DT
—Traitez-mvi comme la dernière des criminelles, dit-elle ; mais, au nom du ciel, éloignezmoi de celui qui est capable d’anéantir le peu de raison qui me reste. Eloignez-moi du plus scélérat des hommes !
—Comment |! ma fille, dit le gouverneur,
assant à une nouvelle idée ; que vous a donc fit M. Deschesnaux pour que vous parliez ainsi de lui ? Que lui reprochez-vous ?
—Tous mes chagrins, Excellence, tous mes maux... Il a semé la dissension là où devait régner la paix. Je deviendrais folle si j'étais forcée de le regarder plus longtemps.
—Je crois, dit le gouverneur en regardant le docteur Alavoïine, qui venait de s'approcher, que sa raison est déjà égarée. Docteur, veillez sur cette infortunée. Placez-la seule dans une chambre et que personne autre que vous ne lui parle avant que je l’aie revue, cela ne ferait qu'augmenter son irritation et aggraver son état, déjà assez critique, autant que je puis en juger. Je vous enverrai tantôt M. le docteur Painchaud, pour que vous ayez ensemble une consultation.
Le Dr Alavoine sortit avec la malheureuse femme qui le suivit sans résistance dans une chambre retirée de la maison. Le gouverneur la suivit des yeux et reporta ses regards sur M. Hocquart, qui tenait son front baissé. Il crut reconnaître, dans l'attitude de l’intendant, la fierté d’un homme injustement soupçonné de fourberie ; puis, s'adressant à Descliesnaux :
—Parlez, M. Deschesnaux, expliquez-moi ce que tout cela veut dire, vous qui avez encore l'usage de la parole.
L'astucieux Deschesnaux se hâta de raconter la maladie de sa pauvre femme, maladie qu'il n'avait pas voulu, dit-il, qu’on mentionnât dans les messages des médecins. Il ajouta que M. Cambrai, à qui il avait confié sa femme au manoir de la Rivière-du-Loup, venait d’ar-
196 LE MANOIR ——. "sr
river pour le prévenir de son évasion. Il finit en suppliant Son Excellence de vouloir bien que Sa malheureuse épouse fût remise entre ses mains, répétant que c'était elle qui avait demandé à vivre dans la retraite, loin de son père et de toutes ses anciennes connaissances.
L’intendant tressaillit ; mais, faisant un effort sur lui-même, il contint son émotion pendant que le gouverneur disait :
—C'est trop se resser, M. Deschesnaux ; il faut d'abord que M. Painchaud me fasse rapport sur la santé et l’état mental de votre femme. Maïs vous pouvez la visiter si vous pensez que votre présence puisse la calmer, ce qu’à vrai dire je ne crois guère.
Deschesnaux s’inclina et se retira.
Rouverneur, resté seul avec M. Hocquart, lui dit :
—Cette pauvre femme fait pitié à voir.
Elle est punie sévèrement pour avoir manqué aux égards qu'elle devait à son père. J'avais d’abord compris, par ce qu’elle me disait, que vous aviez contribué à son enlèvement, mais, ensuite, je me suis aperçu que j'avais eu tort de vous soupçonner, sur la parole de cette pauvre insensée, de nous avoir caché la vérité.
—Votre Excellence ne saurait avoir de tett envers son humble serviteur, répondit M. Hocquart.
Le fouverneur, désireux de changer de sujet, recommença à parler des affaires d'Etat dont ils s'étaient déjà tous les deux entretenus le matin, et, au bout de quelques minutes, ils se séparèrent.
Après le déjeuner le gouverneur reçut la visite du frère Bernardin de Gaunes, récollet, curé des Trois-Rivières et chanoine du chapitre de l'évêché de Québec. Après avoir causé quelques instants ensemble, ils sortirent tous les deux pour aller visiter le couvent des récollets, fondé vers la fin du siècle précédent, le couvent
ès ol
MYSTERIEUX 197 er
des ursulines, bâti au commencement du siècle dans lequel on se trouvait. Ils passèrent ensuite à l’église paroissiale, dont la construction remontait à une date plus récente, c’est-à-dire à environ trente ans. Elle n'était pas encore ornée des sculptures qu'on y voit aujourd’hui.
Le gouverneur fut charmé des efforts faits par les récollets et les ursulines pour répandre l'éducation parmi le peuple.
Ensuite, il prit intérêt à examiner l'endroit où l'on faisait les canots d’écorce, industrie alors florissante aux ‘Trois-Rivières et sans rivale dans le pays.
Dans l'après-midi, en compagnie de M.
Hertel, directeur de l'établissement, du juge Fafard de Laframboise, de M. Boucher de Niverville, de M. Lefebvre de Lassiseraye, de M. Baby, de M. Badeau, et de M. Cressé, seigneur de Nicolet, il se rendit voir les Forges de St- Maurice. Les RR. FF. Nicolas-Albert Couturier et Augustin Quintal, récollets, l’y accompagnèrent aussi.
LE MANOIR RE nt