HENRI VIII ET JEANNE DE SEYMOUR
Première vietime de ropérallou césarienne
Drame en 3 actes, en prose, par le docteur Sacombe.
El c’est ici, je crois, l’instant de placer quelques réflexions bien senties sur les différentes façons de traiter un môme sujet.
Voici que nous trouvons un drame dans lequel Henri VIII est appelé à jouer un rôle important et terrible, et naturellement nous pensons que l’auteur va chercher dans le passé, dans la vie de son héros les principales circonstances qui l’ont fait remarquable et digne d’attention.
Nous nous attendons à ce que le roi d’Angleterre nous apparaîtra tour à tour épousant l’infâme Catherine, qu’il répudie pour posséder Anne de Boleyn, puis celle-ci tombant sous la hache du bourreau pour céder sa place à la jeune et belle Jeanne de Seymour.
Mais au lieu de tout cela, voilà que l’auteur disparait et qu’à sa place le docteur nous reste avec son cortège de sangsues, de lancettes et d’eau de Sedlitz; dès lors l’histoire est remplacée par un cours de cliniques et d’accouchements, le tout à la plus grande satisfaction de l’Académie de médecine et de toutes les sages-femmes du monde.
Au moins, et comme consolation, nous espérons que ce drame sanglant, s’il faut s'en rapporter au sous-titre, n’a point eu les honneurs de la rampe et qu’il s’est oublié dans les cartons d’un théâtre ou les rayons d’un libraire; mais il n’a pas eu cette excuse, et l’auteur se hâte d’ajouter que ce dialogue chirurgical a, devant un auditoire nombreux, trouvé des interprètes de talent.
Mais qui donc a pu débiter de sang-froid des strophes qui condamnent une opération aussi suprême que barbare ?
Seraient-ce les acteurs ordinaires qui chantent le lion flon du vaudeville ou ceux qui manient le poignard du mélodrame?
Fi donci
L’auteur nous rassure sur ce point, et d’ailleurs nous rappelle qu’à des œuvres spéciales il faut aussi des acteurs spéciaux.
Par conséquent, son drame est représenté a par les élèves accoucheurs et sages-femmes de l’école anti-césaro symphisienne.»
El cela «le 8 nivôse an ix, Jour solennel de l'inauguration du buste de Napoléon I®', empereur des Français. »
Pourquoi ce jour plutôt qu’un autre? dira-l-on.
C’est aussi la question que je me suis posée et que je crois avoir résolue d’après la loi des rapprochements.
Dans l’esprit du docteur, c’est, à n’en pas douter, le plus ingénieux moyen de comparer à César le vainqueur de Marengo.
Bien plus, et comme si celle attention délicate était insuffisante à l’admiration du dramaturge, il ajoute que c’est « à l'occasion de l'attentat affbedx commis le 3 nivôse. »
O docteur Sacombe, si le Seigneur l’a donné, comme il le promet aux justes» un lieu de rafraicliissemenl et de paix ;
Du haut du ciel, ta demeure dernière,
En me lisant, tu dois être content.
El maintenant, parlons beaucoup de Lamiral. '
Lamiral, à ce qu’il dit dans ses Mémoires qu’il a publiés chez Marchand, boulevard Saint-Martin, en 1845, sous ce litre : «.Mémoires, voyages, aventures et scènes, proverbes tragi-comiques de J. -P. Lamiral, écrits par lui-même, est né à Paris, le 21' novembre 1799, a une heure environ, dans une maison appelée Maison brûlée, grande rue du Faubourg-Saint- Antoine, en face de celle de Saint-Nicolas . »
Bien qu’il assistât à sa naissance, mais dans un âge encore trop tendre pour en conserver le souvenir, Lamiral préfère, plutôt que de laisser ses lecteurs dans une erreur profonde, jeter un voile sur l’heure précise à laquelle il vit le jour.
De là son'— environ.
* Il est Jils de Dominique Lamiral, ouvrier boulanger, et plus tard m'ilitaire, tué sur le champ de bataille. Sa mère se nommait Thérèse Dufour, ouvrière en robes. »
Comme on le voit, il ne dépendit pas de Lamiral que ses parents ne fussent millionnaires.
Il les prit tels parce qu'il n’avait point été consulté, mais il fut loin, cependant, de rougir de sa naissance.
Pourtant, dépourvu d’arbre généalogique, et n’ayant point son nom inscrit au Livre d’or, notre héros put s’écrier, comme autrefois le maréchal Lefèvre ; Mes ancêtres, c’est moi ; ce qui revient à peu près à cette assertion :
Qui sert bien son pays u’a pas besoin d’ulcu.T.
Indécis d’abord sur la carrière qu’il devait embrasser, Luiuiral, comme toutes les grandesnatures, chercha quelles pouvaient être ses aptitudes, et n’en découvrant pas qui lui fussent particulières, ou plutôt croyant les avoir toutes, il s’essaya dans diverses industries plus revêches pour luj les unes que les autres.
Fatigué bientôt de courir après le char de la fortune qu’il ne pouvait atteindre, et rêvant encore plus la gloire que le veau d’or, il s’en vint demander à Tbalie ce que Plutus lui refusait, et, de même qu’en l814, le roi Louis XVIII, heureux et fier de son avènement au trône, s’écriait, entouré de ses courtisans : Rien n’est changé en France, il n’y a qu’un Français de plus, Latniral, un an plus tard, pouvait dire à son tour, avec une légère variante ;
— Rien n’est changé au inonde, il n’y a qu’un homme de lettres de plus.
Et de fait, le théâtre de la Victoire, qui fut depuis le Petit Lazari, représentait, il celte époque, Aramis, drame en trois actes de notre débutant littéraire.
Cinq ans après, en 1820, nous retrouvons notre homme au aile de la prospérité, c’est-à-dire homme de lettres et directeur
de Ihéâire, car en môme lemps qu’il fait jouer sur le ibc'âtre Séraphin : la Boule d'or^ — le Lion de Salerne, — les Petits maraudeurs, — les Ecoliers en vacances , — la Petite glaneuse, — l'Ane au salon, — les Petits pensionnaires el tutti quanti, il administre la scène du Palais-Variétés, dans la Cité, proche du Pa!ais-dc-Justice.
Mais hélas !
Au plus haut point do sa course, alors qu’il louchait au pinacle, Lamira), sans que rien le fît pressentir, abandonna sa haute position pour se retirer en quelque sorte du monde ; il devint sonneur de cloches à Saint Etienne-du-Mont.
A partir de ce moment, rien, si C 2 n’est un mariage, ne vint troubler son existence décolorée.
Il avait épousé, en 1821, la veuve Dubreuil, mais ■ il apprit en 1832 la mort de son épouse, décédée dans les bras de son amant. »
Indépendamment des pièces que nous avons citées, l.amiral eut encore à se reprocher la confection d’un drame : l'Auberge du Qrand-Croissant , celle de deux vaudevilles : la Loge du Portier et le Savetier en goguette.
Quand il se présenta chez madame Saqui, pour obtenir qu’elle fît représenter sa dernière production, et comme elle paraissait hésiter :
— La pièce est très- facile à jouer, objecta- t-il, elle est à trois personnages seulement, encore l’un d’eux est sous le théâtre, l’autre est sur le théâtre, et le troisième au-dessus du théâtre.
Une fois il obtint du directeur de Saint-Antoine de jouer, en personne, dans un bénéfice, le rôle du savetier : celui des trois personnages qui, fort heureusement pour le public, se trouve en scène.
Jamais on ne vil un homme aussi heureux, aussi fierd’annon-
ccr à toules les personnes qu’il rencontrait, son prochain début dans une de ses productions :
— Vous verrez, disait-il, comme je serai beau.
Par curiosité, du reste, la salle fut pleine, non pas de véritables amis, comme la maison de Socrate, mais de gens méchamment curieux et flairant une mauvaise plaisanterie.
En effet, une fois que le pauvre diable fut en scène, et disons tout de suite que l’originalité du rôle était tout entière dans la fatigue de se tenir sur des échasses, pendant une demi-heure, on cloua, pour qu’il ne pût sortir, les portes et les fenêtres du décor, et comme on n’avait placé, malgré ses recommandations, aucun des meubles qu’il avait réclamés, comme aussi ses collègues du dessus et du dessous ne lui donnaient aucune des répliques de son rôle, que le souffleur lui-méme prenait à tâche de le troubler en lui récitant d’autres paroles que les siennes, il en résulta, pour l’infortuné, une promenade sur échasses qui du- Irerait encore si quelque âme charitable n’avait ordonné qu’on baissât la toile.
Âu reste, il était si peu méchant qu’il se consolait à la pensée de vivre plusieurs jours en se nourrissant des légumes qu’on lui avait jetés à la tète ce soir-là.
Sur ce môme théâtre de Saint-Antoine, les comédiens s’avisèrent un jour de lui jouer une de ces plaisanteries qui, pour être fort gaies, n’en sont pas moins cruelles'.
On le prévint que le directeur l’autorisait à lire aux artistes une pièce qu’il avait dans ses cartons.
Il vint sans défiance, et ce fut tout son tort.
Au lieu de le recevoir, comme il est d’usage, dans le foyer, on le conduisit sur la scène.
Là, les machinistes prévenus avaient tendu une corde lâche sur laquelle on le pria de s’asseoir.
Il trouva bien le procédé singulier, mais son esprit débonnaire n’alla pas plus loin.
Les acteurs se formèrent en cercle autour de lui.
Lamiral commença sa lecture.
Chaque fois qu’il s’interrompait, pour reprendre haleine, le plus méchant gars de la troupe lui donnait, en guise de rafraîchissement, un verre d’eau sucrée dans lequel on avait glissé sournoisement quelques grains d’un purgatif aussi sûr que prompt. .
L’effet qu’on en attendait ne tarda pas à se produire.
Au premier symptôme de coliques qu’éprouva le patient, une voix partie du cintre cri^ce mot :
— Enlevez !
Aussitôt, et sans qu'il eût eu le temps de se garer, Lamiral se trouva à trois mètres du sol, se cramponnant des deux mains à la corde et n’osanl plus bouger.
Puis le personnel du théâtre disparut dans toutes les directions, abandonnant l’infortuné, qu’on ne délivra que le soir, au moment de la représentation.
Ce fut en 4818 que Lamiral donna ses derniers signes de vie.
Le vertige avait gagné son cerveau; il était dominé par cette idée de représenter le peuple à l’Assemblée nationale, et malgré la pénurie de ses ressources, sans qu’on ait jamais pu savoir où même il s’était procuré de l’argent, on trouva un beau malin toutes les murailles de Paris couvertes d’affiches immenses sur lesquelles on pouvait lire en caractère monstrueux ;
Nommons Lahibal (de la Seine).
Depuis je ne l'ai rencontré qu’une seule fois
— Que faites-vous P lui demandai-je.
— Oh! mon cher ami! un travail monstrueux! j’écris une histoire des papes, dqntis la a'éation du monde.
II me souvient d’un jour où, contre mon habitude, je dînais en ville.
J’avais à ma gauche — côté du cœur — mon collègue Edouard Martin, le vaudevilliste, auquel on venait de jouer au Gy mnase : le Voyage de M. Pernehon.
Est ce pour cela qu’il fut impertinent? Je n’en sais rien.
Mais, en entendant dire que j’avais une pièce sur l’affiche du théâtre Beaumarchais, il se tourna vers moi, et d’une voix qui n’était pas empreinte d’indulgence :
— On se fait donc jouer à ce théâtre- là? me demanda-t-il.
— Dame! fis-je un peu confus, quand on n’a pas d’autres débouchés...
— N’est-cc pas dans cette boîte, reprit-il ironiquement, et peut-être bien dans votre pièce, que la soubrette s’écrie en fouillant dans un buOet:
— Allons, bon! encore une punaise sur le beurre! que va dire marne la comtesse? Ces gens du monde, c’est si dégoûté!
Je me contentai de rougir et ne répliquai rien.
Je dois l’avouer aussi, je ne trouvai rien à répliquer, sans cela j’eusse pu lui dire :
— Non, monsieur, ce n’est pas dans ma pièce que se trouvent de semblables choses, et la phrase que vous citez est habituellement attribuée au théâtre des Funambules, c’est-à-dire à ce petit bouge où vous avez fait jouer, avec la collaboration d’Albert Monnier, les Conseils de Cocotte.
Je me les rappelle encore ces Conseils de Cocotte où Pelletier, le grand Pelletier des Funambules, paradait avec un petit banc qu’il avait introduit dans l’action.
C’était un artiste aimé et d’un certain talent, bien qu’il n’ait jamais débuté sur la scène du Théâtre-Français :
— Je joue tous les emplois, disait-il, même les Bressant. C’est lui qui, pour le coup, représentant un grand seigneur
sous les traits d’un paysan, disait en à parté :
— Faisons cesser mon incognito.
Puis tout haut, et s’adressant à ses collègues :
— C’est moi qu’est l’priDce, ajoutait-il.
' Au reste, la litiérature des Funambules n’a jamais eu de prétention, que je sache.
J’en ai là, sous les yeux, un échantillon que je suis heureux d’offrir à mes lecteurs pour les convaincre, s’ils avaient le moindre doute à ce sujet.
Cela s’appelle :