‹ Le Manoir de Villerai [microforme]Chapitre 26 sur 30 · DAS · texte numérisé non relu

DAS

— C'est justement pour cela que nous sommes venues vous voir aujourd'hui, dit Blanche en souriant, et je crois bien que, si vous êtes la moitié aussi attachée à Rose que je le suis moi-même, la nouvelle que nous vous apportons ne sera pas bien reçue.

— Quoi! allez-vous vraiment me l'enlever, la garder auprès de vous”? demanda madame de Rochon avec tristesse. Oui, je pensais bien que cela arriverait tôt ou tard ; mais comme vous l’avez connue et protégée longtemps avant moi, vous avez, sans aucun doute, des droits antérieurs à son affection et à sa reconnaissance,

— Ah! chère madame de Rochon, s'écria Rose en portant à ses lèvres la main de cette dernière, quels que soient les changements que le temps ou la fortune puisse m'apporter, quels que soit la patrie ou le rang que l’avenir me réserve, jamais, non, jamais je n'oublierai tout ce que je vous dois, à vous qui m'avez accueillie, qui m'avez crue, qui m'avez protégée, quand le monde, les apparences ét même mon propre silence étaient contre moi,

Mademoiselle de Nevers, remarquant ici

que sa robe était en contact avec celle de Rose, pendant que celle-ci s'était inclinée pour baïser la main de Mme de Rochon, en réunit avec hauteur tous les plis flottant autour d’elle, comme si ce contact eût été une souillure, et jeta sur la protégée de sa tante un regard de dédain qui irrita Blanche encore plus que celui qu’elle avait saisi peu de temps auparavant à propos d’un autre sujet. Mais Blanche avait sous la main une prompte et sûre vengeance, et elle résolut d’en profiter immédiatement.

S'adressant à madame de Rochon avec un sourire significatif:

— Pour achever, ce n’est pas chez moi que cette petite ingrate se propose d'établir sa résidence ; maïs sans doute, supportant impatiemment lejoug étranger dont vient de parler mademoiselle de Nevers, elle a décidé de se rendre aux prières de de Montarville et de l'accompagner en France, pour être sa femme chérie.

Mademoiselle de Nevers se leva brusquement de son siège, sa joue devint d’une pâleur de mort, mais se rasseyant presque immédiatement.

— Vous plaisantez avec grâce, ce matin, mais non avec vérité, s’écria-t-elle.

—Je ne pense pas qu'on ait jamais eu occasion de m'accuser de dissimulation.

répondit froidement la Jeune héritière, Oui.

chère madame de Rochon, cette nouvelle sans aucun doute vous fera autant de plaisir qu'elle paraît causer de mécontentement à d’autres personnes; mais vous pouvez en croire ma formelle assurance, avant quinze jours notre chère Rose aura changé son nom pour celui de Montarville, et se sera probablement embarquée pour la France avec le meilleur et le plus aimant des maris.

Cette nouvelle était trop inattendue pour Pauline ; aussi, avee une vive exclamation, elle sortit brusquement de la chambre, remplie de colère et de sentiments de jalousie.

Madame de Rochon félicita la Jeune fiancée et l’embrassa tendrement ; puis, quand les deux jeunes filles lui eurent communiqué toutes les particularités de l'affaire et eurent pris congé d'elle, elle se hâta d'aller rejoindre Pauline, pour la consoler de ce désappointement, quine devait pas manquer de causer

une peine profonde à cette nature fantasque mais ardente.

Elle la trouva devant un miroir, nouant tranquillement les élégantes attaches de son chapeau; mais la profonde pâleur de ses joues et de ses lèvres et l'éclat inaccoutumé de ses yeux contredisaient singulièrement ce calme forcé.

— Pars-tu déjà, Pauline ?

— Oui, fit celle-ci en souriant anièrement,.

Je sais qu’il doit y avoir des cavaliers dévoués

qui m'attendent chez nous: et je dois me

4 hâter de m'en retourner, car je ne voudrais

| pas qu’ils devinssent aussi inconstants que le

N volage amant de Blanche de Villerai. Oh !

ajouta-t-elle avec un sourire sarcastique,

cela passe toute croyance. Eût-il épousé

| Blanche ou quelque autre personne égale

| en rang et en naissance, cela aurait été

supportable, mais cette misérable petite parvenue |...

Sensible et pleine de pitié, madame de Rochon attira sa nièce à elle et l’embrassa affectueusement; mais cette dernière subit cette caresse sans la rendre ei nertit aussitôt. \ Arrivée chez elle, Pauline apprit par sa

servante que le ticomte de Noraye l'attendait dans le salon. Elle adoucit l’air troublé de sa figure et entra dans le riche appartement, toute souriante et résolue de faire un mariage d'intérêt, puisqu'elle ne pouvait en faire un

d'amour. Mais, hélas!

cinq minutes dans la compagnie de l’élégant fat avec qui elle s'était si longtemps amusée, la convainquirent pleinement que tout espoir sur ce point était aussi futile que celui qu'elle avait entretenu au sujet de de Montarville.

Le lion parisien parla avec indifférence de la fin de la guerre, déclarant qu'à part la disgrâce infligée aux armes françaises, 1l s'occupait peu de la manière dont elle s'était terminée. La victoire et la défaite lui étaient à peu près indifférentes, pourvu qu'il püût abandonner un pays qui n'était pas fait pour être habité par des gens eivilisés, disait-1l.

C'en était trop pour la patience de mademoiselle de Nevers ; aussi répondit-elle avec le même air d’insolente élégance :

— Je partage tout à fait, vicomte, vos sentiments de satisfaction touchant la fin définitive de la lutte. Un de ses bons résultats

va être de nous délivrer immédiatement de cette foule d’aventuriers français venus ici pour mendier, et qui vont être remplacés par ces magnifiques officiers anglais, qui ont tous, assure-t-on, six pieds de haut, et qui, de plus, sont très galants. Vraiment, ajouta-t-elle avec un sourire de satisfaction qui exaspéra de Noraye au delà de toute mesure, entre nous, mon cher vicomte, il n’est vraiment pas étonnant que de tels héros aient pu si facilement vaincre des adversaires aussi faibles que vous autres, gentilshommes français !

Le vicomte de Noraye n’osa pas hasarder une réponse ; mais il saisit son chapeau. salua profondément sa belle hôtesse et sortit aussitôt, en maudissant les femmes canadiennes autant qu'il avait auparavant maudit les hommes et le pays tout entier.

Pauline avait à peine eu le temps de revenir de sa première irritation après une entrevue aussi désagréable, que l’on annonça l'irrésistible major Decoste. Il entra plein d’hommages, de tendresse et de dévouement, déplorant la chute de toutes les espérances de liberté dans la Nouvelle-France, et regrettant la malheureuse destinée qui le forçait de

LE MANOIR DE VILLERAI. 565 quitter une contrée qu'il avait appris à aimer, bien plus même que son pays natal, la Provence.

Quel contraste entre cette entrevue et les deux précédentes ! Quel baume consolateur répandu sur la vanité blessée de la jeune fille, par la flatterie empressée, le dévouement amoureux de ce chercheur de bonne fortune ! Le moment et les dispositions lui étaient tous deux favorables, et avant que l’élégant major eût quitté la maison de mademoiselle de Nevers, il avait été accepté pour son fiancé, destiné à devenir son mari dans quelques semaines. Cependant, le cœur de Pauline n'avait jamais eu pour lui Ja moindre étincelle d'amour ni même d’estime.

Elle épousa le major Decoste, malgré les représentations et les conseils de son père et de sa tante, le suivit en France, et s'apereut avant peu qu’elle avait pris, au lieu d'un mari, un tyran et un prodigue.

La lutte entre eux deux fut d'abord terrible, car re #- sctère de Pauline était violent et impér. üx; mais elle avait affaire à un homme sans cœur et sans honneur, et elle

dut enfin céder après une longue et inutile résistance.

La mort de son père, arrivée peu de temps après son mariage, rit sa fortune entre les mains du major, qui la dépensa dans toute sorte d'excès. Le jeu, les débauches, le furf en eurent chacun leur part; et quand Îles deux époux, réduits à l’indigence, eurent perdu leur position sociale élevée’ et se virent obligés de vivre dans un rang qui n'était pas le leur, il mourut, laissant une malheureuse veuve dénuée de tout, avec une santé délabrée, l'âme brisée par les chagrins, et ayant un noir avenir devant elle.

Cependant les prières ardentes que la bonne madame de Rochon n'avait cessé de faire pour sa nièce égarée, furent enfin entendues. Elle apprit un jour, par hasard, la mort du major Decoste, et aussitôt elle fit faire d’actives recherches sur la résidence de Pauline. L'ayant découverte, elle lui envoya de l’argent pour revenir en Canada, avec une lettre pleine de tendresse, lui offrant de la recevoir dans sa demeure. Remplie de reconnaissance, la pauvre femme, triste mais repentie, accepta volontiers la branche de salut que lui offrait

la Providence; et fatiguée du monde, elle vint partager les œuvres de charité et de bienveillance de sa pieuse tante, De cette nianitre, elle adoucit les derniers Jours de sa bonne parente, qui avait été aussi heureuse de son retour, que le père de famille l'avait été de celui de l'enfant prodigue,

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Maintenant notre récit tire rapidement à Sa fin; mais avant de l'achever, nous devons Jeter un dernier coup d'œil sur la maison de la veuve Lauzon, comme on l’appelait communément à Villerai.

Il était environ cinq heures de l'après-midi. Le soleil couchant de septembre inondait la terre de ses rayons dorés: mais c’est en vain qu'ils traversaient les fenêtres de ln pauvre demeure, ils n’y portaient ni joie, ni bonheur, mais laissaient le cœur de ses habitants plongé dans la plus profonde tristesse.

Quels changements s'étaient opérés depuis

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la dernière fois que nous avons conduit le lecteur sous ce toit! L’exquise propreté, l’apparence de joyeuse aisance qui l’avait autrefois marqué, ont depuis longtemps été remplacés par un extérieur de misérable pauvreté. Ce n'est pas que la veuve Lauzon manquât de propreté ou d’ordre; non, ces deux qualités comptaient parmi celles qu’elle possédait; mais comment remplacer les carreaux brisés par accident, ou trouver les moyens d'entretenir sa maison délabrée et tombant en ruine, quand elle vouvait à pue «e procurer les choses indispensables à la v°-:

Nous avons déjà dit qu’il était à peu près cinq heures de l’après-midi. Les quatre petits Lauzon, couverts de haïllons, ressemblant à des mosaïques par le nombre et la variété des pièces dont leurs vêtements étaient parsemés, étaient assis autour d’une table et portaient sur leurs joues creuses et sur leur figure affamée la preuve de la pénurie et de la misère qui régnait autour d’eux. Cependant il y avait bien peu sur la table pour satisfaire leur faim. Quatre morceaux de pain noir et sec et un pot d’étain rempli d’eau, c'était tout ce qu’on y voyait.

Se tbe

dos On pouvait voir assise sur le pas de la | ppa- porte, vêtue aussi pauvrement que ses enfants,

efois la veuve Lauzon elle-même, la figure sillonlacés née par le chagrin, la peine et les privations. , Ce Ses cheveux, tenus autrefois si unis et si luit de sants, étaient maintenant mêlés et en désor-

ualis dre, et commençaient à grisonner rapidement.

ossé- Les enfants dévoraient avidement plutôt eaux qu’ils ne mangaient leur maigre repas, quand yens tout à coup l'aîné, après avoir fait disparaître bant le sien en deux ou trois bouchées, saisit la “MO portion de son plus jeune frère et s’apprêta à y l’avaler avec la même voracité qu'il avait fait | près du sien. : 7

etits Les lamentations et les hauts cris jetés par

int à le jeune infortuné ainsi privé de sa nourritu-

é des re, amenèrent la mère sur la scène. Elle Pmés, commanda à l’aîné de rendre sa proie ; mais

sur il refusa avec ipertinence, disant que comme

nviiée | c'était lui qui faisait tout l’ouvrage, qu’il avait

qui | été ramasser le bois dans la forêt pour faire

vait | du feu, il ne consentirait pas à mourir de

aim. | faim; ajoutant qu’il partirait bientôt pour

t un chercher une meilleure demeure.

u’on — Comment peux-tu parler si durement,

demanda la malheureuse femme, quand tu

sais bien que je n’ai moi-même rien mangé aujourd’hui ? C’est mon déjeuner et mon dîner que vous êtes à diviser entre vous.

Et incapable de lutter davantage avec sa misère, elle s’affaissa sur un banc, et couvrant sa figure de ses mains, elle se mit à sangloter.

Tout à coup la porte s’ouvrit, et le curé, M. Lapointe, notre ancienne connaissance, entra.

Son arrivée fut le signal d’un joyeux tumulte parmi les enfants, qui savaient bien par une longue expérience que l'excellent homme ne venait jamais les voir les poches vides ; et après leur avoir distribué une douzaine de bons biscuits faits par madame Messier, il se tourna vers la malheureuse mère et lui dit amicalement:

— Eh bien ! madame, comment ça va-t-il ?

— De pis en pis, répondit-elle tristement.

Sans vos bonnes visites et les secours que vous me prodiguez, je maudirais mon misérable sort et je me laisserais mourir.

— Et que deviendraïent alors vos petits enfants? Ils ont encore besoin de vos soins.

— C'est parce que je ne puis rien faire pour eux que je voudrais m’éloigner pour ne

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