‹ Le manteau d'ArlequinChapitre 4 sur 8 · LA FILLE MAUDITE · texte numérisé non relu

LA FILLE MAUDITE

Pantomime en 7 tableaux.

Je copie seulement le livret, me réservant d’ouvrir çà et là quelques parenthèses, pour ajouter un peu de piment à la sauce par trop fade d’un cuisinier anonyme.

Je frappe les trois coups.

Attention !

« JC TABLEAU. Lü scétie se passe soxis le règne de Pieire le Grand, dans un village de la Sibérie, toujours couvert de neige, où tant de ees malheureux ont passé les plus belles années de leur vie. »

Je pourrais déjà dire ici qu’en dénonçant certains villages, comme étant couverts de neige, l’auteur semble jeter sur d’au-

1res la faculté d’absorber à leur profil le soleil (rien de Millaud), ce qui serait d'autant plus maladroit de leur part que, bon nombre de malheureux, après avoir passé là les plus belles années de leur vie, s’en vont, saisis d’un profond dégoût, passer les plus laides ailleurs.

Mais ne chicanons pas trop sur les termes :

« Là, régne en souverain un gouverneur farouche et méchant. »

Entre nous, un gouverneur ne règne pas, il gouverne, même en souverain. La faculté de régner sans gouverner n’appartient qu’à la monarchie constitutionnelle.

Pourtant un gouverneur a le droit d’être farouche, surtout s’il est osage, et sa méchanceté n’a point de bornes dans le champ de la supposition.

Soyons indulgent :

« Peters [exilé d’Etat), qui a deux filles, Olga et Banilla, est forcé' de rester dans ce pays maudit. » Sans ça !

« Olga a eu un enfant avec le fils du gouverneur — » Ah ! ah ! — O qu’elle ne connaissait pas. » Oh ! oh 1 « Ce jeune homme a été « obligé par son père de partir pour continue)' ses études à Moscou. « Il revient après dix années, retrouve son amante et son fils déjà « grand; mais, oh ! malheur ! le gouverneur les sépare de nouveau en « disant à Olga qu’elle ne doit pas aimer son fUs Alexis, et qu’il ne « les mariera jamais. *

Belles paroles, à coup sûr, mais un tantinet immorales.

« 2* TABLEAU. Une salle basse du château. Alexis est assis à une U table ; Petei's vient lui demarider réparation pour l’honneur de sa « fille; Alexis ne peut se maiier sans le consentement de son père; « alors il faut se battre à mort; le pè)'e manque le jeune homme, et « celui-ci tire en l’air. » Procédé généreux, quoique renouvelé des Grecs j mais au moins raconté avec une délicatesse de touche qui le rajeunit étrangement. « Mais le bruit des armes attire le « gouven'neur,' qui fait arrête)' le pauv)'e Peto's pour avoir tiré sur tt son fils. •

Au raomenl d’entamer le troisième tableau, je prends la liberté de le recommander au lecteur comme un monument aussi remarquable, en son genre, que l’arc de triomphe de l’Etoile.

« 3® TABLEAU. Magnifique paysage; forteresse; pont élevé de « GO pneds qui traverse d’une roche à une autre en pleine mer. » Quand je vous le disais I « Des bandits arrivent pour danseï' à la « fête du village. ■ En pleine mer, souvenez-vous-en. « Mais en

• réalité — » ce n’était qu’un prétexte — « pour se défaire de Piei'-

• rot, (?) d’Olga et du petit Georges. Pieirot, caché derrière un pan de « mur de la forteresse, — » en pleine mer, ressouvenez-vous-en — « a entendu les brigands faire leur petit complot, va avertir Olga qui a se met en garde contre ces abominables barbares, viuce leurs armes

• au moment ot't ils viennent pour la saish et les met en fuite; une M lutte bien» plus tet'rible se prépare pour la pauvre Olga; elle voit « conduire son père au tribunal; » en bateau, j’aime à le croire.

• Elle veut l’emln asser, mais le père en colère la repousse et la ma- « LÉDicTioNNE NET. Elle tombe sans co7i7iaissance et devient folle; » entre nous, il y a de quoi. J’en eusse fait autant, et peut-être davantage, à sa place. « Les bandits l’emmènent; en passant sur « le pont — » vous savez, le fameux pont de 60 pieds de haut, qui mène d’une roche à une autre? — « elle se précipite dans la mer. « Pierrot va la sauver. »

Que pensez- vous du verbe actif: pincer, et du verbe également actif: malédictionner?

Continuons à être clément.

4' TABLEAU {Un bois). Les bandits reçoivent le prix de leur for- « fait, et en j)lus le chef leur paie un festin sur l’herbe ; mais le repas « est troublé par Pien'ot et le petit Georges, qui sont parvenus n

• s’échapper avec les aimes des brigands qu’ils mettent en fuite. »

De deux choses l’une : ou les bandits sont d’horribles capons,

ou bien Pierrot est un rude homme.

“ 5® TABLEAU. Grand salon d’honneur converti en tribunal. On « condamne le pauvre Peters à six années de fer et à la dégradation. " Alexis est obligé de signer la sentence, mais sitôt que tout te monde

— iU —

« est parti, il fait évader Peters en lui donnant ses habits, et le mal- « heureux pu'osait court à Moscou se jeter aux pieds du czar. »

J’aurais bien des petites choses à dire sur ce tableau qui n'est pas partait en tous points-

Je me bornerai à plaindre le pauvre Peters obligé de courir de la Sibérie à Moscou^ dans un pays où les omnibus étaient rares à l’époque de Pierre le Grand.

6« TABLEAU (Moscou, entrée du palais]. Pierrot amène Olga tou- « jours folle et qui veut battre tout le monde, même le pauvre Pier- « rot, qui. la sert avec tant de zèle. (Il y a là une scène de folie qui « fait le plus grand honneur à madame Lefebvre ) » La parenthèse n’est pas de mon fait, et je n'en ace.( pte aucunement la responsabilité; je n’ai pas l'honneur, d’ailleurs, de connaître madame Lefebvre qui revient à son tour de la Sibérie avec son ami Pierrot sans motif satisfaisant.

Enchaînons.

« Enfin Olga recouvre la raison en revoyant tous ceux qu’elle t aime ; • cela se passe toujours ainsi. « Mais le malencontreux « gouverneur arrive avec une escouade pour les airétei'. » Lui aussi ! Après tout la Sibérie s'était peut-être donné rendez-vous ce jour-là à Moscou.

“ Là s’engage un combat opiniâtre au briquet et à l’épée entre le

gouverneur et Olga, qui se bat comme une vraie Jeanne d’Arc, » Qu'elle n'est plus, a Tous les bandits sont vaincus, le gouverneur en « tète » Remarquez le rapprochement : le gouverneur en tôle, l-’est bien fait, au reste, un galant homme ne se bat pas au briquet avec une jeune fille.

« Un rideau de fond se lève; l’on voit toute la cour ; le monarque « donne l’accolade à Peters, lui rend tous ses biens, qu’il fait payer « en punition au gouverneur, qui meurt de rage au milieu des « flammes du Bengale. »

L’exemple est bon; nous le recommandofts à tous les princes régnants, il a ceci d'avantageux : de punir les gouverneurs et de ne tien leur coûter.

Ce que nous conseillons moins aux gouverneurs, c’est de mourir de rage pour si peu, surtout au milieu des (lammes du Bengale, une chose moins que naturelle.

Que penserait-on d’un chien mourant enragé au milieu des flammes du Bengale*'

Décidément c’est trop forcé.

Kt voilà ce qu’on joue sur le théâtre où M. Edouard Martin a donné les Conseils de Cocotte.

Allons, j'aime mieux Beaumarchais.

Le Massacre des innocenls. — ColbruD. — Gomment on peut faire ses premiers pas dans l’art dramatique. — Une façon de lancer les gens. — Monligny. — Ce qu’on peut appeler : corser un drame. — Un dénouement imprévu. — M. Mourier. — Soyez gai, ou sinon! — Une petite flûte, quand même. — Un âne improvisé. — La croix d’Hostein. — Belmonl sait le rôle.

Il y a bien longtemps qu’on a joué pour la première fois le Massacre des Innocenls, car j’étais si jeune que la pièce n’a laissé dans mon esprit qu’un souvenir bien vague. C’est à peine si je me rappelle Francisque aîné dans le personnage d’IIérode, et Monligny dans celui de saint Jean*Baplisle, mais ce que je n’ai jamais oublié, ce qui jamais ne sortira de ma mémoire, c’est l’effet puissant du drame dans son ensemble, ce sont ces péripéties émouvantes et presque fantastiques des soldats romains ivres de fureur, déchirant les enfants cl poignardant les mères, ou la rage épileptique d’IIérode, découvrant au milieu de scs tueries la fuite en Egypte du futur roi des Juifs.

Largement conçu, puissamment exécuté le Massacre des Innocents n’eut par cela môme aucun succès.

Le drame était plus eucore dans la salle que sur le théâtre. Les mères, émotionnées trop vivement, poussaient des cris terribles, et le contrôle, à chaque représentation, prenait toutes les allures d’une pharmacie ambulante.

Uoe des scènes les plus palpitantes était celle-ci :

Une femme, une mère, pâle, échevelée, traversait comme une ombre la mêlée des égorgeurs, et parvenait à se réfugier sous un immense escalier.

De cet observatoire de pierre elle contemplait, l’œil hagard, les assassins qui, las de frapper les mêmes corps, s’éloignaient, cherchant de nouvelles victimes.

Seule enfin, elle se hasardait à quitter sa retraite, et se croyait déjà sauvée, quand un soldat, s’élançant au devant d’elle, arrachait d’une main l’enfant qu'elle portait, tandis que, de l’autre, il brandissait un glaive encore tout teint de sang.

L’infortunée, à genoux, se traînait au bras armé du Romain comme un poids qui l’empêchait de frapper, non pas qu’elle crût être assez forte pour dompter ceUe bête herculéenne, mais parce qu’elle espérait, en retardant le coup fatal, voir naître l’obstacle qui sauverait la faible créature, le fruit de ses entrailles; puis, épuisée par la lutte, et prête à succomber, elle tentait un nouvel effort, effort inouï, autant qu'impuissant, dans lequel, sauvage et terrible, elle arrachait par lambeaux le'bras nu du soldat.

Celui-ci, poussant un cri rauque, et se dégageant vivement, marchait sur elle menaçant, quand un enfant, qu’on avhit vu s’approcher pas à pas, durant toute la scène, et ramasser à terre un poignard délaissé, frappait l’égorgeur et l'étendait mort à scs pieds.

Ce rôle, si court, et pourtant si beau, bien que muet, servit de début à l’acteur le plus aimé du boulevard, qui se nomme Co’brun.

A la première représentation, soit timidité, soit frayeur, celui qui maintenant brille autant pur son talent que par son aplomb, n’osait entrer en scène.

Un instant de plus et la pièce était compromise.

Alors une jambe sèche et nerveuse, une véritable jambe d’anachorète, celle de saint Jean-Baptiste, s’ébattant dans le fond de culotte, ou, pour parler plus juste, dans le fond du maillot de l’enfant, l’envoya rebondir au milieu du théâtre.

Colbrun, qu’on vit arriver comme une balle élastique, se tenant des deux mains la partie lésée, et criant: Oh, làl làl que c’est bêle 1 Colbrun, dis-je, venait d’ôlre lancé dans la carrière dramatique, et le professeur, qui lui faisait taire ainsi ses premiers pas, était Montigny, l’heureux directeur du Gymnase.

Je dis heureux, je devrais ajouter : habile, car il y a tout à la fois dans Montigny les qualités qui ne se rencontrent que chez l’homme sérieux.

N’allez pas croire au moins que ce soit un croque-mort.

Oh, non !

Tout est relatif : le directeur n’est un homme sérieux, au Gymnase, que par rapport aux folies du comédien, à la Gaîté.

Je n’en veux qu’une preuve :

On jouait certaine fois un drame que le public avait médiocrement goûté, soit qu’il fût trop ou pas assez corsé.

Montigny pencha pour ce dernier parti, bien qu’il ne fût delà pièce, ni comme artiste, ni comme auteur.

Il crut remarquer surtout l’absence du personnage mystérieux qui cherche à perpétrer ses petites scélératesses loin des regards jaloux de la gendarmerie.

Tout plein de cctlc idée qu'il sc coinnidniquail à lui-mômc, et sans prévenir ses camarades, il entre en scène au moment où Gougot, terminant un long monologue, recevait des romains du parterre une triple salve d’applaudissements.

Alors, s’approchant à pas lents vers l’acteur, et lui frappant sur l’épaule :

— C’est moi, dit-il.

Gouget, surpris de l’étrangeté do la situation, par l’apparition tout à fait inattendue d’un rôle nouveau dans la pièce, répondit en balbutiant quelque peu :

— Toi?

— Moi.

— Et que veux-tu î

— Te parler en secret.

— Ici?

— Non, plus loin, quand l’heure do la vengeance aura sonné.

El Montigny sortit du même pas qu’il était entré, laissant le

public dans l’attente d’un grand événement et Gouget dans la perplexité la plus complète.

Au second acte la même scène se renouvela sans péripétie nouvelle :

— C’est moi, reprit sans sourciller Montigny.

— Toi?

— Moi.

— Et que veux-tu?

— Te parler en secret. Chut... quand l’heure de la vengeance aura sonné.

Et le public de sc frotter les mains, tant il flairait la scène importante où ce personnage lui serait expliqué.

Quatre actes se passèrent ainsi, durant lesquels Monligny n'oublia pas une fois de répéter son rôle improvisé ; mais quand il parut au cinquième, toujours sombre et toujours solennel, il n’eut que le temps de jeter ces mots :

— (,’csl moi,

— Toi ? s'écria Gouget, je t’attendais, Enünl Eh bien, meurs, misérable,

El tirant un pistolet de sa poche, il le déchargea sur le traître gêneur qui tomba baigné dans son sang,

— Bravo, crièrent les spectateurs au paro.vysme de la satisfaction.

Pour Gouget, il sonna tranquillement.

Deux valets parurent; d’un geste il leur montra le cadavre.

— Enlevez ceci, dit-il.

Puis il acheva la pièce comme si de rien n’était.

Le public avait parfaitement compris.

C’élail un singulier bonhomme que M. Mouricr, vulgairement appelé le père Mourier.

Vers 1830, il vendait delà mercerie.

Deux ans plus tard, il dirigeait les Folies-Dramatiques et signait du pseudonyme de Valory des pièces qu’il avait faites avec Paul de Kock cl Maurice Alhoy.

Si par hasard vous étiez pris du désir de faire sa connaissance et que par contenance vous ayez mis un manuscrit ou deux dans vos poches, vous arriviez sans trop de difficulté jusqu’à la porte de son cabinet; là sa présence vous était révélée par la clé qu’il laissait à la serrure.

Vous frappiez.

Sa voix vous répondait monocorde et bourrue ;

— Entrez!

Le temple où l'oracle rendait scs arrêts était tendu do papier.

adis verl, mais depuis lon^leraps déteint; pour ameublement on apercevait un bureau, deux chaises, et, comme dans les vaudevilles, tout ce qu’il faut pour écrire.

Invariablement assis devant son bureau, tournant 1e dos à 1a porte qui vous avait donné passage, et sans changer de position, M. Mourier reprenait de sa voix vigoureuse:

— Qu’est-ce que vous voulez?

Embarrassé, géné, quelquefois humilié de cette réception, vous répondiez :

— Monsieur, je suis auteur.

— Après?

— Je vous apporte un vaudeville.

— En combien d’actes?

— En un acte.

— Remporlez-moi ça, j’en ai trente de reçus, j’en joue dix par an, j’en ai pour trois ans.

— Mais, monsieur...

— Remportez-moi ça...

— Quand pourrai-je vous le rapporter ?

Dans trois ans.

Ou bien, si votre vaudeville était en plusieurs actes, la réponse était ainsi modifiée :

Posez ça là.

Du doigt et sans se retourner, il indiquait le coin de son bureau.

— J’aurais voulu vous dire..

— Posez ça là.

— Faudra-t-il que je repasse?

Votre adresse est au bas du manuscrit ?

— Oui, monsieur.

— Je vous répondrai par lettre.

Et vous sortiez à reculons en saluant le dos du directeur qui ne s’était pas retourné une seule fdis.

Mainlenant, voici ce qui résultait de l’entretien, si, d’après la langue française, on peut appeler cela un entretien.

Huit jours après vous receviez des mains de votre portier joyeux, — les portiers sont toujours joyeux de vous voir, — une lettre et un rouleau.

La lettre, vous la décachetiez et vous la lisiez :

Monsieur,

J’ai l’honneur de vous faire remettre un manuscrit que vous avfez eu l’extrême obligeance de confier à M. Mourier; malheureusement la pièce ne peut convenir à son répertoire.

Agréez, monsieur, l'assurance de ma parfaite considération.

Doblangbs.

Vous étiez libre, à la vérité, pour calmer vos nerfs, de traiter le père Mourier de crétin; mais cela n’ajoutait rieu à sa décision qui restait immuable.

Quant au manuscrit, vous le portiez à Beaumarchais ou à Bobino qui s’empressaient également de vous le refuser.

Quelquefois, aussi, vous ne receviez aucune réponse, et comme vous vous étiez improvisé auteur dramatique, mais qu’en réalité vous vendiez, ou des habits, passage du Grand- Cerf, ou des mottes à brûler, rue MoulTelard, et que le tin Aire n’était pour vous qu’un amusement, vous ne retourniez plus aux Folies-Dramaliques, vous souciant peu ou point de ce qui pouvait advenir.

Deux ou trois ans après, pendant lesquels vous aviez changé douze fois de domicile, un homme se présentait à vous porteur d’une missive.

Cette fois vous lisiez :

Monsieufi

M. Mourier vous prie de vouloir bien passer demain à irois lieures dans son cabinet.

Agréez, etc.

Dorungbs.

Alors vous vous demandiez ce que pouvait avoir à vous conter celui qui, dans le temps, vous avait reçu si mal.

A peine étiez-vous entré dans ce cabinet où l’on vous donnait rendez-vous que, vous regardant en face, celte fois, M. Mourier, de sa voix, toujours la même, vous disait :

— Vous m’avez remis une pièce il y a trois ans?

— Oui, monsieur.

— Quels acteurs voulez-vous?

— Pourquoi faire?

— Pour la jouer, parbleu!

— Vous l’âvez donc reçue?

— Sans doute, puisque je ne vous ai pas répondu.

t'/clait la façon du père Mourier de recevoir les pièces.

A partir de ce moment vous étiez accepté de cet homme étrange, il vous donnait le droit de cité chez lui, vous accueillant toujours brutalement, mais vous jouant un vaudeville par an.

Si, par hasard, sachant que vous aviez un, deux ou trois actes de reçus, vous tentiez une démarche pour avancer un tour généralement long à venir, il vous répondait .

— Vous en avez encore dix à voir passer avant vous.

Au temps fixé, votre pièce était jouée, cl jouée trente fois de suite, au niiniinum.

Nul, plus que le père Mourier, n’élail maître chez lui.

L’auteur ou l’acteur qui tentait de se révolter contre sa volonté était brisé sans miséricorde.

Surveillant toutes les répétitions, mettant lui-même en scène, il se tenait volontiers aux stalles d'orchestre, tout proche de la barre transversale qui sépare le théàire en deux parties, et de là, général d’armée, il donnait ses ordres impérativement, sans qu’on osât souffler.

S’il voulait arrêter la répétition pour se permettre un conseil, sa large main frappait sur la balustrade rembourrée.

Chacun étant ainsi prévenu s’arrêtait. '

Alors se passaient de petites scènes dans le genre suivant :

— Monsieur Ray, vous n’êles pas gai dans votre rôle.

— Moi, monsieur, répondait l'interpellé, je ne fais que rire.

— Vous n’êles pas gai.

— Pourtant, monsieur, je vous assure...

— Soyez gai, M. Ray, soyez gai..: eu sinon!

Ou bien une autre fois, pendant une répétition générale, cl s’adressant au chef d’orchef^tre :

— Oray, je n’entends pas la petite flûte.

— Non, monsieur, il n’y en a pas.

— Et pourquoi donc?

— C’est un morceau de la Damt blanche., l’auteur n en a

pas mis. ' .

— Metlez-en une.

— Mais, il n’en faut pas.

— Mellez-en une, vous dis-je... ou sinoni

Dans une autre circonstance, il fallait qu'on entendit braire un âne ;

— Qui est-ce qui sait faire l’âne, ici,? demanda-t-il.

comipe personne ne r6poD(|aH :

— DorlangesI cria-t-il.

— HoDsieur?

— Porlanges, vous ferez Vâne.

On jouait ï’Aviomne d’un farceur ^ pièce à deux personnages lie Nus et Brisebarre.

Christian était l’un des acteurs chargés de l'interprétation.

A la moitié de l’ouvrage, environ, la femme, ayant conçu quelques soupçons sur la fidélité de son mari, croit devoir le menacer de représailles.

L'époux se défend à outrance :

— Moi, te tromper, dit-il, j’en suis incapable.

— Jurez-le.

— Sur quoi?

— Sur ce qu’il y a de plus sacré.

— Soitl Eh bien, je te le jure sur... sur la croix d’Hostein. On avait décoré }e matin même le directeur de k Gaîté, et

l’allusion était trop directe pour qu’elle passât inaperçue.

D’ailleurs Dorianges était dans la coulisse et la transposition ne lui avait pas échappé.

Aussi courut-il raconter la chose à son seigneur et maître. Mourier sourit sur le coup, ce qui, pour lui, équivalait à la démonstration d’une joie bruyante :

— Il a dit cela? demanda-t-il.

— Il Ta dit, confirma Dorianges.

— L’animal ! il ne manque pas d’esprit.

Puis, reprenant immédiatement le plus grand sérieux :

— Vous lui Ilanquerez dix francs d’amende pour ajouter à son rôle, formula-t-il.

Quelles que soient d’ailleurs les anecdotes que l’on puisse ra-

conter sur ce directeur trois fois millionnaire, aucune à coup sûr n’est ni plus jolie ni plus vraie que celle-ci :

C’était dans les premiers temps de sa direction, puisqu’on jouait cette pièce à succès immense qui s’appelle : Robert-Ma- Caire.

Frédérick-Lemaître, alors dans toute la force de son talent, remplissait ce rôle dont il a fait un type original de scepticisme et de monstruosité :

— Qu’on m’apporte le directeur, dit-il un jour, j’ai des choses importantes à lui communiquer.

Mourier, qui savait trop de quelle importance étaient les communications de l’artiste, cherchait autant que possible à ne jamais se rencontrer avec lui.

Devant un appel aussi nettement formulé, il ne put cependant pas pour ectte fois rester sourd.

— Qu’est-ce encore? demanda-t-il en paraissant.

— J’ai besoin de cent francs, objecta le pensionnaire, voulezvous me les donner?

— Non.

— J’en ai besoin, vous dis-je, impérieusement besoin ; si vous ne me les donnez point sut l’heure, je ne j'ouerai pas ce soir.

— Vous ne jouerez pas ce soir?

— Non.

— Si je ne vous donne pas cent francs?

— Oui.

— Qu’esl-ce que cela me fait, Belmonl sait le rôle.

Pauvre père Mourier! il est mort le jour où, sur son affiche, il venait de faire mettre : Petit botihomme vit encore.

Il y a comme cela des rapprochements désagréables.

Un dernier mot sur le théâtre du Panthéon. — Oscar Pichat.— • Comme quoi les étudiants allaient au Panthéon pour tirer le géteau des rois.

— Ce qu’il en advint. — Théodore Nézel. — Comme quoi les étudiants allaient au Panthéon recevoir leurs étrenues. — Ce qu’il en advint — Le maître de chapelle. — Ignorance des gens de théâtre.

— Le Vampire. — M. André et Coupigny. — Jules de Prémaray jugeant Delavigne. — Théodore Anne. — L’ahbé Abeille. — Hippolyte Lucas. — Le Devin de village. — Un bon mot de Piron.

S'il faut en croire les historiographes du vieux Paris, et notamment Dulaure, qui s’est acquis une certaine célébrité, rien qu’en recopiant l'abbé Lebœuf, il existait dans les environs du monument, aujourd’hui connu sous le nom de Collège de France, un autel que les Romains avaient élevé parmi des pampres immenses.

Mais en dépit du dicton : Il vaut mieux s’adresser au bon Dieu qu’à ses saints, les maîtres du monde, eux, — on n’a jamais su pourquoi, — jugèrent plus conséquent de s’adresser au saint plutôt qu’au bon Dieu.

En conséquence, et malgré son sceptre antique, le dieu du vin se vit dépossédé de ses prérogatives, et fut tout à coup adoré sous le nom de Saint Bacohus.

Gomme on le voit, les Romains se souciaient aussi peu de la divinité que des proverbes, qui sont pourtant, à ce qu’on assure, la sagesse des nations.

HiUons-nous d'ajouter, qu’à l’époque dont nous parlons, ils commençaient à n’étre plus une nation, et que l’autel de la sagesse ne projetait vers le ciel que la maigre fumée de quelques rares sacrifices.

Puis, comme ici-bas tout passe, une fois que le caprice oul’engouement a disparu, les libations à Bacchus devinrent moins fréquentes, et le dernier des ivrognes romains renversa dans sa chute les pierres amoncelées de l’autel que le temps avait sapé par la base.

Alors, sur le même êiiiplacèménl où s’ébattaiehi lès vierges

folles et les centurions en délire, la dévotion publique jeta les fondations d’un temple chrétien qui, tour à tour, église ou mo* nàstère, prît un jour le titre de ; cloître Saint-Benoist.

Telles étaient les choses lorsque souffla la tempête révolutionnaire.

Dans cet ouragan terrible où chacun perdit quelque chose, — les rois, leur tète, et les églises, leurs saints, — le cloître Saint- Berioisl, ou Benoist tout court, fut déclaré propriété nationale et servit à l’enimagasinement des fourrages dé la République.

Enfin, après avoir tant de fois changé, soit de destination, soit de propriétaire, un jour, eh 1832, les échos des vieux murs se réveillèrent de leur long sommeil sous le bruit aigrelet des violons et les rons-rons de la contrebasse.

Le cloître était passé tout à coup à l’état de théâtre.

Alors, el malgré l«s excellentes troupes de comédiens qui se succédaient, commença à défiler une kyrielle de directeurs plus ruinés encore; si la chose est possible^ que les fondations de leur bâtiment plusieurs fois séculaires, les moins nààltraités n'emportant que les regrets de leurs pensionnaires, les autres, comme le quatrième officier dë M. Malboroug, n’emportant rien dii tout.

Ce n’est pourtant pas qu’ils manquassent de moyens; la plupart avaient dépensé même du génie; mais tous n'arrivaient c[u’à la ruine.

Pourtant, une fois, on vit apparaître un homme qui; malgré sa calvitie précoce,' et soti obésité naissante, accusait lès (faits de la jeunesse.

Il répondait ad nom d’Oscàt Picliât.

Tout plein de sève et de jeunesse, il essaya d’abord, par ctüèlques essais hardis, de repeupler les steppes de son théàtrè; mais l’écho rétif àbsorbaj sans té fépcrcutèr; l’appèl qu’il fit aux admirateurs dé klëlpomène (vièuX style)'.

Et cependant le prix des placés était à la portée dé tout uii cfiacun; les auteurs en valaient d’autres; les décors et les costumes étaient irréprochables; quant aux pièces, c'étaiént cès mêmes vaudevilles que ce bon M. Clairville' à fait jouer depiiiasur plusieurs théâtres, en changeant seulement les titres; piôcés qii’étors il était trop heureux de poüvoir placer sur cetté modeste scène.

Le jeûné Oscar s’apprêtait donc àféfmer les contrevents de sort établissemetii, àliéencier sa troupej à solder ses créanciers, quand, tout a coup, une idée originale trayémà,' ni ptusni moins qu’un foret; lé bouchon de sdh intéllîgence.

On se trouvait à la véillé de l’Epiphahie, dé celte fête boiirgeoise où chacun éprouve le besoin de se bourrer, dûl-il ën mou-

rir, de la pâle ferme d’une énorme galelte, el cela sous le fallacieux prétexte de suivre un vieil usage, mais en réalité pour torturer l’imprudent accapareur d’une fève entachée de royauté, rien qu'en lui criant dans l’oreille: Le roi boit! même quand il ne boit pas. , ,

C'élail cet éternel usage que notre directeur fantaisiste voulait exploiter au profit de sa fortune.

En conséquence, il fil annoncer, par tous les moyens de publicité mis en usage à celte époque, que le dimanche suivant il serait remis à tout spectateur, au guichet du contrôle, en môme temps qu’un billet de spectacle, un gâteau dit des rois, le tout moyennant un franc cinquante.

A ces conditions on risquait deux chances, la première, et la plus certaine, celle de voir une mauvaise pièce, la seconde, la moins probable, celle de trouver une fève dans la pâle royale, et de gagner en guise de sceptre une entrée personnelle d’une année.

Alléchés par gloutonnerie autant que par intérêt, les étudiants se rendirent en foule au Panthéon, à ce point, chose incroyable, qu'on refusa deux cents personnes peut-être.

Hais le moyen avait eu du succès.

C’était une mine dont le premier filon seul était exploité.

Rien n’empêchait de l’exploiter jusqu’à la fin, rien, si ce n’est la police pourtant, qui vit là-dedans, non.seulement une cause de désordre, mais encore, sous des dehors cachés, l’application d'une spéculation strictement défendue : la loterie.

Il fallut, au bout de trois dimanches, se résigner, bon gré, mal gré, à perdre les bénéfices de celte idée heureuse, et ce qui fut plus triste, glisser sous la porte disjointe la clé traditionnelle.

Il sembla môme, après cette algarade, que le théâtre n’eût plus qu'à reprendre son ancienne destination, soit de cloître, soit de grenier.

Hélas! un homme se présenta qui, plus hardi que ses devanciers, plein de foi dans son étoile, et jugeant que la ruine des autres était bien plus l’eCTet de l’ignorance que de la mauvaise fortune, rouvrit, en dépit de tout conseil, la salle de spectacle.

Car il y a cela de gai au théâtre, qu’après la ruine de cent di* recteurs il se trouve encore un imbécile pour leur succéder.

Celui qui nous occupe était auteur dramatique, et ce qui valait mieux encore, il était le gendre de M. Porcher, l’ancien chef de claque.

C’était enfin Théodore Nézel.

Il advint de son administration ce qu'on devait en attendre, c’est-à-dire que, stimulé par une ouverture qui promettait monts et merveilles, le public voulut connaître en quoi la nouvelle administration différait de l’anciennë; puis déçu dans son espoir^ et convaincu d'ailleurs que le Panthéon ne serait jamais leThéâtre- Français, pas même un endroit où l’on pourrait fumer dans les entr’ actes, il retourna tranquillement à ses anciennes habitudes et se remit à culotter des pipes.

Alors, se souvenant de l’ingénieux stratagème de son prédécesseur, Nézol crut devoir l’employer à son tour, ou plutôt le travestir.

Il offrit au public indifférent, non plus un simple gâteau, mais des élrenncs splendides.

On approchait en effet du jour de l’an.

L’affiche rédigée à propos n’indiquait ni la nature ni le nombre des cadeaux.

Elle promettait seulement une surprise habilement ménagée et répartie de telle sorteque chacun devait en avoir pour son aident.

Le moyen de résister à de semblables arguments! ’ -

La salle fut trop petite.

On joua d’abonl ic vaudeville tradilionnel. lequel dans un speecle est, — comme les huîlres à déjeunei, — un moyen d aiguiser i’appélii et la gaieté; puis on servit le bœuf, ou plutôt la pièce de résistance, quelque bon gros mélodrame; on chanta plusieurs cliansounetles comiques, espèces de hors-d’œuvre, pour arriver enfin au plus important, à là crème fouettée, en un mot) à la surprise si longtemps et si impatiemment désirée.

Les musiciens exécutèrent, dans toutes les acceptions, une symphonie en un mineur quelconque, et le rideau se leva sur un décor tant soit peu fané, mais enjolivé de bandcrolles et de devises; puis une dame, qui pouvait indilféremment représenter ou la Fortune, ou la Justice, ou la Vérité, ou toute autre allégorie court-vètue, s’approcha d’un pas solennel et se mit àbraiic aîi liez lies étudiants une vingtaine d’alexandrins de circonstance.

Ce que l’on comprit, ou ce que l’on sembla comprendre, cest que les élrennes allaient être délivrées.

En ell’et, deux moitiés de homards montées sur asperges, — autrement dit deux laquais en habits rouges, — parureni tout à coup traînant, jusque sur l’avant-scène, une espèce de mécanique aussi large que longue, présentant un orifice béant et tourné vers la salle.

Un long frémissement parcourut l’assemblée.

On désignait l’apptreil comme étant un mortier du plus dangereux calibre, et pcut-élrc chargé jusqu’à la gueulé. ^

Mais on se rassura vile en voyant les deux servants empiler force sucreries dans le ventre de ce nouveau Gargantua.

Alors, quand tout fut terminé, la dame aux alexandrins s approcha, mit le pied sur la culasse et poussant un ressort ingénieusement disposé, fit voler au travers de la salle une grêle de pralines et de bonbons à liqueur.

Ce ne lut qu’un huileuient de douleur.

Tout avait porté.

Chaque praline aVail crevé Konœil.

Chaque bonbon avail fendu sa lèvre.

La surprise avail été plus grande encore que lie le promeitail l’afliche.

Mais le résultat fut désastreux.

Il avail été fait ce soir-là une si terrible proniotion de borgnes qu’on ne vit désormais le théâtre cjue d’un mauvais oeil.

Partant, il né resta plus au directeur que les jeux pour pleurer. Les aveugles soutinrent qu’il était encore le mieux partagé.

Une chose choquante au théâtre, c’est l’iguorance de ceux même qui, en terme de palais, devrâietU èlfe le piùs compétents dans là matière. , '

Chaque fois qu’on affiche la repnse d’une pièce, il n’est piàs rare qu'on en attribue la pàternilé à tout autre qu’à l’auteur véritable.

J’en citerai comme preuve : le Maître de chapelle, opéra comique dont Alexandre Duval est désigné pour les paroles, et Paér pour la musique.

Voyons ce qii’il y a de vrai dans tout cela.

Alexandre Duval avait composé sous la République une comédie intitulée : le Chanoine de Milan, ou lé Souper imprévu.

Cette pièce, par ses allurés indépèndàntés, ri’éiàil plus de mise sous l’Empire, encore moins sous la lleslâü ration.

Madame Sophie Gay la prit, la transforma, la Rajeunit, si bien qu’un jour elle sortit de ses mains à l’étal d’opéra comiqiie, sous le litre qu’elle a toujours conservé depuis.

Ensuite elle donna ce librelto à son amie màdaihé Gailj qui le mil en musique.

Jusqu’ici rien de mieux. '

Mais dans le même leinpsÿ Paër, récemment nommé maître de chapelle de Louis XVill, venait de donner au Théàlre-llàiien

son Jgnese, dont le succès avait été si grand qu’on en parlait à tort et à travers.

Celtecirconstance engagea madame Gail à prendre dans l’opéra de Paër un des meilleurs morceaux pour le placer dans la bouche de son maître de chapelle, alors que celui-ci fait répéter un air de sa composition. .

Son inspiration ne fut pas heureuse.

Ceux qui sont toujours disposés à prêter aux riches, leur donnèrent tout cette fois.

Supprimant les deux auteurs principaux, ils attribuèrent le poème à Duval et la partition à Paër.

" ir * ■

' Au reste, je me rappelle, moi, avoir lu sur l'affiche d’un théâtre dont le régisseur était un auteur dramatique : Charles VII chez ses grands vassaux, tragédie par Casimir Delavigne; les Folies amoureuses, comédie de Molière ; les Ricochets, comédie d'après Picard.

il y a quelques années, le théâtre de la Porte Saint-Martin reprenait le Vampire, et le premier jour on voyait sur l’affiche les noms de MM. Carmouche, Merle et ***.

Les jours suivants on avait supprimé Merle pour le remplacer par de nouvelles étoiles.

Et le directeur est homme de lettres! auteur dramatique! que sais-je !

Il sait tout peut-être, excepté que le Vampire est de MM. Ch. Nodier, le comte Achilté de JoulTroy et Carmouche.

Ce dernier seul était vivant, il n’y avait donc aucune indiscrétion à nommer les deux autres.

Cela eût même donné à cette reprise un nouvel intérêt de curiosité.

Dans le n” 8 du Monde illustré, & juin 1857, M. André, dans son courrier de Paris, parle de Coupigny, qu’il appelle poétereau de romances et célèbre pique-assiette.

Il ajoute :

« C’est Coupigny qui, à la mort de mademoiselle Mars, appre- « nant qu’elle léguait quelque chose à chacun de ses amis, s'é- « cria : C’est étonnant I elle ne m’a rien laissé, moi qui, pendant « vingt ans, me suis fait un devoir d’aller exactement deux fois « par semaine dîner chez elle ! »

Je me demande comment ce pauvre Coupigny a pu dire une pa(|»ille chose à la mort de mademoiselle Mars, arrivée le 20 mars 1847, lui qui était mort douze ans avant, le 16 juillet 1835.

M. Jules Régnault de Prémaray se permit un jour de critiquer les Comédiens, de Casimir Delavigne.

Il trouva que ce médiocre auteur n’avait inventé de bien dans cette pièce que le manuscrit de papier blanc.

Il ignorait probablement que celle aventure, très-historique, et très-heureusement rajeunie par C. Delavigne, est la seule chose dans sa pièce qu’il n’ait pas inventée.

Cette plaisanterie, faite au grand comédien Molé, avait déjà fourni le sujet d’une pièce intitulée ; le Comédien de Persépolis, dont son auteur, l'avocat Aubrier, est improprement appelé Audrietle par Qiiérard.

Elle eut un grand succès, fut réimprimée plusieurs fois, et entre autres dans la petite bibliothèque des théâtres,

On peut d’ailleurs consulter les mémoires de Molé.

M. Théodore Anne, un des collaborateurs payés du Messager

des théâtres, el aiileur dramalique, prouvait autrefois dans ce joiim.'il une ignorance complète de l’histoire du tliéàlre.

Pendant trois ans, il a fourni des feuilletons avec les articles do Geotl'roy cités textuellement.

Il se contentait d’ajouter de tempe à autre : voici ce que disait Geoffroy, voici comment Geollroy jugeait telle pièce.

Et ainsi de suite.

Une autre fois il prenait la liste des sociétaires du Théâtre- Français, publiée par M. Régnier, dans Patria, et la reproduisait sans y ajouter ni un nom propre, ni une date.

Plus tard, il reproduisit sur l’abbé Abeille cette anecdote coutrouvée de deux actrices dont l’une, entrant en scène, disait : Ma sœur, il t’en souvient du feu roi notre père ? et que, l’autre hésitant à répondre, un plaisant du parterre s’écria ■ Ma foi, s’il m’en souvient, il ne m’en souvient guère.

Cela passait dans un journal où, quelques mois avant, un collaborateur instruit venait la démentir, après les frères Parfaict, en prouvant que, dans aucune pièce de l’abbé Abeille il n’y a deux princesses, deux sœurs, qu’il n’y en a pas une qui commence par deux femmes, enûn que ce vers ridicule n’existe nulle part.

Il eût mieux fait peut-être de reproduire, sur l’abbé Abeille, s’il tenait à en parler, ces vers peu connus de Lafaille, et qui ne valent pas le diable :

Abeille, arrivant à Paris,

D'abord pour vivre vous chantâtes Quelques messes à juste prix ;

Puis au théâtre vous lassâtes Ees sifflets par vous renchéris ;

Quelque temps après ennuïates De Mars un des grands favoris,

Enüii, digue aspirant, entrâtes Chez les quarante beaux esprits;

Et sur eux-inémes l’emportâtes A forger d'ennuyeux éerils. - •

Nous n’en finirions pas, si noiis voulions citer toutes les sottises, toutes les bévues, toute l’ignorance des gens de théâtre, en ce qui concerne le théâtre.

Nous aimons mieux renvoyer nos lecteurs i\ l’ouvrage de M. Ilippolyle Lucas sur le Théâtre-Français.

Là, chaque fait contient une faute, une erreur, une absurdité.

C’est complet I

J.-J. Rousseau est le premier compositeur qui se soit écrit luimôme un libretto, ou, pour parler plus juste, il est le premier auteur qui se soit fait de la musique sous ses paroles.

Son Devin du village, représenté sur le théâtre de l’Académie de musique, le i'*' mars 4753, eut un succès immense, et peutêtre mérité à une époque où les premiers bouifes italiens avaient seuls le privilège d'animer toutes les conversations.

Le succès de celte pièce nous remet en mémoire un bon nu.t de Piron qui n’en était pas avare.

Entendant beaucoup parler du mérite de l’œuvre, il voulut en juger par lui-méme.

Il se trouva malheureusement placé au théâtre àcùlé d’un de ces sots prétentieux dont la graine paraît s’élre conservée jusqu’à nos jours.

L’imbécile, ce devait être un gandin de ce ternps-là, fredonnait à l’avance chaque morceau, chaque air, chaque parole, au risque de contrarier ses voisins, même éloignés.

Piron, qui n’élail séparé du monsieur que par une banquette, ne cessait de dire à voix basse : Le sol I l’animall le bourreau! si je le tenais I et cent autres épithètes.

Impatienté, le gêneur, qui devinait fort bien à qui s’adressaient ces paroles, se retourne enüii vers Piron :

Digilized by Googlc

— Est-ce à moi que vous dites cela, monsieur? lui deinandet-il d’un air de spadassin outragé.

— Non, monsieur, répond fort tranquillement celui qui ne fut rien, c’est à l’acteur qui m’empêche de vous entendre.

Uu comparse ambitieux. — Les artistes rêveurs. — Clémence et ses dîners. — Les généraux du Cirque. — Sallerin. — Le dernier des Guise. — Gauthier. — Chérie dit Crottin. — Le corps d’un ennem mort. — Entre toile et rampe. — La pommade d’Achard. — Côté cour et côté jardin. — Etymologie du mot : feux.

A l’Ambigu, certain comparse ambitieux vint trouver le directeur qui montait une féerie et lui tint ce discours :

— Suis-je le plus ancien du théâtre, monsieur?

— Sans doute.

— Dois-je espérer alors les prérogatives attachées à mon emploi ?

— Certes !

— Eh bien, monsieur, dans le tableau des jeux, nous sommes trente-deux qui représentons les dominos; j’espérais, par considération pour mes services, aussi longs qu'honorables, me voir conGer le double-six; espoir déçu!... on a eu l’infamie de me donner le double-blanc. C’est une injustice criante contre laquelle je proteste.

Après lin aussi curieux exemple d’amour-propre, peut-on s’étonner souvent de l’orgueil insensé de certains comédiens, qui, parce qu’ils sont tour à tour, et pour un soir, tantôt Richelieu, tantôt Buckingham, se croient de bonne foi le talent du premier, 1a beauté du second.

Partant de ce principe, ils agissent ni plus ni moins que l’original dont ils sont la caricature.

Si ce n’est au théâtre, vous les rencontrerez soucieux, les mains derrière le dos, regardant, sans le voir, l’asphalte du boulevard.

Si vous les tirez alors de leur engourdissement, changeant tout aussitôt d’ullures, ils cambreront leur taille, passeront avec fatuité la main dans leur gilet et vous diront, s’ils ne sont pas complètement réveillés :

— Palsambleu, marquis! je songeais à là petite de Paràbèrc qui daigna me sourire hier au soir, à Versailles.

Ou bien, s’ils ont fini leur somme :

— Bonsoir, ma vieille, je vais dîner chez Clémence.

Deux mots, en passant, sur cette Clémence qui nous tombe sous la plume.

Klle fut, dit la légende, aussi jolie qu’humaine, et les gandins de 1810 tirent scintiller devant elle des diamants moins brillants que scs yeux.

Après de nombreuses batailles, dans lesquelles, quoique victorieuse, elle perdit une portion de ses avantages, elle eiit, comme tous les conquérants, ses jours néfastes et ses défaites.

Sa Bérésiria, ce fut les premiers éraillements de ses yeux.

Pour réparer cet échec, elle trouva soiis su main lè coldcréam, qui devint son Montmirail.

Mais, quand arriva la pàtle d’oie de Walerioo| elle s’inclina devant le temps, son ennemi mortel, son Wellington, qui, de son doigt long et sec, lui montra impérieusement le rocher des gloires brisées.

C’est alors qu’elle devint la mère des comédiens,'

Dans une impasse, — dont elle ne peut sortir, — elle tient une tablé d’hôte, où moyennant 1 fr. 75 elle abreuve là gent artistique et littéraire.

Reine, autrefois, des salons et de la mode, elle n’a rien Conservé de son ancienne distinction, et ceux qui s’enchaînèrêht volontairement à son char de victoire auraient de trop longs, de trop pénibles et de trop inutiles efforts de mémoire à faire pour la reconstituer.

D’ailleurs, elle n’a plus désormais qu’une prétention : celle • de parfait cuisinier, et, c’est une justice à lui rendre, qu’on s’empoisonne moins chez elle que chez beaucoup de ses confrères.

Seulement, et c’est là son défaut de cuirasse, ne jamais lui demander de moutarde, autrement elle vous indique assez crûment le seul endroit de chez elle où l’on puisse en trouver.

Et maintenant, revenons à nos moutons, ou plutôt à nos comédiens.

Parmi ceux qui volontiers s’abandonnaient à la chimënque pensée de gouverner le monde, il faut placer en {ireuiière ligne, en tète (le colonne, les généraux Hu Cirque.

Au temps où ce théâtre avait l’ünique spécialité des pièces militaires florissaiént une ilemi-douzalhe de beaux hommes qui, dorés sur trahclies, empanachés cômmè des chevaux de corbillard, — première classe, — passa'iènt toute leur existence à venir crier dans les oreilles du G(»berl impérial :

Siiê ! les Autrichiens sont en déroute.

Ou bien :

— Sire! vous êtes le plus grand homme de notre époque, il ne me reste plus qu’à me courber devant vous.

Le drame avait beau changer, le dialogue restait le même.

On appelait ces hommes : les généraux du Cirque.

Plusieurs étaient si convaincus de leur mission, de la véracité de leurs rôles, qu’insensiblemenl ils se crurent les débris de la grande armée et que, plus d’une fois, en regardant la croix qu’ils portaient en sautoir, ils eurent la faiblesse de se dire :

— A Leipsick, l’Empereur a lui-même détaché de sa poitrine, pour le placer sur la mienne, ce signe de l’honneur.

Un d’entre eux, Sallerin, l’immortel Sallerin, se flattait de représenter si naturellement un vrai général, que cette présomption lui valut une horrible mésaventure. -

Des comédiens jaloux, il y en a tant, résolurent d’éprouver jusqu’à quel point leur camarade se rapprochait de la nature.

Pour mieux arriver à leur but, ils employèrent le stratagème que je vais dévoiler.

Les trois ou quatre cents hommes qui, chaque soir, formaient l’armée française, comme aussi les troupes ennemies, n’étaient autres que de véritables fantassins généreusement et gratuitement prêtés par le ministre de la guerre pour les manœuvres.

Les conjurés choisirent donc parmi ces nobles guerriers celui qui, par ses manières,' son langage et sa physionomie semblait être le plus crédule et le moins intelligent.

Puis, le plaçant avec armes et bagages devant une porte où s’étalait majestueux et solitaire un énorme numéro 100 :

— Tu sais ce que c’est qu’une consigne ? lui dit-on.

— Oui, général! répliqua le fils de Mars.

— Sur la tête, et sur la vie, tu ne laisseras entrer là-dedans de véritable soldat, fût-ce même un général.

— Oui, général.

El le conscrit, une fois seul, se mit à marcher au pas de la sen* < tinelle, tandis que les mysliGcateurs, eux, se retranchaient de toutes parts, pour mieux juger de leur expérience.

Bientôt Sallerin, dans le costume d'officier supérieur, se dirigea à pas précipités vers le soldat en faction.

.. Dans la crainte que la nature n’agit pas à propos sur le tempérament de l'artiste, ses confrères avaient, pendant le repas, glissé dans ses aliments le plus violent de tous les purgatifs.

Quand il fut à portée du factionnaire, celui-ci croisa tout à coup la baïonnette, en criant d’une voix sonore :

— On ne passe pas'

Sallerin s'arrêta la bouche béante :

— Comment, on ne passe pas ? fit-il au bout d’un instant.

— Non, général.

— Tu ne vois donc pas où je vais ? . ’ .

— Que je m’en doute, général; mais qu’on ne passe pas.

— Et pourquoi?

— Pourquoi qu’on ne passe pas?

— Oui.

— C’est parce que...

Celle raison parut médiocrement satisfaisante à Sallerin qui reprit :

— Parce que quoi ?

— Parce que quoi z'il m’est défendu de laisser entrer les eeuses qui n’est pas des bourgeois.

— Alors je puis pasper, moi, puisque je ne suis pas militaire.

— Sous plaît, mon général ?

— Je ne suis pas militaire.

— Vous, mon général? Ah bon! all’esl bonne celle-là I Vous

n’ôtes pas militaire ? . - ■ " .

Et le troupier de rire aux larmes.

— Fichtre, non! reprit le faux officier perdant patience et commençant à sautiller d’une jambe sur l’autre. ,

El, tout en se tenant le ventre, il avança d’un pas.

Le soldai linl bon :

— J’ai ma consigne, et je vas vous transpercer, si vousiconli* nuez.

— Mais, triple brute, tu vois bien qu’il faut que je passe.

— Quand vous seriez le petit caporal.,.

Un hurlement arrêta le soldat dans sa citation.

Il regarda tout autour de lui, mais inutilement.

Son s%perior avait disparu comme uqe ombre, et je crois qu’il était temps.

Ou plutôt, comme dit Arnal dans une de ses pièces ;

— Hélas! il n’était plus temps!

■te

Et si vous voulez au juste savoir le nom deSallerin, il s’appelle : (le Guise.

C’est le dernier des ducs de ce nom.

Où la noblesse va-t-elle se nicher?

Un autre des généraux du Cirque, mais dont le talent était réel, et qui s’est retiré du théâtre, c’est Gauthier.

Gauthier représentait volontiers les généraux de l’armée française, tandis qu’un acteur du nom de Chéri, qu’on avait surnommé Crottin, représentait les généraux ennemis.

Il y avait entre ces deux artistes une rivalité qu’on ne s’explique pas autrement que par le sentiment national.

Chacun d’eux, en effet, cherchait dans son esprit tout ce qui pouvait être désagréable à l’autre et ne manquait jamais de le mettre à profil.

Ainsi, par exemple, quand Gauthier, désolé de la perle d une bataille, s’accoudait pour mieux pleurer sur la coulisse qui représentait un arbre. Chéri s’empressait de tirer violemment la coulisse perfide, et le général en larmes, perdant son point d appui, allait donner brutalement du nez à terre.

L|e même, si piiéri tentai^ de s’asseoir pour mieux consulter les plans d’une eonlrée, le tertre, ou le banc de gazon disparaissait à son insu, tandis qu’il s’étalait dans le vide-

Je ne sais dans quelle bataille Chéri trouvait la mort au coin-

raencement du troisième aele, mais le général français, quoique présent à la catastrophe, laissait enlever sans résistance, et pour qu’on lui rendît les derniers devoirs, le corps de son antagoniste.

Hors de scène le cadavre recouvrait la vie, grimpait lesleraent à sa loge, quittait bien vite son costume et s'en allait enCn humer une canette au café du Théâtre.

Une fois. Chéri s’en vint trouver Gauthier, comme on allait commencer, et tout ému de bonheur :

— Veux-tu me rendre un grand service? lui demanda-t-il.

— De tout mon cœur, fit l’autre, qui déjà, dans son for intérieur, savourait une vengeance terrible, que faut-il faire?

— Hâter le moment de ma mort.

— Ce n’est que cela?

— Je suis en bonne fortune. Une adorable créature m’attend à la porte, dans un fiacre, elle consent à m’attendre pourvu que mon absence ne dépasse pas vingt minutes.

— Tu fais sagement de m’avertir, je vais t’expédier en conséquence.

En effet, les deux hommes étaient à peine en scène que, déjà. Chéri mordait à belles dents la poussière, agonisant comme un

amoureux pressé.

Bientôt il rendit le dernier soupir.

Les soldats de son armée vinrent, selon l’habitude, pour enlever le corps.

Déjà Chéri se voyait entre les bras de sa maltresse, quand Gauthier s’écrie :

— Laissez ce misérable! à moi seul appartient le droit d’en disposer.

Puis, d’un geste impérieux, il indiqua la coulisseaux comparses qui disparurent.

Resté seul, il s’approcha du mort, et le regardant avec des yeux pleins de colère :

— Te voici donc en mon pouvoir, dit-il, toi qui, tout à l’heure encore, me menaçais orgueilleuseinenl. Et tu n’es déjà plus qu’une matière inerte que je puis rouler au gré de ma botte, sans que tu puisses ni te relever, ni demander grâce. Ah ! celui-là connaissait le bonheur, qui disait à Montfaucon : Le corps d’un ennemi mort sent toujours bon.

Tout en récitant son monologue, et joignant le geste à la menace, Gauthier poussait de son pied le malheureux Chéri qui, consterné, n’osant remuer, se laissait faire, sans comprendre encore les desseins de son camarade.

Quand il fut ainsi parvenu jusqu’au trou du souffleur, où le général apaisé le laissa comme une marchandise en transit, la pièce continua, sans qu’il pût, au risque de la compromettre, se relever et fuir.

L’acte une fois terminé, Chéri se crut sauvé; mais, hélas!

'Il s’aperçut, seulement alors, qu’il se trouvait entre la rampe et le rideau, c’est-à-dire dans la salle, et ce fut au milieu des huées, des sifflets et des trognons de pommes du paradis qu’il se releva pour chercher une issue.

Quand il s’enquit de ce qu'était devenu Gauthier, dont il vouait la tète, il apprit le départ de celui-ci pour Paphos avec le fiacre, et ce qu’il y avait dedans. . .

Achard avait la réputation d’un mystificateur émérite.

Chacun le redoutait au Palais-Royal pour ses mauvais tours qui n’étaient pas toujours d’une distinction parfaite

Son camarade Fauchère était là pour l’ufüniier.

Fauchère tenait l’emploi des jeunes premiers, ce qu’on appelle vulgairement les amoureux.

Il était soigneux de sa personne, comme l’exigent des rôles qui vous placent constamment aux prises avec de jeunes et jolies femmes.

11 tombait à genoux comme pas un, et quand il disait : je vous aime, la jeune première pouvait croire que c'était arrivé.

On n’est pas parfait cependant.

Le plus grand défaut de Fauchère était l’inexactitude.

Quand il paraissait au théâtre, il était presque toujours en retard ; il n’avait que le temps de s’habiller et de sauter en scène.

Achard le savait trop, comme nous allons le prouver :

Un soir qu’il avait négligé 'd’acheter de la pommade, il ne trouva rien de plus simple que de prendre celle de son camarade.

Mais pour qu’il n’y parût pas tout de suite, il eut la malencontreuse idée de la remplacer par une autre matière qui, pour n'élre pas aussi parfumée, n’en est pas moins onctueuse.

Ceci fait, il quitta la loge sans mettre personne dans la confidence. -

Fauchère arriva bientôt.

Se déshabiller, se rhabiller fut pour lui l’affaire d’un instant la pièce était commencée. '

Puis il prit délicatement,' avec l’index de sa main droite, un peu de la pommade qu’il devait à l’obligeance du comique, l'étendit sur la paume de la main gauche, tritura le mélange et se l’appliqua sans respirer dans les touffes de sa luxuriante chevelure.

L’opération terminée à sa plus grande satisfaction, il se lava les mains, tout en aspirant avec restriction l’air un peu vicié de la loge.

II lui sembla, mais ce fut une lueur, qu’un parfum désagréable arrivait jusqu’à lui.

Il se hâta de fermer la fenêtre, qui donnait sur la rue, pour empêcher les émanations du dehors de pénétrer plus longtemps dans la chambre, puis il descendit au foyer.

A peine assis, ses Toisins les plus proelies, dirigés par un môme instinct, reniflèrent à plusieurs reprises, et le résultat de leurs investigations se traduisit par ces mots :

— Mon Dieu, que ça sent mauvais 1

A quoi Fauclière répondit simplement :

— Ne m’en parlez pas, c’est une odeur qui me poursuit depuis quelques instants et que je trouve atroce.

— Mais, mon cher, lui dit Grassot, cela vient de toi, tuas dû piétiner dans un bonheur complet, üâte-toi de désirer quelque chose, tes vœux seront exaucés à l'instant.

— Ma foi, si j’en avais la certitude, répliqua l’intéressé, je désirerais d’étre délivré de ce parfum de contrebande que la défectuosité de mes sens m'empêche d’apprécier à sa juste valeur; mais lu le trompes, mes bottes sont immaculées, vois-les, et je ne sais d’où souffle le vent. ^

Là-dessus, entendant venir sa réplique, il quitta le foyer pour aller faire à son amoureuse une déclaration brûlante.

- Tout alla bien, jusqu’à la fln de la scène.

Ses gestes passionnés convainquirent la demoiselle, et quand il tomba résolûment à genoux, elle passa dans les cheveux d'ébène de son amant ses doigts effilés et roses.

Elle se baissa même et l’embrassa au front, comme l’indiquait la brochure.

Seulement, elle se redressa plus vile que d’ordinaire, et changeant quelque chose à son rôle, elle s’écria, à la stupéfaction du public :

— Mon Dieu, que vous sentez mauvais!

A paulir de ce jour, Fauchèreiut d’une exactitude scrupuleuse et n’oublia pas un soir de vériticr sa pommade.

Oa appelle côté cour, au IhéAtre, les coulisses à la droite du spectateur, et côté jardin, les coulisses de gauche.

Autrefois, et jusqu’à Louis XVIII, on désignait ces mômes coulisses par les noms de : côté de la Reine et côté du Roi.

Le motif qui fit changer la dénomination de ces termes, consa- ^ crés par l’usage, mérite d'étre rapporté :

Le duc d’Angoulémc, traversant la scène pour se rendre à sa loge, entendit un ordre que donnait, à ses hommes d’équrpe, le chef machiniste :

— Chargez sur le Roi! disait celui-ci ; appuyez sur la Reine !

Le duc, jugeant que la dignité royale avait trop à souffrir d’un semblable langage, donna l’-ordre qu’on change&l d'expressions.

Le lendemain, et pour obéir à l’injonction d’un prince du sang, on baptisa côté cour le côté qui donnait sur la cour des Tuile> ries, et côté jardin celui qui donnait sur le jardin.

Nous ne voulons pas écrire un dictionnaire des termes de tbéà> ire, malgré tout l’intérêt qu’offrirait un semblable livre.

Pour l’instant, cela nous ferait dévier de la voie que nous nous sommes tracée.

Pourtant nous pouvons risquer encore, sans être par trop fastidieux, l’étymologie du mot \fev,je.

Il est de mise de donner aux artistes d’un certain talent, chaque fois qu’ils jouent, une somme, plus ou moins considérable, en argent.

C’est là ce qu’on appelle : un feu.

Celte habitude nous vient en ligne directe de la Comédie-Française où messieurs les comédiens avaient droit à un certain nombre de chandelles et à une quantité déterminée de bûches.

Quand, plus tard, on eut remplacé la chandelle par de l’huile

et les cheminées par des calorifères, on supprima les feux en matière, pour les convertir en argent

Aujourd’hui les feux des comédiens suffiraient à chaulTer des milliers de familles indigentes, et contribuent passablement à la ruine des directions.

Les directeurs, qui demandent, sous prétexte d’économie, la suppression du droit des indigents, ne feraient-ils pas mieux, d’abord, de supprimer les feux qu’ils paient à leurs artistes en vedette?

C’est une question que nous les engageons à creuser.

De la collaboration. — De la fausse et de la vraie. — Les premiers auteurs du Vaudeville . T- Ségur, sans cérémonie . — Ce qu’était le Vaudeville. — Dominique, Riccoboni et Romaguési. — Autres auteurs. — Laujon de retour à F ancien Caveau. — M. de Bièvre , ou l’Abus de l’esprit. — Christophe Morin, ou Que je suis fâché d'être riche. — La Tour de Babel. — Les Moutons de Panurge. — Barré, Radet et Desfontaines. — Pain et Bouilly. — Désaugiers et Gentil. — Mes derniers reproches à mon ami.

Je voudrais parler un peu de la collaborulion qui, chaque jour, tend à se généraliser de plus en plus.

Le nombre des auteurs dramatiques écrivant seuls est maintenanl si rare qu'on peut aisément les compter.

Encore, ceux-là même, sont-ils de moitié dans des œuvres qu’ils ne signent pas toujours et dont leur collaborateur endosse alors toute la responsabilité.

Est-ee à dire pour cela que la collaboration soit un fléau, et qu’elle puisse rabaisser le niveau de l'art dramatique T

Nous ne le croyons pas.

Quand elle est le produit d’un travail conscioncieux, il y a peutêtre un réel avantage à se mettre deux à la même œuvre.

Alors les idées se confondent à ce point que ni l'un ni l'autre ne peut et ne sait distinguer quelle est sa part et quelle est celle de son voisin.

Mais quand la collaboration ressemble au tripotage que font certains courtiers de théâtre, cela devient plus que du métier, cela devient de l’ordure.

La vraie, la bonne collaboration doit être celle de Düvbrt et Lausanmb, de Labichb et Lbfranc et d,es frères Cogmard, dont les noms, présentés souvent ensemble, n’impliquent à l’esprit qu’un seul être, une même pensée.

On se représente, en voyant leurs noms réunis, les séances dans lesquelles ils creusent un sujet.

Il semble qu’on les entende discuter ensemble le plan, la division, le récit, le dialogue de leurs pièces.

Chacun donne son mot tour à tour, souvent à la fois.

Et quand ils ont recueilli, classé, transcrit, corrigé, émondé, épuré les éléments de leur œuvre, il reste un tout parfait, une pièce amusante, spirituelle et... applaudie.

Il en devait être ainsi des premiers auteurs du théâtre du Vaudeville qui, jeunes, insoucieux et gais, travaillaient volontiers à table, après boire.

Là, la sympathie, la cordialité, les épanchements sincères d’une douzaine de personnes que l’ambition n’avait pas encore touchées do son doigt permeltailàcrtte collaboration d’êire loyale parce qu’elle était désintéressée.

- Les aulenrs gagnaient si peu qu’ils étaient tous obligés, pour vivre, de chercher une profession plus lucrative qu’ils ti'ouvaient généralement dans les administrations de l’Etat.

Malheureusement à chaque échelon qu’ils gtavissaientj ils perdaient, une à une, les heureuses qualités qui les distinguaient

— Mina début, et lèiir s^parâtioh sè faisait d’ellè-raéijie et sans transition marquée.

Mais, à l’époque dont nous parloiisl c’est-à-dire au eommenceinent de ce siècle, Servières n’élait pas encore maître des requêtes, Creusé de Lesser n’était pas encore préfet, ainsi que le fut plus lard M. Mazères.

Les vaudevillistes n’étaient ni millionnaires, ni membres de l’Académie.

Et, si, par hasard, Ségdr aîné restait grand-maître des cérémonies, U ne dédaignait pas de venir à l’estaminet pour se délasser de son cérémonial avec son frère Ségur, sans cérémonie.

Un mot d’explicalion : ^

Un solliciteur demandant une place à M. de Ségur, et, par erreur ou par ignorance, ayant adressé sa demande à Ségur jeune, qu’il traitait de grand-niaître de's cérémonies, celui-ci lui envoya un billçt de spectacle avec un mot ainsi conçu : Monsieur^ vous me demandez une place, je vous en donne deux. Tout à vous. Ségur, sans cérémonie.

A quelle cause faut-il attribuer le besoin de l’association qui réunit tant d’auteurs autour d’une proiiuction là plupart du temps fort légère?

Peul-êtrè à ce que le vaudeville, mélange de la comédie saliriquè et de lacliansoH moqueuse, est une œuvre entièrement de circonstance.

Il est au théâtre ce que la caricature est à la peinture. ^

‘ Il fustige les mœurs et fronde les ridiculés.

Il sténographie les nouveautés de la mode, de l’histoire côntèmpofaine et de la morale. - • >■

Qiiélquefois il célébré les victoires; le plus souvent il chante les douceurs de la paix. ' ■ '

Il est enfin la chronique éphémère de tous les bruits, de tous les cancans, de toutes les sottises humaines.

Fait à la hâte, il doit être appris rapidement et joué vite.

D'ailleurs sa dénomination même en est la preuve.

On nommait vaudeville, à la fin du règne de Louis XIV, une anecdote qui courait les rues, et les critiques du temps disaient souvent, en parlant d'une pièce de Dancoubt ou de Legrand : cette pièce est bâtie sur un vaudeville du jour.

Cette pièce était une comédie en prose ou en vers, mais,' comme elle se terminait généralement par un divertissement, c’est-àdire par une série de couplets que chantait chaque personnage, avec ou sans accompagnement de danse, on la disait bâtie sur le vaudeville' dont elle empruntait le sujet.

Nous disions tout à l’heure que la collaboration loyale et sincère semblait être l’apanage des premiers auteurs du théâtre du Vaudeville. ‘

Il ne faudrait cependant pas déduire de notre raisonnement^ qu’elle n'existât pas auparavant.

Au lieu d’ètre la règle, c’était l'exception ; voilà tout.

Ainsi, Domikiqub, Riccobomi et Rohagnési, tous trois acteurs et auteurs de la comédie italienne, et tous trois aussi fils d’acteurs auteurs, s’étaient souvent réunis pour produire en temps utile, soit une parodie, soit .un vaudeville du jour, et de leur bilan dramatique, ce n’est ni la partie la moins curieuse, ni la moins 'amusante. . '

Comme chacun d’eux a produit aussi un certain nombre de pièces, on peut aisément juger le genre auquel ils étaient le plus aptes, quelle éuit la nature de leur talent, et, conséquemment, quelle pouvait être dans leurs œuvres collectives leur part de collaboration. ^

Digilized by Googlc

Depuis eux, la comédie italienne nous fournil quelques exemples de collaboration continue :

Laffichabd et Valois d’Ortillb, Fatart et Voisbnom, Pus et Barré continuent ces dualités littéraires si amusantes dans leurs élucubrations.

C’est Lafpichard dont on disait alors, à propos de sa tragédie burlesque : \ Bn\^vemtnt d’HéUm : ’

Quand l’afficheur afficha Laffichard,

L’afficheur afficha un poète sans art.

pour Fatart, poète gracieux, et qui certes a prouvé qu’il pouvait se passer de collaborateurs, il a néanmoins travaillé avec l’abbé Fuséb rb Yoisenon, malgré les dénégations de ce dernier.

Les pièces qu’il a publiées sous le nom de sa femme, — car pour noire part, nous n’avons pas une confiance excessive dans la qualité d’auteur qu’elle s’attribue, — passent pour devoir beaucoup à l’esprit du sémillant abbé. ' - '

On fit même, à propos d'Annette et Lubin, courir une chanson que nous nous empressons de ne pas reproduire pour ne pas choquer les yeux de ceux qui nous lisent.

Quant à Pus et Barré, chansonnés par Sédaine, mal vus de la Comédie italienne, à laquelle pourtant ils avaient fait gagner beaucoup d’argent, se lassant des dédains et de la lésinerie d'un théâtre qui leur devait bien quelque considération, ils fondèrent un théâtre spécial pour y exploiter, comme dirait M. Nisard, leur littérature facile. - '

Le théâtre du Vaudeville, ouvert le 12 janvier 1792, ne semblait pas fait pour exploiter la collaboration. ,

La pièce d’ouverture : les Deux panthéons, est de Pus, '.seul. ,

Les biographes en attribuent une part à Dbschamps, le secrétaire des coramandements de l’impératrice Joséphine, mais rien ne le prouve. ‘

Vinrent ensuite: Nicaise, de Léger; Vile des femmes, du môme, la Revanche forcée, deDEScuAMPS; les Mille et un théâtres, de DESFo^TAIPiEs,• l'Auteur d'un moment, de Léger; le Prise, de Radbt; Adèle et Didier, de Boutbllier ; le Petit sacristain, de Dümoütort, et les Limousins, de Pus.

Ainsi nous sommes au mois d’avril, dix pièces nouvelles ont

été représentées, et pas une collaboration ne s’est montrée.

Mais, le 9 avril. Arlequin afficheur, de Barré, Radet et Des- FONTAiNEs, vicut avec un immense succès comme refaire l’ouverture de ce théâtre, et servir de prologue, et d’annonce à toutes les pièces que ces mômes auteurs donneront plus de vingt ans sur le théâtre qu’on appelait alors : le Petit Enfant malin.

Comme nous l'avons dit, Barré avait, avec Pus, donné un grand nombre de vaudevilles à la Comédie italienne, et le public qui n’abandonne jamais l’occasion de dire un bon mot, môme aux dépens de la vérité, disait à ce propos que, dans les pièces de Pus, il y avait beaucoup de choses à Barré.

Plis continua de coopérer à beaucoup de pièces qui furent jouées au nouveau théâtre; mais nous n’en avons pas trouvé qui soit signée de lui seul. ..

Radet, lui, en avait déjà donné plusieurs, et continua d’en donner encore; mais les critiques prétendent que sa part était continuellement fournie par un collaborateur anonyme, madame Kennens. . .

Pourtant, s’il faut en croire le catalogue des agents des auteurs, cette dame, morte en 1841, n’aurait eu part qu’à cinq pièces de Radet : leDiner aux prés Saint- O ervais, avec madame .. Liérivb. — Ida, ou que deviendra-t-elle ? — les Préventions

d'xtnefmmy — une Nuit d' Arlequin Bagdad, — el let Amante tans amour. ^

FocQdES, dil DssPONTiiNes , antérieur à Radet^ ayail aussi beaucouD travaillé seul.

Le Théâtre-français, l’Qpéra, la Comédie italienne avaient représenté bon nombre de ses pièces.

Cela fut cause que Babacpt, dans ses Annales dramatiques, fil deux auteurs du Dbsfontaines qui travaillait seul cl du Pes- FOîiTAiNES du Vaudeville.

Les pièces qu’il donna à ce théâtre sont moins bonnes et furent moins bien accueillies que celles qu’il fit avec Bakré et Radet.

Quelquefois, dans leur précipitatipn à prqduire une pièce de circonstance, ils n’étaient plus assez de trois, et Piisciflrail comme quatrième dans leur combinaison.

C’est ainsi qu’ils ûreiil : Qilles garnement, ou le ballon Biron; le Retour du ballon de Mousseaux-, la ValUe de Montmorency \ Arlequin beaufils^ parodie à'OpMs; Voliuire, ou une journée à Ferney, etc.

Pour le Pari, ils étaient cinq : Rabré, Rapbt, Dbsfontaines, Ueschamps et Després.

Pour la Pin du monde, ils étaient huit ; ÂUBiN-DBSFonGBRAis, Roccdeil, Duban, Pus et Ddadlt, en plus.

Pour l'Hommage du petit Vaudeville, Coopignt avait laissé ses romances et brisé ses lignes de pécheur afin de venir, avec Pus, renforcer la trinité obligatoire.

Pour la Oirouette de Saint-Cloud, on voit apparaître Booa*

GOBIL, DopATT et SÉGUIER.

Pour les Otages, ces deux derniers.

Pour Guillaume, Bodrgceil. , ’

Enfin, pour cette petite guerre qui cul lieu en 1801 contre les auteurs du théâtre Favart, et dont M. Etienne, l’auteur des

Deux-Gendres était le chef, ce n’est pas trop de tous les membres des dîners du Vaudeville.

Les pièces se succèdent avec une rapidité prodigieuse, et nous trouvons ; *

, Enfin ! nous y eoilà, — la Tragédie au yaudeniUe, — Apres la confession la pénitence, composés par nos trois auteurs, avec le concours de Demaotort, Despréacx, — mari de la Guimard; — Dupaty et le vieux Ladjon.

Eu parlant de Laujon, lorsque ce bon et gai vieillard vint à mourir, c'était en <811, le théâtre lui fil les honneurs d'un vaudeville où tout le Caveau prit part, et la pièce : Laujon de retour à l'ancien Caveau, a pour auteurs : Barbé; Brazier; Cadet- Gassicourt; âlissan de Chazet; Coupart; Dbmautort; Désau- GiBBs; Duc£at-Düiiinil ; Etienne de Jour; Fooqdes, dit Des- FONTAiNBs; GouFFÉ; Jagqdelin; Leroi d'Allardb, dit Francis; Longchamps; Mebcier'Dopatv; Moreau de Comhagny; Niocuede Tournât; Ourry; Philippon de la Madeleine; Pus; Théaulon; Balisson de Rougemont; Baconnièub de Salvbrtb et Radet.

Vingt-quatre auteurs pour un aclel

Et nous avons vu plus fort que ça !

Déjà au théâtre des Troubadours, ils s’ulaient mis douze pour le vaudeville de : MoDisieur de Bièvre, ou l'abus de l'esprit.

Les collaborateurs furent nommés dans un couplet par Léger, auteur, acteur et directeur du lieu :

L'ouvrage que vous avez applaudi,

Citoyens, est de Ducaty,

Aidé par ses amis;

Kn voici la liste ouverte :

D'abord Lu ce, avec Salvebte,

El CoiuoLis;

De plus Creuzé,

Gassicourt, Legouvë,

Momvkl fils, Longpkhbiër...

Je crois en oublier;

Ah ! yraiment, oni, citoyens, c’est...

C’est Alexandre et Chazet.

Douze auteurs, c’est déjà respectable, et quels auteurs I

Mbrcibb-Dvpatv, plus tard de l’Académie française; Lccb de Lancival, l’auteur d'ffecior; Baconmèbb dk Salvbrte, député et publiciste très-distingué; Cobiolis dbl'Espinassb, poète d’un certain mérite; Cbbuzé de Lesser, l’auteur d’Amadis, des Chevaliers delà table ronde et du Sceau, enlevé, trois poèmes encore cités; Cadbt-Gassicoûrt, le savant pharmacien; Lbgouvé, l’auteur de la Mort d'Abel', Honvbl, le frère de mademoiselle Mars, auteur de la tragédie d^Junius; Prévost de Longpbrrier, le numismate; le comte Albiandrb db Labordb, de l’Académie des sciences, et Alissam de Chazet, que l’on trouve partout, ce qui l'avait fait surnommer l'inévitable.

Ces douze personnages, faisant des calembours, passèrent une autre nuit pour enfanter un second vaudeville : Christophe Mo^ rin, ou que je suis fâché d'être riche.

Acbebtin, acteur du théâtre des Troubadours, et depuis auteur de plusieurs pièces, vint annoncer les coupables sur l’air de Monsieur de Câlinât ;

Citoyens! les auteurs de Christophe Morin,

Ont, pour Bièvre, déjà mis la plume à la mûn ;

Ajoutez à leurs noms, sur les noms déjà lus,

Alexandre de moins, Léger, Mautort déplus.

Les vers sont pauvres, les rimes sont mauvaises; mais on ajoute un auteur de moins, ce qui ne laisse pas que d’èlre un tour de force assez remarquable.

Puisque nous en sommes sur les pièces ayaqt un bon nombre de collaborateurs, ne quittons pas ce sujet sans en mentionner encore deux.

En 1834, le 24 juin, le théâtre des Variétés représentait une revue-vaudeville en un acte qui n’avait pas moins de trente*quatre auteurs, et parmi ceux-ci le grand âlexandbe Dukas.

La censure avait supprimé quelques scènes pendant les répétitions de la Tour de Babel ; elle supprima la pièce après la dixième ou onzième représentation.

Lhérib jeune, acteur auteur, vint après la représentation chanter un couplet de facture dans lequel il nomma trente pères, ajoutant que quatre autres gardaient l’anonyme.

Ce couplet, — sa part de collaboration, — n’est pas imprimé dans la brochure; mais on peut le trouver dans le Constitution»' nel du 2S au S6 juin.

Ce journal, qui n’était pas ménagé dans la pièce, — Alexandre Dumas ayant fait une scène entière contre lui pour se venger de la critique d'Antony, — crut de bon goût de ne pas avoir peur d’une parodie, et publia le couplet, en le faisant suivre d’un compte-rendu favorable.

it

Plus récemment, en 1883, le théâtre des Délassements-Comiques étant sans directeur, les acteurs, réunis en société, se trouvèrent en plein été sans pièces et sans ressources.

Sur la proposition des frères Gabet , plusieurs auteurs se réunirent pour leur venir en aide, et d’un commun accord résolurent d’écrire une revue à leur intention.

Les droits à provenir furent abandonnés généreusement à la société.

Le 12 juillet on joua donc : les Moutons de Panurge, de MM. Adenis, Arnault. Tli. Barrière, A. Béraul, Bayard, Clairvillc,

Cboler frères, Cogpiard frères, Jules Cordier, A. Decomberousse, Decourcelle, Oumanoir, Gabet frères, Hoslein, de JallajSj Judicis, Paul de Kock, de Léris, Ed. Martin, Â. H. Monnier, Plouvier, Potier, Rimbaut, Salvador et Samson.

En tout vingt-huit auteurs I

Mais chacun presque avait fait sa scène; ce n’était plus notre bonne et franche collaboration d'autrefois; ce n'était plus cette entente parfaite des Babhé, Kadet et Desfontainbs qui, tous trois, à l'àge de 70 ans, composaient encore des pièces pleines d’une verve facile, d’un esprit suffisant et d’une gaieté de bon aloi.

C’est en parlant d’eux qu’ETiEMna Abaso disait :

La trinité dont on rit sur la terre,

Grâce à vous trois n’était plus un mystère Peines, plaisirs, tout vous était commun.

Vous étiez trois et vous ne formiez qu’un.

Singulier rapprochement, du reste, ces trois hommes si corn» plétement unis moururent à très-peu de distance l’un de l’autre.

Guillaume François Fougues, dit Desbomtaines, s’éteignit le 24 mars 1825; .

Jean-Baptiste Radbt, le 17 mars 4830;

Et Pierre-Yves Barbé, le 3 mai 4832.

Antoine- Pierre- Augustin de Pus mourut, lui, le 22 mai 1832.

Notre intention n’est pas de mentionner toutes les pièces faites en collaboration depuis cette époque; U nous faudrait écrire l’histoire de tous les théâtres depuis 4791.

Nous citerons seulement les collaborations les plus continues, celles qui avaient un cachet d’Orésle et Pjdade, celles dont l’amitié, l’intimité, la sympathie formaient la base.

Ainsi : Dbscuamps et Despbés; DiEutAFor et Gebsin; Pain et

Üouilly; Dbsaugibbs et Gentil; Abmand 1)artois et Theaulon; Fulgenge de Büry et Wafflabd; Ddpboty et Vallon de Villeneuve; Ddvert et Laczanne; Varin et Desvergers; Brazibr, Duhersan et Gabriel; Carmodchb et de Cocrcy; Duhanoir et Mallian; Angelot et Saintinb; Ualévy et Jaime; Lefranc et Labiche.

Et beaucoup d'autres.

Il n'est pas à dire que ces auteurs n'aient jamais travaillé qu’entre eux.

CcrteS; ils se sont fait quelques infîdélités.

Mais c’est ensemble que le plus grand nombr.e de leurs pièoes a été créé.

Les séparer, quand on les nomme, c'est exposer le lecteur à ne plus les reconnaître.

Que rappellerait Laczanne sans Dcvert ?

Pain et Bouilly, dont les noms accolés semblent un calembour arrangé d’avance, s’étalent plus d'une fois cotisés pour produire de très-jolies pièces.

Leur plus grand et leur plus légitime succès est Fanchon la relieuse.

Il se produisit alors, ce qu’on voit encore à peu près de nos jourSj de nombreuses imitations de leur œuvre.

Les Fauchons affluèrent sur toutes les scènes pour essayer de glaner un peu dans le champ de leur aînée.

Comme elles furent médiocres, pour ne pas dire mauvaises, le public vengea les premiers auteurs par un traître jeu de mots que nous reproduisons ;

Fanchon, disai'.-on, n’eût pas tant maigri (?) si jamais elle ne se fût nourrie que de Pain et Bouilly.

Pour preuve à l’appui de ce que je disais tout à l'heure, quand le public vit, à propos des Petites Danaides, le nom de Gentil figurer seul sur l’affiche, il y ajouta celui de Désaugiers.

Et cela était vrai.

Mais Désaugiers, comme directeur du théâtre du Vaudeville, et comme frère de l'auteur de l’opéra des Danaïdes, n’avait pas voulu signer la parodie.

Néanmoins on l'avait reconnu.

Par un autre mauvais jeu de mots, on disait depuis longtemps que, dans les pièces de Désaugiers et Gentil, tout ce qu’il y a de Gentil est de Désaugiers.

Nous allons terminer ce rapide travail par une anecdote que nous fournissent Pus et Barré, déjà nommés :

Le premier d’entre eux, quoique fondateur du théâtre du Vaudeville, croyant avoir à se plaindre, sinon de Barré, du moins des actionnaires, se sépara volontairement de la bande et s'en alla fonder un théâtre rival sous le nom de théâtre des Troubadours.

Ce théâtre eut peu de succès et ferma en moins d’un an.

Pus voulut rentrer alors dans sa pension de 4,000 francs qu’il avait précédemment au Vaudeville, mais les actionnaires repoussèrent ses prétentions.

Il plaida et perdit.

Barré étant au nombre de ses ennemis comme directeur, il lui adressa les reproches suivants, dans lesquels on voit percer, au milieu de l’amertume, toute la bienveillance d’une amitié mal éteinte :

Page 1