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* La vieille citadelle (place Dalhousie). Il n’en reste aujourd’hui aucune trace,
Pendant la nuit, le gouverneur de Vaudreuil réunit un conseil de guerre, et il fut unanimement décidé qu’une capitulation qui protégerait les intérêts de la population et l'honneur des troupes, était préférable à une résistance inutile et infructueuse. Dans]la matinée, le colonel de Bougainville fut envoyé pour proposer aux assiégeants un mois d’armistice, mais cette demande fut immédiatement rejetée.
Il retourna alors offrir La capitulation dont nous venons de parler, etle général Amherst accorda presque tout ce qui avait été demandé, excepté la perpétuelle neutralité des Canadiens, et les honneurs de la guerre aux troupes. Ce dernier refus blessa profondément le brave et sensible chevalier de Lévis, et il demanda en grâce qu’on lui permît de se retirer sur l’île $Ste-Hélène et d’y combattre jusqu’à la dernière extrémité; mais le gouverneur lui ordonna de mettre bas les armes.
La capitulation fut signée le 8 de septembre, et par cet acte important, le Canada passa définitivement sous la puissance de l’Angleterre. Les couvents et les communautés
religieuses, à quelques exceptions près, y furent maintenus dans leurs droits, privilèges et possessions ; les seigneurs eurent la permission de conserver leurs droits féodaux, et le libre exercice de la religion catholique fut garanti au peuple canadien.
C'était le soir. Blanche était assise seule dans le salon, trouvant l'obscurité croissante du crépuscule plus conforme à son humeur et à ses pensées que l'éclat d’une lampe.
Subitement des coups répétés se firent entendre au marteau de la porte.
Un instant après une servante vint annoncer le capitaine de Montarville. Le cœur de Blanche battit violemment ; mais, maîtrisant tout signe extérieur d'émotion, elle reprit avec calme :
— Faites-le entrer.
— Vais-je apporter de la lumière, mademoiselle ?
— Non, pas encore. Il ne fait pas assez noir. Heureuse que cette entrevue qu'elle attendait depuis longtemps, eût lieu sous le demi-jour favorable du crépuscule, elle se rejeta dans son fauteuil, s’efforçant de se préparer le mieux possible à cette rencontre.
On monta les escaliers d’un pas rapide, la porte s’ouvrit brusquement, et avant qu’elle eût le temps de se lever pour le recevoir, elle se trouva dans les bras de de Montarville. Jamais il n’avait osé prendre une telle liberté ; jamais il n'avait manifesté une telle ardeur et une telle affection ; maïs Blanche trouva dans sa propre nature l'explication de cette conduite, et supposa justement que l’ardeur qu'il montrait lui était plutôt inspirée par la sympathie et la compassion pour sa dernière maladie et ses souffrances, que par l'amour.
Elle se dégagea doucement, et prononça quelques bonnes paroles de bienvenue.
— Oui, Blanche, s’écria-t-il avec une profonde émotion, vous m'avez dit une fois, en plaisantant, que je ne pourrais vous réclamer comme mon épouse que quand la guerre serait finie. Eh bien! cette époque est arrivée ; non pas, hélas! dans les circonstances que nous aimions alors à anticiper tous deux. Si vous le permettez, je requiers l’accomplissement immédiat de votre promesse.
— La guerre finie! reprit-elle vivement, sans faire. attention à ses dernières paroles.
LE MANOIR DE VILLERAI. 337 ipide, Voulez-vous dire qu'il ne reste plus d'espoir, u’elle qu'il n’y a plus de chance à attendre ? evoir, — Aucune, aucune, fit-il tristement. Montville. réal à capitulé, et à ce moment même erté ; l’étendard de l’Angleterre flotte sur nos têtes. rdeur — Hélas! Mmurmura-t-elle, en se couvrant OUVA la figure de ses mains. Est-ce là le résultat daté de tous les pleurs qui ont été versés, de deur tout le sang qui a été répandu? La lutte ne ar la pouvait-elle pas être continuée, prolongée ? nière — Oui, à la rigueur, elle aurait pu l'être ; Lour. mais, comme de raison, l'issue en aurait onça | toujours été la même, On dit que le marquis
de Vaudreuil a cédé si vite afin d'obtenir
pro- des termes de capitulation plus favorables. , en Le seul soulagement à notre tristesse et à mer notre profonde humiliation, c’est que les erre conditions de la capitulation sont excessive. rri- ment honorables; elles respectent non seule- 1ces ment les droits particuliers et les propriétés UX. de nos compatriotes, mais aussi leur antique om- | foi. À la vérité, moi et un grand nombre d’autres, partageant le sentiment du vaillant
nt, général de Lévis, nous eussions préféré les. résister jusqu’à la dernière extrémité; mais nos chefs en ont décidé autrement. Déjà, le
émis ——
gouverneur de Vaudreuil, le général de Lévis, les officiers civils et militaires du service, ainsi que les troupes françaises et tous ceux qui ne veulent pas vivre sous le joug d’un pouvoir étranger, se préparent à partir pour la France. C’est là que je vais ; et c'est là que vous ne refuserez pas de m'accompagner, car je sais que votre cœur patriotique bat aussi fièrement que le mien contre toute domination étrangère. Ecoutezmoi donc, je vous en prie, Blanche, et arcordez-moi, sans délai, le titre de mari, pour vous aimer et vous protéger! Vous ne parlez pas ; votre main reste froide et insensible dans la mienne. Faïites-moi sentir une pression de ces doigts ; elle m’inspirera de l'espérance, et vaudra un consentement.
— Vous aurez ma réponse, Gustave, avant que vous ne me quittiez ce soir. Une demiheure n’est pas trop pour les timides scrupules et l’hésitation d’une jeune fille.
— Certainement, ma bien-aimée, et vous êtes bien bonne d’écouter aussi volontiers ma demande impérieuse. Maïs parlez-moi maintenant de vous-même. Vous avez été bien malade; et cette maladie a été causée par
LE MANOIR DE VILLERAI. 009) votre noble charité et votre généreux dévouement à la pauvreté et à la souffrance,
— Oui; mais j'ai eu une excellente gardemalade, et si je suis revenue si vite à Ja santé, je le dois en grande partie à ses bons soins.
— Oh! oui, mademoiselle de St-Omer est une excellente femme, et il faudra que je la voie et la remercie moi-même, ce soir, avant de partir,
— Mademoiselle de St-Omer & aussi Cté bien bonne pour moi, mais la garde-malade à qui je dois le plus, c’est certainement Rose Lauzon, Un jour ou deux après que je tombai malade, elle vint chez moi Sans avoir été demandée ni sollicitée. Mais, comme votre main tremble, de Montarville, et comme elle est tout à coup devenue brûlante. Etes-vous malade ?
— Non, du tout. Continuez, s'il vous plaît, reprit-il avec embarras.
— Bien; elle est toujours restée avec moi depuis, me prodiguant nuit et Jour les soins les plus dévoués, tellement que j'ai appris à l'aimer comme une Sœur, si bien que je pense ne pouvoir jamais consentir À m'en séparer maintenant. Il faut que je vous fasse promet-
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34 Æ MANOIR DE LERAI.
tre de m'accorder une faveur, Gustave, Vous savez que je ne vous en demande pas souvent.
— Pourruis-je vous refuser quelque chose ?
répondit-il tendrement.
— Eh bien! c’est que, si je vous promets de ratifier immédiatement l’engagement solennel de notre enfance ; si je consens à vous accompagner en France comme votre fenime, en retour vous permettrez que Rose Lauzon nous suive, et que notre demeure, dans l'avenir, soit aussi la sienne ?
— Jamais, Blanche! répondit-il d’une voix étouffée, en se levant. Jamais! Faites tous les arrangements que pourra vous suggérer votre amitié envers elle; donnez-lui, si vous voulez, votre seigneurie de Villerai et tout ce que vous possédez; mais elle doit chercher une autre maison que la nôtre.
— Pourtant, c'est précisément un chezsoi qu'il lui faut, Gustave. Elle se trouve si isolée, sans aucun protecteur; et avec cela si jeune et si belle! Allons, vous allez consentir, il faut que vous consentiez; surtout comme j’en fais la condition de mon acquiescement à votre prière.
ous — Blanche, vous êtes trop bonne, trop raisou- | sonnable pour faire cela, dit-il d’une voix l presque dure à cause de l’émotion comprimée se ? ; qui le dominait, Je ne puis vous donner | | mes raisons; je ne puis encore permettre à | s de votre regard de pénétrer dans les secrètes | len- | profondeurs de mon cœur; mais je sais que ous vous n’insisterez pas davantage, quand je vous me, : dirai que cela ne peut ni ne doit se faire. | zon J — Bien, je vois qu'il faut que je commence ans ; à remplir mon devoir d’épouse, celui de céder, même avant le mariage, reprit-elle en souox riant faiblement. Maïs je vais faire venir des les lumières : Fanchette nous a oubliés, je crois. tre | Elle sortit du salon avec cette démarche ou- gracieuse d’autrefois; son pas cependant, jue ; sans doute à cause de sa récente maladie, était ne | moins dégagé qu'auparavant.
Comme la porte se refermait sur elle, de soi | Montarville soupira profondément, et se dit ce, | à lui-même:
ne — Assurément elle possède tout ce qu’un il homme peut désirer ; et pourtant ce cœur en ingrat n’est pas satisfait.
à Bientôt après la servante entra, portant
deux candélabres d'argent dont chaque bran-
mere
che était garnie de bougies de cire et qu’elle plaça sur la table, tout près de la chaise sur laquelle (Gustave s'était assis. Puis un instant après, la jeune maîtresse de la maison revint ; et, s’'approchant de l'endroit où était son fiancé, elle se tint devant Jui, justement en face de la lumière.
— Je vais remplir ce soir, Gustave, dit-elle d’une voix ferme, presque solennelle, la promesse que je vous ai faite de vous donner une réponse finale et définitive à cette question qui intéresse à un si haut degré notre bonheur futur. Mais, d’abord, regardez-moi bien attentivement; voyez les ravages qu’une maladie terrible a faits sur mon teint et dans mes traits, les cicatrices profondes qu’elle a laïssées dans cette figure, belle autrefois, et ditesmoi sur votre honneur, désirez-vous encore que je sois votre femme ?
— Blanche, chère Blancue, reprit-il vivement avec tendresse et en l’attirant vers lui, pensez-vous que cela puisse changer mes dispositions ? Oh! ne me jugez pas si défavorablement, si injustement; mais croyez-en ma solennelle assurance: vous m'êtes plus chère aujourd’hui qu'il y à un an, alors que vous
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étiez dans tout l'éclat de la beauté et de la santé.
— Je vous crois, Gustave, répondit-elle en posant ses mains jointes sur son épaule avec une affectueuse liberté qu’elle n'avait jamais encore osé prendre depuis le temps qu'ils étaient engagés; je vous crois, et ses veux rencontrèrent les siens avec un regard ferme et profond dont il ne put toutefois comprendre l’expression. Oui, et de plus je vous estime à cause de votre loyauté, quoique certainement je ne me sois jamais attendue à autre chose de vous; mais maintenant écoutez ma réponse. Nous serons l’un pour l’autre amis et confidents, frère et sœur, tout ce que vous voudrez, mais jamais mari et femme. Gustave, j'ai lu plus profondément que vous ne pensez dans votre cœur généreux ; j'ai compris ses luttes, ses souffrances et son noble dévouement. J'ai pénétré aussi les secrets d’un autre cœur, le plus noble qui ait jamais battu dans la poitrine d’une femme ; un cœur qui vous aime comme jamais femme n’a aimé; plus, infiniment plus que je ne vous ai jamais aimé, ou que je ne pourrais jamais apprendre à vous aimer; et qui, bien
qu'inférieure à vous par la position et la richesse, peut seule, j'en suis convaincue, vous rendre heureux. Elle est, Gustave, l’épouse que je veux vous donner. Dois-je le dire ? Je parle de Rose Lauzon!
— Blanche! ai-je bien entendu? murmura-t-il, et sa joue devint tour à tour rouge et pâle à l’extrême, par les efforts qu’il faisait pour empêcher toute marque extérieure de la profonde émotion qui avait envahi son âme. Je ne sais que répondre... cette nouvelle si soudaine et si inattendue...
— Pour moi, elle n'est ni soudaine ni inattendue, reprit-elle doucement. Depuis ma dernière maladie, je me suis tranquillement résolue et préparée à faire la présente démarche, et chaque instant qui s’est écoulé depuis n'a fait que me confirmer dans la sagesse de ma décision. Aucune prière, aucune représentation de votre part ne me la fera modifier ; ainsi regardons-la comme une affaire faite et qu'il n’est plus en notre pouvoir de changer. Dites-moi maintensnt, Gustave, comme vous le diriez à une ur, car je veux désormais porter auprès de vous un titre aussi cher; dites-moi, n’aimez-vous pas Rose Lauzon ?
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De Montarville rougit aussi profondément qu'une jeune fille, et répondit À voix basse :
— Oui.
— Et de quelle époque date votre affection pour elle?
— Presque depuis le jour où je l'ai d'abord rencontrée, répondit-il immédiatement. Oui, Blanche, je vais vous découvrir tous les secrets de mon cœur; je vous dirai tout ; et quoique je sois convaincu que vous allez condamner, blâmer et même mépriser ma faiblesse, je sais au moins que vous me la pardonnerez.
£t 1à, debout en face de son ancienne fiancée, il lui dit tout, ne cachant rien. pas même ses demandes réitérées à Rose de devenir sa femme, ni la noble fermeté avec laquelle celle-ci, À cause de Blanche, avait toujours résisté à ses prières.
— Noble Rose! murmura mademoiselle de Villerai, avec un doux sourire sur les lèvres, combien elle a été mal jugée, et pourtant je n'ai jamais pu me résoudre à la croire aussi coupable qu'elle le paraissait. Oh!
Gustave, en gagnant ce noble cœur, vous avez acquis un trésor précieux : et vous n'êtes
pas indigne d'elle ; votis n’avez aucun reproche à vous faire ; et même si vous en aviez, la générosité et le dévouement que vous venez de déploye: dans l’entrevue actuelle, seraient plus que suflisants pour les faire oublier.
Vous ne refuserez plus maintenant, dit-elle en souriant, d'amener Rose Lauzon avec vous en France, afin que votre futur domicile soit aussi le sien.
Le front de de Montarville se couvrit de nouveau d’une vive rougeur, causée par tant d'émotions à la fois; maïs tout à coup son regard et sa voix devinrent plus sérieux, et il dit à Blanche:
— Et vous, Blanche, que ferez-vous? Ne viendrez-vous pas avec nous, pour être notre amie et notre sœur chérie ?
—Non, non, fit-elle en agitant légèrement la tête ; je pourrais sans doute le faire en qualité de sœur, comme vous le dites, et avec moins de danger que si c'eût été la jolie Rose; mais je resterai en Canada, ma patrie, le lieu de ma naissance, quoique sous un joug étranger ; je ne suis qu’une femme et je pourrai aisément me soum ‘tre à ce joug.
—Mais, Blanche, vous vous marierez, n’est-
ce pas ? demanda-t-il avec empressement et intérêt. Ah! vous seriez plus heureuse: et combien n’y a-t-il pas de cœurs dévoués qui vous honoreraient et vous aimeraient, si vous vouliez seulement le permettre? Les changements dans votre beauté, dont vous avez parlé ce soir, existent plus en imagination qu’en réalité, et.
— La paix, s’il vous plaît, mon frère, ditelle en l’interrompant doucement. Je sais bien que les domaines et la seigneurie de Villerai ne manqueront jamais d’admirateurs, ni leur maîtresse de prétendants, tant qu'elle les possèdera ; par conséquent, quand je désirerai renoncer au célibat, je suppose que je pourrai le faire sans beaucoup de difficulté. Mais j'espère, Gustave, que vous ne partagerez pas, vous aussi, cette erreur vulgaire et banale, qu'une femme non mariée doit nécessairement être malheureuse. Pensez-vous que dans l’exercice de la charité et des bonnes œuvres, dans le commerce de l'amitié et d’une agréable société, dans les ressources de sa propre intelligence et des compagnes qu’elle peut choisir, il lui soit impossible de trouver de quoi passer son temps et remplir son
âme? Certainement, et je vais vous communiquer une de mes fermes résolutions, c’est que, bien que je puisse peut-être me marier dans la suite, si je trouve un homme que j'aime et que je respecte tout à la fois, je ne le forai certainement jamais pour plaire aux autres et éviter le titre si redouté de vieille fille. Mais je vais maintenant vous envoyer Rose ; car je demande comme récompense d’avoir servi à faciliter l’accomplissement de vos vœux, le privilège de lui annoncer la première le bonheur qui lui est réservé.
Avec la tendresse et la douceur d’une sœur aînée ou d’une mère, Blanche, pénétrée de la noblesse et de la reconnaissance que la jeune fille lui avait si longtemps montrées, lui communiqua ce qui s'était passé dans sa dernière entrevue avec de Montarville ; et comme Rose répandait sur son sein des larmes de bonheur et de gratitude, elle lui murmura à l'oreille avec quel orgueil et quel plaisir elle ferait elle-même tous les préparatifs du mariage, et lui fit comprendre que peu de fiancées pourraient se vanter d’avoir un plus riche trousseau que Rose Lauzon.
Raconterons-nous l’entrevue de Rose et de
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son amant passionné? Dirons-nous quels vœux ardlents, quelles promesses et quelles énergiques protestations d'amour il fit, et comme elle, de son côté, pleura, sourit, écouta, doutant toujours si elle n’était pas sous l’influence d’un rêve de bonheur, d’où elle sortirait bientôt pour trouver, par le contraste, sa position plus misérable et plus isolée ?
Nous ferons mieux pourtant de résister à la tentation. Le lecteur, s’il est amateur du positif et des choses pratiques, tournera dédaigneusement les pages ; tandis que s'il est sentimental et romanesque, il imaginera probablement une scène infiniment meilleure que celle que nous pourrions nous-même raconter. x
Madame de Rochon était un jour assise dans sa chambre favorite, celle où, en la compagnie de Rose, elle avait passé tant d'heures calmes et heureuses. Maintenant, elle pensait
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tristement au grand événement public, à la ‘apitulation de sa ville natale. Puiselle s’étonnait que Rose ne vint pas, se laissant aller à de nombreuses conjectures et souhaitant que mademoiselle de Villerai permît bientôt à sa protégée de revenir à la bonne vieille maison, si tranquille, si ennuyeuse depuis son départ.
Sa réverie fut interrompue par l’arrivée de Pauline de Nevers, remplie d’une gaieté peu convenable dans les circonstances ; elle déroula, comme d'ordinaire, un certain nombre de phrases frivoles; puis s’apercevant de la tristesse de sa parente et du silence qu’elle gardait, elle s’écria :
— De grâce, qu'y a-t-il donc, ma tante?
vous paraissez bien abattue et bien triste, ce matin.
— C’est que, ma chère Pauline, je ne possède pas ton heureuse élasticité de caractère, et je ne puis oublier si vite que mon pays vient justement de passer sous le joug d’un vainqueur étranger à notre langue et à notre religion.
— Oui, mais vous savez que le traité qu’on a fait les protège pleinement toutes deux ; par conséquent, que pouvez-vous attendre de
LE MANOIR DE VILLERAI. 001 plus ? Je ne suis qu'une femme, et je ne puis supporter l'ombre d’une discussion politique ; en outre, j'ai bien autre chose à penser maintenant, La plupart des officiers français vont retourner dans la mère patrie, ce qui va amener une crise dans bien des engagements matrimoniaux. Ma servante a vu de Noraye, de Montarville, le major Decoste, et le jeune Duplessis passer devant notre demeure, ce matin, de sorte qu'infailliblement quelquesuns (l'entre eux viendront me voir cette aprèsmidi, et j'ai la plus jolie robe demi-toilette à porter que vous puissiez imaginer, La certitude de ne pouvoir venir vous voir plus tard, m'a amenée d'aussi bonne heure. Voyons, dites, tante de Rochon, ne suis-je pas une nièce modèle depuis que cette affreuse petite hypocrite vous a quittée ?
— Tu as été, en effet, pleine d’attentions pour moi, Pauline ; autant, je pense, qu'il est en ton pouvoir; mais pourtant ces visites de dix minutes que tu m’accordes de temps en temps ne remplissent pas tous mes moments de loisir.
— C’est vraï, mais ensuite vous faites de la couture pour les pauvres, et toute espèce de
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choses de ce genre pour vous amuser. J'espère bien que vous ne reprendrez jamais cette Rose Lauzon; car du moment qu'elle rentrera sous ce toit, je vesserai de venir vous voir.
—Oh!il sera toujours bien temps de parler de ce sujet quand elle reviendra. Elle est encore auprès de mademoiselle de Villerai, qui ne paraît pas avoir hâte de la renvoyer.
— Oh! mon Dieu, qu’elle est simple, cette demoiselle de Villerai, s'écria Pauline avec un regard de dédain. Garder cette fille après qu'elle a été la cause d’un duel entre de Noraye et son propre fiancé!
— Mais tu oublies que Rose a soigné mademoiselle de Villerai pendant toute la durée d’une terrible maladie, qui avait chassé de frayeur toutes les gardes-malades.
— Tout cela, c’est un tour adroït de la petite parvenue pour rentrer dans les bonnes grâces de mademoiselle de Villerai, et se procurer ainsi l’occasion de revoir de Montarville. Folie et aveuglement de Blanche, de ne pas s’apercevoir de cette ruse. Maïs on me dit, ma tante, que sa maladie a complètement détruit sa beauté. Est-ce vrai ? :
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— En partie. Je la crois considérablement marquée ; mais la délicatesse et la parfaite régularité de ses traits feront qu'elle ne pourra jamais être appelée laide.
— Oh! chère tante, n’en croyez rien. Les traces de la petite vérole défigurent toujours horriblement.
Il y avait dans la manière de parler de mademoiselle de Nevers une vivacité et une excitation nerveuse qui communiquait à ses yeux et à tout son visage une animation que madame de Rochon ne put d’abord comprendre ; mais le secret fut bientôt éclairci, car un instant après la nièce ajouta:
— Vous verrez, ma tante, que ce changement dans sa beauté va complètement anéantir l’amour déjà pas mal refroidi de de Montarville ; et alors... il sera libre !
— Et qu'est-ce que cela te fait, Pauline ?
— Oh! mais alors d’autres auront une chance de l'avoir, répondit-elle avec une petite moue. Assurément, votre sévère morale ne trouve là rien à reprendre ?
— Eh bien! d’après ce que j'ai entendu dire du capitaine de Montarville, je serais tentée de le juger tout différemment. Mais
supposons un instant qu'il aurait l'âme assez basse pour abandonner une personne à qui il a été fiancé solennellement, à cause d’une maladie passagère qui a peut-être diminué 84 beauté, sans rien changer à son noble cœur ni à sa belle âme, assurément il ne trouverait aucune fille bien née qui eût assez peu de dignité d'elle-même pour consentir à l’épouser.
— Oh! ma tante, quelle absurdité! dit brusquement mademoiselle de Nevers. Je vous dis qu'une demi-douzaine des plus
jolies filles de Montréal se jetteraient à ses
pieds «i elles avaient l'espoir de recevoir le moindre encouragement.
— Et toi, Pauline, que ferais-tu ?
— (Comme les autres, ma tante. Je deviendrais volontiers madame de Montarville, dès demain si je le pouvais.
— Mais que sont donc devenus les de Noraye, les Decoste, et tous les autres chevaliers avec qui tu as dansé, avec qui tu t'es promenée, amusée depuis douze mois ?
— Oh! je les hais tous. Je suis fatiguée de ces insupportables-là. De Noraye, je l’épouserais bien, parce qu’il me sourirait
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assez d'être comtesse ; mais je le sens bien, je ne pourrai jamais le souflrir, et encore moins l'aimer, J'épouserais immédiatement de Montarville, quand même il serait pauvre, et je lui donnerais la moitié de ma fortune.
— Pauline, Pauline, tu poursuis de vaines ombres et des rêves fugitifs, ma pauvre enfant! répondit Mme de Rochon avec un profond soupir. Ton cœur mondain et égaré ne trouvera jamais la paix ni le contentement, à moins qu'il ne vienne à la seule source du bonheur.
— Ecoutez donc, ma tante, j'entends des voix en bas, interrompit Pauline, satisfaite de changer la tournure religieuse que prenait la conversation. Voici des visiteurs qui montent.
Un instant après, Mile de Villerai entra dans le salon, accompagnée de Rose.
Mlle de Nevers ne daigna pas même jeter un regard sur cette dernière, mais elle reçut la jeune seigneuresse avec beaucoup de cordialité apparente, tout en examinant attentivement, mais en secret, les changements produits par la maladie dans cette beauté rare qu'elle avait une fois si amèrement enviée.
Mme de Rochon complimenta affectueusement les deux jeunes filles, et exprima sa surprise de voir Blanche sortir si tôt.
— C’est la première fois que l’on m'a permis de laisser la maison depuis ma maladie ; mais ma convalescence s'opère rapidement, et je serai en bien peu de temps aussi bien que jamais.
— Oh! mademoiselle de Villerai, s'écria Pauline en souriant, très désireuse de savoir où en étaient les choses entre Blanche et son amant, je ne doute pas que vous ayez déjà vu ce matin un médecin bien puissant, dont une seule visite peut vous faire plus de bien que toutes les prescriptions et les tisanes du D' Fournier. Je parle, comme de raison, du capitaine de Montarville.
— Je l'ai vu hier soir, répondit Blanche sèchement,.
La physionomie de Mlle de Neve:. se rembrunit légèreme:t, Un tel enipressement de la part de Gustave augurait mal pour les désirs et les espérances secrètes de Pauline ; mais la promptitude de sa visite, pensa-t-elle, à pu être causée par la curiosité,
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— Et comment était ce beau héros ? fit-elle néglisemment.
— Sa santé était assez bonne, mais il était bien triste, bien abattu, comme doit l'être tout vrai Canadien aujourd’hui.
— Oh! mon Dieu, oui!...fit Pauline en prenant une voix et un air tout de sentiment. Il est vraiment choquant de penser que ces affreux Anglais, avec leur langage barbare et leurs toilettes ridicules, vont maintenant régner sur nous; heureusement que, pour la plupart, nous possédons la faculté d'abandonner cette terre conquise. Les vaillants officiers qui ont combattu pour elle avec si peu de succès, choisiront sans doute avant de partir des compagnes, non seulement pour le voyage de France, mais aussi pour le grand voyage de la vie. Vous, Mlle de Villerai, serez parmi le petit nombre des élues; car, pardonnez cette liberté d'une ancienne amie, n'êtes-vous pas sur le point d’épouser le capitaine de Montarville ?
— Fuisque vous me taites la question aussi explicitement, je vous répondrai avec une égale franchise. Je ne suis pas sur le point de me marier avec celui que vous venez de nommer.
— Mais dans quelque temps? persista autre.
— Non, ni maintenant, ni jamais.
Pauline était bonne dissimulatrice. Depuis longtemps elle avait appris non seulement à déguiser ses pensées et ses véritables sentiments, mais de plus à feindre ceux qu'elle ne ressentait pas; mais cette fois elle ne réussit pas à cacher à temps la joie triomphante dont brilla son regard en entendant cette déclaration favorable. Mademoiselle de Villerai saisit ce regard, malgré la promptitude avec laquelle il fut réprimé; mais elle ne fit aucune remarque, et se tournant vers madame de Rochon, elle Jui dit:
—Je l'ai moi-même désiré, ma bonne amie, et une destinée infiniment plus heureuse attend Grustave, que s’il eût été le mari de Blanche de Villerai.
—Ah! cette destinée, pensa Pauline, fière et heureuse, c'est moi qui vais la remplir, c’est moi qui vais la partager !
— Mais quand ma petite Rose va-t-elle revenir auprès de moi? demanda madame de Rochon, pour écarter un sujet qu’elle croyait pénible au moins pour l’une de ses compagnes.