AUX TROIS-RIVIERES
Nos voyageurs étaient à mi-chemin entre le village d'Vamachiche et le fort de la Grande- Rivière lorsqu'ils rencontrèrent un jeune gar- ÇOn, au regard niais, assis sur le devant d’une calèche traînée par un beau cheval brun. Il s'arrête un peu en avant d'eux en demandant :
—C'est vous qui êtes le couple, pour sûr ?
—Certainement, mon garçon, répondit Taïllefer sans hésiter, et il prit le cheval par la bride, le retourna dans la direction opnosée, fit monter la dame dans la calèche, attacha les rênes de son cheval en arrière de la voiture Pour s’en faire suivre, prit place à droite et partit en laissant le garçon l'air tout ébahi, après lui avoir jeté une pièce d'argent.
out cela se passa si naturellement que Mme Hocquart ne douta pas que ce cheval et cette voiture n’eussent été amenés ]à pour elle. Cependant, le jeune garçon, qui se voyait si lestement débarrassé des deux, reprit :
—Vous n’allez donc pas à l’église vous faire marier ?
—Nous sommes déjà mariés, repartit Taillefer, nous allons faire une Promenade. Bonjour, garçon.
Ils avaient fait environ une lieue lorsqu'ils è x le galop d'un cheval,
l a L me est un imbécile ; je vais le traiter comme il le mérite.
Quand le marchand, hors d’haleine, se trouva en présence de Taillefer, il lui ordonna, d’un ton menaçant, de lui rendre son cheval et sa voiture.
—Comment ! c'est toi, infâme païen, lui dit Taillefer, infidèle marchand d'étoffes, qui te vantais de vouloir me dépouiller de ma balle. Prépare-toi sur-le-champ au combat.
—Je n'ai parlé ainsi qu’en plaisantant, répondit Santerre ; je suis un honnête homme, un marchand incapable de tendre une embuscade à quelqu'un.
—Dans ce cas, très honorable fripier, je regrette le vœu que j'ai fait de te prendre ton cheval, la première fois que je le rencontrerais, pour en faire présent à ma sœur. Tout ce que Je puis maintenant faire pour toi, c’est de t’assurer que je le laisserai aux Trois-Rivières, à l'auberge Lafrenière,
—Mais, dit Santerre, c'est ici, c'est à l'instant même qu’il me le faut, C'est cette voiture que j'attendais pour me rendre à l'é-
lise, où m'attend Dile Philomène Guillet, qui
oït ce matin même changer son nom en celui de dame Baptiste Santerre. C'est mon cheval que j'avais envoyé au fort, chez M. Gélinas, par l’imbécile qui vous l'a laissé prendre, afin d’en ramener cette calèche, meilleure que la mienne et, par conséquent, plus convenable pour cette circonstance solennelle.
— J'en suis fâché, répondit Taillefer, plus
ur l'aimable demoiselle que pour toi ; mais es vœux doivent s’accomplir. Tu trouveras ton cheval ce soir à l'auberge Lafrenière, aux Trois-Rivières, avec quelques écus pour payer les E que je lui aurai fait faire d'ici là. C'est tout ce que ie puis faire pour toi, à moins que tu ne veuilles me le disputer les armes à la main.
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MYSTERIEUX 163 à
—Et, si vous oubliez de laisser le cheval et la voiture à l'auberge Lafrenière ? dit Santerre, dont le courage chancelait.
Ma balle restera en gage chez ILéandre Gravel. Elle est pleine de velours, de taffetas, de damas, de peluche, de gros de Naples, de brocart.….
—Je veux perdre la tête, interrompit Santerre, s’il y a la moitié de ce que vous mentionnez. Mais vous m'’affirmez que vous laisserez mon cheval et la voiture de M. Gélinas aux Trois-Rivières ?
—Je vous le promets, M. Santerre, et, làdessus, je vous souhaïte le bonjour et de joyeuses noces.
Santerre s'en retourna tout décontenance, cherchant les excuses qu'il pourrait faire à sa fiancée.
En arrivant à la Pointe-du-Iac, nos deux voyageurs aperçurent à quelque distance en avant d'eux une troupe bruyante composée d’une quinzaine de personnes, les unes en voiture, d'autres à cheval, qui cheminaient dans la même direction. Taillefer apprit d’un homme qu’il rencontra, que c’étaient des comédiens de circonstance, exercés par maître Apollon Jacques, qui se rendaient aux Trois-Rivières pour divertir le gouverneur général et sa suite à l’occasion de sa visite à M. Bégon. Taillefer arrêta un peu plus loin à une maison, acheta des habits de paysan qu'il revêtit, et d’autres de paysanne qu'il engagea par un signe sa compagne de route à revêtir aussi. Puis il paya le garçon de la maison pour qu'il plaçât la calèche dans une remise, le cheval dans l'écurie, en le soignant bien, et que le soir, vers les huit heures, il allât à Yamachiche les livrer à M. Santerre, marchand.
—C'est parfait, dit le jeune Vincent,—tel était son nom,—je connais bien M. Santerre, c'est mon oncle.
Dés.