit le dernier soupir.
Le général Montcalm, qui avait reçu deux graves blessures, fit tout en son pouvoir pour allier ses troupes qui fuyaient de tous côtés, afin de les faire retraiter en bon ordre, quand une balle le frappa et il tomba de son cheval mortellement blessé.
Le lendemain matin, il mourut au château
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St-Louis à Québec, après avoir recu tous les secours (le la religion avec le calme plein de foi et d'humble tranquillité d'un héros chrétien. TI fut enterré dans la chapelle des Ursulines, dans une fosse creusée par une bombe,
On rapporte que quand sa principale blessure fut pansée, il demanda à ses médecins si elle était mortelle, et combien de temps il lui restait encore à vivre,
— Pas plus de douze heures, lui réponditon, et peut-être moins.
— Tant mieux, je ne verrai pas la prise de Québec, reprit-il avec calme.
Les brigadiers Nennezergues et St-Ours, aussi mortellement blessés, tombèrent entre les mains des vainqueurs et moururent peu de temps après. Cette nuit-là même l'armée française, sous le Commandement de M.
de Vaudreuil, COMMENCA À retraiter
vers la Pointe-aux-Tremhles et Jacques-Cartier, où elle attendit l'arrivée de l’intrépide chevalier de Lévis.
C'était l'intention de ce dernier d'attaquer les Anglais dans leurs propres retranchements, et il avait déjà commencé à s
avancer vers Lorette, quand il apprit au C
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la Capitulation de Québec. Quoique les termes en fussent excessivement favorables, il fut très mortifié et il eXprima son indignation dans les termes les plus violents. Le mal, toutefois, était sans remède ; aussi se rendit-il en toute hâte à la rivière Jacques-Cartier, sur la rive droite de laquelle il fit élever un fort, etil y laissa six cents hommes sous le commandement du major Dumas.
Tel fut le résultat de la première bataille des plaines d'Abraham, bataille qui décida du sort d’un pays presque aussi grand que la moitié de l'Europe.
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La mort, quoique silencieuse, travaille toujours activement, et parmi les victimes que son invincible puissance avait frappées pendant les derniers mois, était madame Dumont. Elle avait été assistée, dans les derniers moments de sa vie, par le vieil ami de Rose, le curé de Villerai. Elle avait montré
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dans le commencement de sa maladie la plus grande amertume vis-à-vis de son ancienne protégée, disant que si ce n'avait pas été pour son ingratitude et sa duplicité, elle aurait eu le bonheur de laisser Blanche avantageusement mariée, et non une orpheline isolée. Aussi le prêtre prit sur lui de révéler assez du secret de Rose pour permettre à la vieille dame de mourir en bonne chrétienne, et de laisser non seulement son amitié et sa dernière bénédiction à celle qui avait auparavant été l'objet de sa haine, mais de plus une preuve plus substantielle de son estime, :ous la forme d’un legs considérable.
Après le décès de madame Dumont, Blanche prit chez elle une vieille demoiselle, une parente éloignée; et mademoiselle de St- Omer échangea volontiers la rigide économie avec laquelle elle avait vécu jusqu'alors, contre le confort du manoir et l'agréable compagnie de sa jeune maîtresse.
Quelque temps après, cependant, l'état des affaires publiques empirant de jour en jour, et les espérances ainsi que le cour: ige des colons décroissant en proportion, Blanche fut
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engagée par les pressantes sollicitations de ses amis, de quitter sa demeure chérie de Villerai, qu'ils disaient être trop isolée pour deux femmes sans défense, et de s'établir à Montréal avec mademoiselle de St-OUmer.
“Là, Blanche continua de mener la vie la plus retirée, pleurant madame Dumont, comme si elle eût été par le sang ce qu'elle avait réellement été par son amour et ses soins, une mère dévouée. Elle employait une bonne partie de ses nombreuses heures de loisir dans des œuvres de charité en accompagnant l'excellente demoiselle de $t- Omer dans les fréquentes visites que celle-ci faisait aux familles pauvres et abandonnées.
Dans une de ces expéditions de bienveillance, par une belle après-midi, les deux dames dirigèrent leur course vers une misérable et obscure ruelle du faubourg Québec.
L'objet de leur visite était une pauvre femme dont le mari, volontaire canadien, avait été tué dans l'exercice de son devoir quelques semaines auparavant, et qui se trouvait maintenant seule pour faire vivre une nombreuse famille. La maison dans laquelle demeurait la pauvre veuve était divisée en
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LE MANOIR DE VILLERAI, D 14 quatre parties, occupées par autant de familles.
En sortant de chez cette pauvre femme, après avoir laissé derrière elle la résignation et l'abondance, Blanche entendit au second étage les sanglots entrecoupés d’une personne dont la voix exprimait un grand chagrin ; et comme la porte de la chambre d'où venaient les gémissements était entr'ouverte. elle la poussa doucement et entra.
Une femme vêtue des plus misérables haïillons de la pauvreté, était penchée audessus d’un grabat, sur lequel reposait une forme humaine rendue immobile par le sommeil où par la mort. Elle murmurait des prières mêlées de lamentations.
— Vous paraissez bien malheureuse ! s'écria doucement mademoiselle de St-Omer, en plaçant sa main sur le bras de la pauvre femme.
— Malheureuse! répéta celle-ci avee un regard d’angoisse inexprimable. Voyez, là gît mon enfant, mon unique soutien, ma seule consolation sur la terre! Il y a sept jours, il était plein de vie et de force, et aujourd’hui...
Elle s'arrêta brusquement, et, relevant une couverture usée, montra le cadavre d’un jeune homme de quinze ans, dont la physionomie livide ne laissait voir qu'une masse de cicatrices.
— Ciel! que vois-je? demanda Blanche en pâlissant, lorsqu'elle eut jeté un regard sur ce hideux spectacle.
— La picotte, répondit la mere aflligte, | qui oubliait dans son chagrin les craintes et | les dangers des autres,
Mademoiselle de St-Omer, la figure blanche comme le drap qui couvrait le mort, poussa Blañche devant elle hors de la chanibre, et jetant quelques pièces de monnaie sur le plancher, elle se hâta de sortir de cette
maison avec sa compagne.* | Arrivée chez elle, elle s'empressa de faire | | plusieurs décoctions de plantes et de composer différentes tisanes qu'elle fit prendre à
} * Le lecteur aura la bonté de se rappeler qu’à cette A époque lusage de la vaccine était quelque peu inconnu; et par conséquent la petite vérole était fort redoutée tant par les riches que par les pau-
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Blanche, tout en la soumettant à des mesures de précaution qui, sans aucun doute, exciteraient de nos jours le rire des lecteurs.
Pendant toute la soirée, elle fut dans un état d'anxiété fiévreuse, demandant à chaque instant comment Blanche se trouvait, et regrettant vivement qu'un hasard malheureux leur eût fait faire une aussi fâcheuse rencontre, D'après <es avis, sa Jeune compagne se mit au lit de bonne heure, et mademoiselle de St-Omer S'inagina où crut voir que le regard et la voix de Blanche étaient moins animés que de coutume.
Le lendemain de bonne heure, tandis qu'on sonnait l'Angelus, elle vola dans Ja chambre de mademoiselle de Villerai.
— Comment vous trouvez-vous, chère Blanche ? demanda-t-elle avec inquiétude.
Hélas! malgré qu'elle s'efforçât courageusement (le se le dissimuler, Blanche paruissait et se sentait très malade.
Un médecin fut immédiatement appelé.
I vint, questionna, examina. Les craintes de mademoiselle de St-Omer furent malheureusement toutes vérifites; et l'héritière de Villerai était maintenant frappée de cet
ennemi déclaré de la jeunesse et de la beauté, la petite vérole.
L'attaque était des plus violentes, et tous les soins et toute l’habileté de l’art furent obligés de céder au terrible adversaire qu'ils s’'efforçcaient en vain de chasser. La pauvre demoiselle de St-Omer était infatigable dans ses attentions ; et jour et nuit elle veillait près du chevet de la malade, n’osant confier même un instant une vie si chère à d’autres mains que les siennes, quelque dévoutes qu'elles fussent.
La troisième soirée de la maladie de Blanche, la servante vint annoncer que deux dames étaient en bas et désiraient la voir.
— Ne vous ai-je pas dit, répondit mademoiselle de St-Omer avec une certaine irritation, que tant que mademoiselle Blanche serait malade, je ne pouvais voir personne ?
— Oui, madame ; mais les dames, au moins la plus âgée, n'a pas voulu se rendre à ce désir. Elle m'a dit qu’il fallait absolument qu'elle vous vît, et elle m'a donné son nom:
madame de Rochon.
Mademoiselle de St-Omer respectait trop
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LE MANOIR DE VILLERAI. 921 de la les vertus de la bienveillante dame, dont la Charité et la bonté étaient si bien connues t tous des malades et des indigents, pour hésiter furent | davantage; et ordonnant à Ja servante de qu'ils rester auprès de sa jeune maîtresse, qui auvre sommeillait paisiblement, et de l'appeler si dans | elle s’éveillait, elle descendit au salon. illait Après que mademoiselle de St-Omer et la onfier plus agée des deux dames eurent échangé à utres la hâte queiques phrases, cette dernière se outes tourna vers sa compagne, qui était Rose Lauzon.
Blan- | — Voici, dit-elle, une ancienne protégée de deux mademoiselle de Villerai ; une jeune fille que ir. : cette noble personne a beaucoup aimée, et qui iade- | veut maintenant prouver sa reconnaissance faine | en partageant les soins et les attentions que 3lan- | vous portez avec tant d’empressement à votre per- malade. Ne refusez pas, ajouta-t-elle, voyant que mademoiselle de St-Omer hésitait: vous joins feriez beaucoup de peine à ma jeune amie, à ce | et en même temps vous me mortifieriez moinent | même. Je puis rendre témoignage à son haom : bileté et à sa douceur comme garde-malade. | Mademoiselle deSt-Omer ne connaissant Rotrop | $e Que Comme une bonne jeune fille en qui ma-
a su TR I NN ra D = are Néprmemnscncnnemenrmenet un =
dame de Rochon plaçait la plus grande confiance, ne balança pas plus longtemps, et une demi-heure après que la dame eut quitté la maison, Rose, mise d’une simple robe de matin, était installée près du lit de Blanche, observant tristement les changements que la maladie avait déjà opérés dans la beauté de cette exquise figure.
Le premier soin de mademoiselle de $t- Omer fut d'expliquer à sa nouvelle assistante toutes les précautions qu’exigeait leur malade, lui faisant aussi connaître les noms des différents remèdes, et les heures où l’on devait les administrer.
Cela fait, il y eut un long intervalle de silence, pendant lequel la vieille demoiselle tint son regard attentivement fixé sur les beaux traits de sa compagne.
Tout à coup elle lui demanda si elle avait jamais eu la petite vérole.
La réponse fut négative.
— Alors, ma chère enfant, vous n’auriez pas dû courir le danger de venir ici. Cette jeune figure est trop fraîche et trop belle, pour l’exposer à un aussi affreux changement.
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— Ah! mademoiselle, cette considération ne m’empêchera jamais de profiter de la précieuse occasion qui m'est offerte de montrer à un faible degré toute la reconnaissance que je porte à mademoiselle de Villerai, pour les bienfaits dont elle m'a autrefois comblée,
— Tous les cœurs ne sont pas aussi reconnaissants que le vôtre, Rose, répondit mademoiselle de St-Omer, et je commence à penser que j'ai trouvé en vous, non seulement une habile garde-malade qui m'aidera beaucoup dans ma pénible tâche, mais aussi une douce compagne avec laquelleje pourrai chaudementsympathiser, quoique vous soyez aussi Jeune et jolie que je suis vieille et laide.
ose exprima vivement par ses paroles et par ses regards la reconnaissance qu'elle ressentait pour la bonté de sa compagne; et celle-ci était de plus en plus satisfaite du secours qui lui arrivait si à propos.
De quel pas léger Rose allait et venait dans la chambre dela malade ; avec quel art, quelle douceur elle disposait les oreillers, ou levait la tête de la jeune fille; les bouillons délicieux, les gelées exquises qu'elle préparait, les breuvages refraîchissants qu’elle
inventait, paraissaient bien doux aux lèvres desséchées de la malade. Souvent mademoiselle de St-Omer déclarait en toute sincérité de cœur, qu'elle était certaine que la vraie vocation de Rose était d’être sœur de l'Hôtel- Dieu, tant elle paraissait habile à veiller et à prendre soin des malades.
Quelques jours après son arrivée, elle occupait son poste ordinaire auprès du chevet de Blanche, quand, regardant la malade, elle vit que ses yeux étaient attentivement fixés sur elle.
— Est-ce bien là Rose Lauzon ? demanda enfin Blanche.
— Oui, ma chère demoiselle de Villerai, répondit Rose avec hésitation ; car se rappelant les circonstances dans lesquelles la jeune seigneuresse et elle s'étaient séparées la dernière fois, elle se sentait à la fois inquiète et incertaine sur la manière dont elle serait reçue.
— Et qu'est-ce qui vous amène ici, Rose ?
demanda-t-elle tranquillement.
— L'amitié et la reconnaissance, ma chère jeune demoiselle. Je suis venue vous assister dans votre maladie.
— Maladie! oui, j'ai été bien malade, et, je me sens encore étrangement faible. Ah! je me rappelle tout maintenant. Cet affreux cadavre, et ensuite les terribles souffrances, et le long oubli qui a suivi. Suis-je bien changée ?
— Très peu, mademoiselle, si l'on considère combien vous avez été malade,
— Bien, je ne penserai pas à cela aujourd’hui, fit-elle avec un profond soupir. Je ne dois pas murmurer si Dieu a jugé à propos de me retirer quelques-uns des dons qu'il m'avait d’abord accordés. Mais depuis quand êtes-vous ici, Rose ?
— Depuis le lendemain du Jour fatal où vous êtes tombée malade. Madame de Rochon sachant tout ce que Je vous devais, écouta volontiers ma demande d'être admise à vous veiller, et vint même avec moi pour faire agréer mon offre.
— Et vous n'avez jamais eu la petite vérole? demanda mademoiselle de Villerai, d’une voix pleine de douceur et d’inquiétude.
— Ne pensez pas à cela, je vous en prie, mademoiselle Blanche. Je ne crains nulle-
926 LE MANOIR DE VILLERAI, ment d'avoir la maladie, de sorte qu'il n'y a pour moi aucun danger.
— Cette raison, Rose, ne diminue nullement la générosité de votre dévouement ; mais ne craignez-vous pas, pauvre enfant, que votre jeune figure ne devienne aussi affreuse qu'elle est aujourd’hui fraîche et belle ?
— Ah! mademoiselle, et ses yeux se remplirent de larmes, le peu de beauté que vous avez bien voulu remarquer en moi, ne m'a jamais apporté beaucoup de bonheur.
J'en regretterais vraiment bien peu la perte.
—Bien, Rose, quoi qu'il arrive, vous l'avez courageusement exposée avec votre vie pour moi. J'espère pouvoir encore, si Dieu me rend la santé, vous en récompenser un peu ; mais en attendant, comme preuve de ma reconnaissance, je ne vous questionneral
jamais ni directement, ni indirectement sur
le passé, je n’y ferai jamais allusion. Si, de votre propre volonté, vous vous décidez plus tard à me donner quelques explications, je les écouterai volontiers ; mais je n’en demanderai et n’en exigerai aucune.
Rose saisit la main de la malade, qui était
LE MANOIR DE VILLERAI, 027 devenue petite et maigre, et la pressa plusieurs fois sur ses lèvres.
— Merci, merci, chère et généreuse demoiselle Blanche! Cest plus, . beaucoup plus que je n’osais espérer. Oui, ce sera maintenant comme c'était autrefois, il y a bien longtemps, dans le vieux manoir, quand j'étais heureuse et gaie de cœur, malgré ma bellemère et toutes mes tribulations d'enfant.
Blanche regarda sa compagne avec intérêt :
car, quoique ses joues fussent toujours colorées ct arrondies, ses yeux limpides et brillants, il y avait des traces bien visibles de peine et de douleur mentales autour de sa petite bouche, et une expression de chagrin alme et étouffé qui ne disparaissait plus.
Blanche reprit en soupirant :
— Je crois, Rose, que les années et la connaissance du monde nous ont apporté à l’une et à l’autre très peu de bonheur: mais la joie ou la peine sur la terre n'est qu'un rêve, d'où la mort nous fait sortir, I] yaun
Jour ou deux, combien j'étais près du terme
de ma carrière! Mais vous commencez à paraître inquiète, comme si vous craigniez que je parle trop: aussi nos lèvres, sinon
nos pensées, vont s'arrêter pour quelque temps.
La convalescence de Blanche fut lente mais sûre, et la compugnie de Rose, bien plus intéressante et bien plus agréable que celle de la bonne demoiselle de St-Omer, contribua beaucoup plus que toutes les tisanes fortifiantes à lui rendre la santé. Mademoiselle de St- Omer, maintenant délivrée de ses inquiétudes touchant sa malade, se trouva en mesure de reprendre la plus grande partie de ses courses et de ses visites ordinaires de charité.
Des lettres du capitaine de Montarville, qui était à son régiment, venaient fréquemment rompre ‘la monotonie de la chambre de la malade ; mais, chaque fois que Blanche recevait quelqu’une de ces missives, elle soupirait ordinairement après l’avoir lue et la plaçait dans un écritoire, d’où elle ne la tirait jamais pour la lire une seconde fois. Pourtant ces lettres étaient pleines de tendresse et d'affection, et depuis l’instant où Gustave eut connaissance de la dangereuse maladie de sa fiancée, elles devinrent tendres et dévouées.
Quand mademoiselle de Villerai fut assez bien pour se lever et marcher dans sa cham-
ee me me mi
bre, elle s’approcha tranquillement d’une glace, et put voir les tristes ravages qu’avaient fait subir à sa beauté quelques semaines de maladie ; mais aucune exclamation, aucun murmure de regret ne s’échappa de sa bouche.
Elle se tourna lentement vers la compatissante Rose, et lui demanda avec calme si le médecin avait dit que les marques de la maladie demeureraient constamment.
Rose reprit avec hésitation, que le Dr Tourville leur avait assuré que les plus fortes traces disparaîtraient entièrement au bout de quelque temps.
— Ne craignez pas, chère Rose, de me dire la vérité, reprit-elle avec calme: lors même que j'aurais perdu pour toujours la petite portion de beauté que je possédais autrefois, ne puis-je pas dire avec autant de vérité que vous: Quel bonheur m'a-t-elle jamais apporté? Non, si je reviens à la santé, je ne me plaindrai pas du reste.
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Blanche et sa compagne trouvaient ample matière à leurs pensées et à leur conversation dans les revers qu'éprouvaient les armées françaises; et, tout en suivant avec anxiété le cours des événements, elles tremblaïerit toutes deux secrètement pour la vie du vaillant de Montarville, dont les lettres disaient combien son cœur de patriote regrettait amèrement le triste sort de sa malheureuse patrie. Son nom, pourtant, était rarement prononcé par les deux jeunes filles, et quoique le teint ordinairement pâle de Rose se colorât visiblement, chaque fois qu'on apportait à mademoiselle de Villerai une lettre adressée de cette écriture si bien connue, cette dernière, fidèle à sa promesse, ne faisait aucune remarque, mais gardait le silence.
Blanche, devinant ou prenant en pitié cette profonde anxiété qui n'osait jamais s'exprimer; ou bien écoutant peut-être les
dictées d’une simple politesse, lisait ordinairement à haute voix les quelques détails que Gustave donnait sur la guerre, et puis fermait la lettre, en disant: Il est bien.
Quel soulagement ces paroles procuraient à Rose, toujours tourmentée par des craintes incessantes sur la vie de celui dont la sûreté, elle le sentait trop bien maintenant, lui était infiniment plus chère que la sienne propre.
Combien aussi elle avait de reconnaissance pour Blanche, qui mettait si généreusement de côté tous petits sentiments de jalousie, pour lui donner des nouvelles après lesquelles elle soupirait tant.
Vers cette époque, l'espoir et le courage des colons furent considérablement relevés par les brillants succès qu’obtint le brave chevalier de Lévis à la seconde bataille des Plaines d'Abraham (28 d'août 1760), qui eut pour résultat de forcer les Anglais à s'enfermer dans Québec. Les Français firent le siège de la ville, tout en attendant les secours qu’ils avaient si instamment demandés à la mère patrie,
Ces secours ne vinrent pas; au contraire, le printemps suivant, une flotte anglaise
remonta le St-Laurent, et de Lévis n’eut d'autre alternative que de lever le siège et de retraiter sur Montréal, ce qu’il fit sans être inquiété.
Depuis cet instant, la cause française fut perdue pour toujours en Canada.
Trois puissantes armées se dirigeaient maintenant sur Montréal ; l’une de Québec, sous le général Murray; une autre du lac Champlain, commandée par le général Haviland, et une troisième, la plus considérable de toutes, d'Oswégo, sous le général Amherst. Quoique la descente par les rapides fût remplie de dangers, ce dernier choisit cette route, de manière à ne laisser aucun moyen de s'échapper aux Français, qui avaient parlé de retraiter, si cela devenait nécessaire, au Détroit, et de là, à la Louisiane. Dans les rapides des Cèdres, il perdit 64 barges et 88 hommes, maïs il gagna enfin le village de Lachine, neuf milles au-dessus de Montréal. Il débarqua, et marcha sans délai sur la ville, autour de laquelle les deux autres armées étaient déjà campées, attendant son arrivée. Montréal se trouvait aïnsi
entourée de 17,000 hommes bien armés et possédant une puissante artillerie.
Montréal, bâti sur la côte sud de l’île du même nom, entre le Mont-Royal et le majestueux St-Laurent, était alors entouré d’un simple mur en pierre de deux ou trois pieds d'épaisseur, élevé dans le but de protéger la ville contre les attaques des sauvages, et pouvant à peine résister aux flèches et aux balles. Cette muraille, entourée d’un fossé, était défendue par six pièces de canon. Une batterie composée d’une autre demidouzaine de pièces, rendues presque inutiles par la rouille qui les couvrait, couronnait une petite éminence située dans l’intérieur de la ville. * Telles étaient les fortifications qui protégeaient les débris de l’armée française, réduite à 3,000 hommes, en comprenant les habitants qui étaient encore sous les armes, outre 500 soldats défendant l'île Ste-Hélène. La ville elle-même ne contenait de provisions que pour une quinzaine, et des munitions que pour un engagement.