MES DERNIERS REPROCHES A MON AMI
Euryale a-t-il fui Nysus?
Pylade oublia-t-il Oreste ?
Kt Thésée, à Pyrilhoüs,
RéserTa>t-U un sort funeste ?
Que réponds-tu pour ton pardon.
Lorsqu’un ami de trente années Te reproche ses destinées Qu’empoisonna tou abandon t
Des étrangers an cœur de marbre,
D’auprès de toi m’ont écarté,
Et dévorent le fruit de l’arbre •
Que pour nous deux j’avais planté.
Cruel ami, qu’il t’en souvienne
Que nos deux noms n’en faisaient qu’un.
Et que cent fois, avec U tienne.
J’ai mis ma pensée en commun.
Thémis trompée a pu dissoudre Des actes garants de mes droits;
Mais Thémis n’a pu mettre en pondra Des serments faits à demi-voix.
Je devais, selon ta promesse.
Vivre libre dans mes penchants ;
Le calme et le plaisir des champs Auraient rafraîchi ma vieillesse.
Mais loin de là ! ma muse en deuil Sera des cités habitante.
Et le travail, jusqu’au cercueil,
Fatiguera ma main tremblante.
Heureux de perdre alors le jour.
Puisque j’aurai l’expérience Que l’amitié, comme l’amour,
A tôt ou tard son inconstance
Histoire du Retour d'Ulÿsse. — Huart. — Altarocbe. — Sari. — OGTenbach. — Déjazet. — Hervé. — Léon Dormeuil. — Théodore Cogniard. — Harel, — Bégnard. — Audray-Desorthies. — Où diable place-t-on l’honneur^ comme a dit Beaumarchais. — Encore Sari. — Moralité de la chose.
Je vais, pour l’édificatioD des vaudevillistes en herbe, pour ceux-là qui révent la gloire et qui écrivent leur premier vaudeville au moment où je trace ces lignes , raconter l’histoire d'une pièce que j’ai faite.
Je serais désolé pourtant que mon exemple les jetât dans un désespoir trop violent et qu’ils devinssent aussi chauves que Siraudin.
Mais je serais non moins désolé qu’ils ne perdissent pas, en me lisant, un peu de cette aveugle confiance et de cet espoir sans bornes qui distinguent les commençants.
^n i 857, sans motif, sans contrainte, n’ayant pas à choisir en-
tre cela el la guilloline, mais au contraire poussé par ma seule volonté, j’ai, sinon sain d'esprit, du moins sain de corps, écrit • une pièce intitulée : le Retenir d’Ulysse.
C’est l’épopée mythologique d’Clysse revenant à son foyer alors que sa femme est aux prises avec ses adorateurs.
La fable est trop connue, du reste, pour que je la raconte.
Qu’il sufGse au lecteur d’apprendre que, dans ma bluelte, l'Odyssée est outrageusement traitée et que les héros d'Homère parlent un langage capable de frapper d’apoplexie l'académicien le plus tolérant.
Rien n’y est respecté, ni la forme, ni le fond.
Ulysse n’est plus qu’une ganache édentée dont l’œil pleureur cherche un siège où puisse reposer son corps affaissé.
Coqsigru, l’amant de Pénélope, a des gants paille ; il parle bourse et ramène. G est un vieux beau ruiné, qui cherche à se refaire des rentes par le mariage.
Le fidèle Eumée, devenu, sans qu’on sache pourquoi, le fidèle Albinus, a servi dans de bonnes maisons, et, quoiqu’idiot, veille d’une façon singulière sur la vertu de Pénélope ; c’est le gêneur du foyer.
Quant à la reine d’Ithaque, il y en a de semblables à la Glose* rie des lilas.
Ajoutez que ces quatre personnages font des mots tout en parlant argot comme la famille Benoiton, et vous aurez une idée de l’œuvre dans son ensemble.
En revanche, ce n’est ni ennuyeux, ni prétentieux.
Ainsi que me le disait Blum : c’est bon enfant.
Ici commencent mes déboires.
Où présenter ma pièce?
Je n’avais que l’embarras du choix, ce qui n’est pas le plus mince.
J’allai frapper aux Folies-Nouvelles.
Ma pièce, lue par M. IluAnr, relue par M. Altarochk, me fui rendue par mon ami Bridaült.
Il y avait un peu trop de ceci, pas assez de cela.
On me conseillait de couper ce qu’il y avait de trop, et d’ajouter ce qui manquait.
Je jugeai le conseil excellent, comme vous l'eussiez fait à ma place, et je m’empressai de n’en point proGter.
Mais je mis le manuscrit sous mon bras et m’en allai trouver Sari.
Je ne sais pas si vous connaissez Sari?
C’était le directeur des Délassements-Comiques.
Il aspire à présent à remplacer Porcher.
Sous prétexte qu’il est homme d’esprit, mais pour le cacher peut-être, il s’est fait fantaisiste : un mot qui dit tout et qui ne dit rien, une étiquette collée sur une bouteille vide, la ressource des gens qui n'en ont pas.
Je m’arrête; Sari est mon ami, et je vous assure que cela me gêne pour l’éreinter.
D’ailleurs, j’ai dîné tant de fois chez lui, que je puis bien avoir l’eslomac reconnaissant, pour une fois.
A cette époque. Sari m’avait joué déjà, en moins de deux mois, une Vie de Polichinelle, les Amoureux de Claudine et Ne touchez pis à l’échelle.
Je lui lus : le Retour d’Ulysse, un jour, à neuf heures du matin.
Dispensez-moi de vous répéter les éloges qu’il me prodigua; je le quittai avec la persuasion que j’étais un grand homme compris par un homme plus grand encore.
Et je m’en allai chez Suzanne Lagier, qui devait écrire sous
mes paroles une de ces musiques comme elle en sait faire.
Pourquoi ce projet, qui plaisait à tout e monde, ne s’est-ll pas réalisé P Je ne m’en souviens plus.
Ce dont je me souviens, c’est que, trente jours après, personne, excepté moi, n’y songeait plus.
Le manuscrit était rentré en ma possession.
Parbleu ! me dis-je, à la fin , je vais écrire à Offenbach.
Celui-là, vous le connaissez.
C’est l’étre le plus désagréable de la création.
Déjà le bon Dieu avait créé l’homme, il élait au septième jour de son travail; assis sur un nuage de pourpre et d’or, il se reposait dans sa gloire, admirant la perfection de son œuvre, quand tout à coup il fronça le sourcil :
— A quoi pensais-je I murmura-t-il, j’ai fait le bien, j’ai fait le beau; j’ai créé l'uniformité, j’ai créé l'ennui: Vite un pen de laid, vite un peu de mal.
Alors il créa Offenbach.
On ne m’accusera pas d’avoir dîné chez celui-ci, j’espêre.
Ma lettre au maëstro, — c’est ainsi qu’on l’appelle, — demandait une lecture.
La réponse ne se fit pas attendre.
Je la copie sur l’original, que j’ai religieusement conservé dans mes archives :
Monsieur,
Veuillez m’envoyer votre manuscrit, et je le lirai.
Compliments distingués.
Jacques Offenbach.
6 avril 1859.
Deux années s’étaient écoulées déjà dépuis le Jour où j’avais confectionné mon opérette:
Que ceux pour qui je retrace ces événements ne l'oublient pas.
J’allai moi-méme, le lendemain, c’est-à-dire le 7 avril, déposer entre les mains du concierge, au théâtre, le manuscrit tant ballotté déjà.
Quatre jours après, le H avril, le maéslro sublime, — c’ék ainsi qu’on l’appelle, — me gratifia d’un nouvel autographe.
Le voici dans son laconisme :i
Monsieur,
Veuillez passer au théâtre (de midi à 3 heures) demain ou après-demain.
Compliments.
11 avril 1859.
J. Offbnbach.
Je me rendis au rendez-vous le cœur plein d’espérance.
Quand j’entrai dans le sanctuaire de l’incomparable maèstro, — c’est ainsi qu’on l’appelle, — quand je contemplai les rayons de son illustre face, je demeurai tout bêlement ébloui, et, malgré moi, jé fermai les yeux, croyant ne plus jamais les rouvrir.
Mais une voix douce comme un cantique vint me tirer de ma torpeur, et j’obéis, comme par instinct, à l’ordre qu’elle me donnait de calmer mes sens agités :
Chai li fotre bièce, poursuivit la voix, ou plutôt la hafpe éolienne, c'est amisant, je cburai ça et cben frai moi-môme la misique.
Je me retirai les yeux baissés et de plus en plus persuadé de mon importance.
HélasI ma pièce devait rester aux Bouffes pendant trois ans sans (jllë je piissé en ravoir le Inanuscrii.
PourUmt, comme j'en avais un double, je me hasardai à le porter à Déjazet, qui venait de prendre la suite des Folies-Nouvelles en changeant le nom de son théâtre.
C'était la première fois que j'abordais Eugène.
Il me reçut assez agréablement; mais sa réponse fut moins satisfaisante que sa réception.
Voici ce qu'il m'écrivait :
Monsieur,
Depuis Calypso et Orphée, ce genre de pièces est devenu impossible chez nous.
Veuillez agréer l’hommage de ma considération.
DéiAZBT.
Bon Déjazet, qui croyait avoir Joué Orphée!
Sur ces entrefaites, Sari me reparla du Retour d’ülysse.
11 était toujours disponible.
— Si nous montions cela? me dit-il.
— A vos ordres, lui répondis-je.
Et je m’empressai d’accepter la collaboration d'Hervé, qu'il m'offrit pour écrire la musique.
Le 4 décembre 1859, je faisais un traité avec Ronger dit Hervé, pour lui assurer ses droits de compositeur dans l’œuvre, et le 41 décembre suivant, c'est-à-dire sept jours après, j’étais en possession de la partition.
Voilà ce que j’appelle de la verve I
Il m’a toujours semblé qu’une semaine, pour composer la
musique de sept ou liuil morceaux d’opéra, n’élail pas un temps bien long.
Pour Sari c’était une éternité.
Quand je lui rapportai le poème, il n’était plus disposé à le monter.
Au reste, je commençais à m’habituer à ce manège de refus et de réceptions.
Il me sembla môme qu’il était le résultat d’une scie, et que les directeurs s’étaient ligués pour éprouver ma patience.
J’en avais à revendre.
Vous allez voir.
Le théâtre du Palais-Royal m’avait joué, l’année précédente Une Giroflée à cinq feuilles; l’idée me vint d’essayer un peu du jugement de Léon Dormeuil.
Je l’avais trouvé si bon, si bienveillant, si juste.
Je ne doutai pas un seul instant qu’il ne prit mon ours, en me remerciant avec effusion d’avoir songé à lui de préférence aux autres.
Et j’attendis sa décision avec une fièvre qui faillit m’enlever à plusieurs reprises.
Vraiment, si j’étais mort alors, je ne m’en serais jamais consolé.
Cela m’eût privé du déplaisir de tremper mes doigts dans son eau bénite de cour.
Mon cher Monsieur,
Je viens de lire votre 'Retour d’Ulysse.
Nous venons malheureusement de jouer Une Pénélope, et de plus, un de vos confrères m’a déjà parlé d'une pièce mythologique pour cet été. Ces deux circonstances sont les vrais obstacles qui s’opposent à la représentation de votre opérette^ dont je
ne connais pas la musique, qu’ii a été facile de faire spiriluelle et gaie sur votre libretto.
Votre tout dévoué,
Léon DormediL.
16 mars 1860 .
Nous ne sommes pas au bouti
J’allai revoir OiTenbach.
C’est un effet singulier, mais quand je suis un temps trop long sans revoir OiTenbach, je tombe dans le marasme.
La vue de ce grand homme sufût, non-seulement à mon bonheur, mais encore à relever mon moral abattu.
Je le trouvai tout aussi désagréable que par le passé.
— Ah ! fous affez fait faire la misique par Hervé, me dit-il de son organe enchanteur, eh pien, je ne cburai la pièce que quand chaurai engacbé Alexis Dupoiii et Luffériére.
Là-dessus , il me tourna le dos sans me rendre mon manuscrit.
Offenbach ne rénd jamais les manuscrits, il les mange.
C’est à cela qu’il doit sa mine de papier mâché.
Un an s’était écoulé sans que j’eusse tenté de nouvelles démarches, quand un jour je m’écriai :
— Mon Dieul que je suis... bon enfant I Depuis deux ans, Théodore Cogniard m’excite à travailler pour les Variétés, je vais lui conüer ma pièce.
J’en demande pardon aux lecteurs, ici se place encore une lettre, qui sera la dernière, et peut-être ne la citerais-je pas si O n'en devais tirer une conclusion plaisante :
Mon cher Montagne,
J’ai lu votre Retour d’Ulysse.
C’est gentiment fait, mais la place d’une |)ièce de ce genre est au± Boüfiès-Parisiens.
Aux Variétés, la pièce ne ferait rien. Voilà mon avis.
Ne {iourriez-Tous, à la fin, faire entrer ün troupeau de porcs? Ce seraient les compagnons d'Clysse, qui lui sont rendus, et qu’il a la ressource de manger aux petits oignons.
A vous,
Théodorb Cognurd.
J’ai promis une conclusion, la voici :
Théodore Cogniard me renvoyait aux Boulles.
J’y avais été, on se le rappelle.
Offenhach, h maigre, m’avait même dit, à bout de ressources : Si lus ôtes bressé, portez ça au Palais-Royal, ce sera tut aussi Irôle qu’ici.
Et dans un entretien particulier, Léon Dormeuil m’avait conseillé de porter ça aux Variétés.
Il me restait Earél, l’impressario des Folies- Dramatiqués.
Son touf de lirè là machine était venu.
— Je vais vous donüéi: un conseil d’aiiii, liie dit-ll après l’avbîr dévoré.
— Vous me ferez honneur, ajoutai-je par déférènee.
— EH bien, votre pièce est trop charmante pouf les Eoliès, et je vous engage à la porter aul Bouffes , aüx Variétés OU au Palais-Royal.
J’eus un instant l’envie de l’étrangler.
Enfin, m’écrivait Hervé, le 26 juillet 48èî, Irdlrè jjciitfe pièce
est délicieusement monlcc, el nous la jouons à notre rentrée à Montpellier. Je compte sur un énorme effet.
On ne la joua pas.
Seulement, le 18 septembre suivant, une nouvelle missive de mon collaborateur vint me rassurer par ses termes consolants :
Notre théâtre (celui de Montpellier), me disait-il, n’ouvre que le i5 courant ; Ulysse paraîtra dans les premiers mois, et comme la représentation d’une opérette de votre serviteur est un petit événement, je ne manquerai pas de vous en envoyer le compterendu dans un journal quelconque de la localité.
Comme aucun compte-rendu ne m’est parvenu depuis, j’ai tout lieu de penser que celle fois-là, comme les autres, le tour de mon Retour n’était pas encore venu.
Que vous dirai-je î
Quand une idée fixe vous poursuit, on cherche à s’en débarrasser coûte que coûte.
J'étais dans cette alternative.
Coûte que coûte, je voulais me débarrasser du Retmr d’Ulysse, qui prenait dans mon existence une place trop grande par rapport à son importance.
Un petit théâtre s’était ouvert aux Champs-Elysées sous le litre pompeux de : Théâtre féerique des Champs-Êlysées-
Le directeur se nommait Rbgnxbd.
Je lui déposai ma fantaisie mythologique
Il n’y comprit pas grand’chose, sinon qu’elle était en vers.
Et il me la rendit en m’empruntant trois cents francs, qu’il me doit encore.
Quelque temps après, le Ihéâtricule changea de nom ; il s’appela : le Théâtre des Champs-Elysées.
Je connaissais l’homme chargé de ses destinées; c’élail M. Ardbat-Dbshorties, un monsieur qui venait dtner chez moi le pins qu’il pouvait.
Celui-ci trouva que mes vers ressemblaient trop à de la prose, puis il prétendit que j'avais négligé de faire, dans mon œuvre, des citations latines, ce qui donne un attrait irrésistible de drôlerie et de simplicité.
Bref, il remit mon manuscrit dans ma poche.
Pourtant, un mois après, je reçus de mon ami une lettre pressante.
Il avait une affaire d’honneur à traiter, et me donnait rendezvous au café du Grand Balcon,
Je m’y rendis.
Il s’agissait de défendre la réputation de madame de Chabrillan, attaquée par qui?...
Je vous le donne en millel...
Par M. Dunan-Mousseux!
Je cours encore.
Un peu de patience, nous touchons au but.
Au moment où je désespérais de la Providence, Sari, récemment exproprié du boulevard du Temple, transportait les Délassements-Comiques à la rue de Provence.
Je l’y suivis résolùment, mon Retour d’une main, un révolver de l’autre.
— Choisissez I lui dis-je.
Il prit le révolver, l’appuya sur mon front, et... joua ma pièce.
Oui, vous avez bien entendu *
Il joua ma pièce.
Le 21 août 1862, elle apparut pour la première fois sur l’affiche. '
Cinq ans après sa confection.
Je n’ose pas vous dire qu’elle eut du succès; on la joua cent cinquante fois.
Ce que je puis arouer sans vergogne , c’est qu'elle porta bonheur à ses interprètes :
Elle a fait engager Couder aux Variétés,
Gritot au Vaudeville,
Et tnadetnoiselle Caroline Jcllibn au théâtre du Châtelet.
11 n’y a que ce pauvre Mercier, tnon Albinos, celui des quatre qui peubétre avait le plus de talent, qui soit retourné en provinee.
-- Et la morale?
— En faut-il une?
— Toujours !
— C’est qu'il est meilleur de fumer, cbes soi , des cigarettes que d’aller perdre, auprès des directeurs de théâtre, la somme de dignité dont on dispose.
— Elle est roide 1
— Pourquoi me l’avcz-vous demandée?
Levassor. — Brelan de troupiers, — De Rougemont. — L’art de consommer gratis. — Mademoiselle Déjazet. — La maison de Senneport. — Eugène Déjazét. — Les bougies éteintes, — Un bain de pieds l’biTer.— Amédée Achard et Fiorentino. — Un poumon en mauvais état. — Une convalescence besogneuse. — Médication d’un nouveau genre.
Chacun a sa manie sur terre.
Celle des comédiens, j’entends ici les comédiens de talent^ est de travailler le plus qu'ils peuvent aux pièces dans lesquelles ils ont üti rôle;
Ils circonscrivent leur auteur, tant et si bien, qu’ils obtien* nent toujours une allonge à leur personnage , au détriment des autres.
— Cela fera mieux i disent-ils; tout l’intérét que vous aviez éparpillé se trouvant maintenant accumulé sur un être que je représente, je prends à ma charge la responsabilité du succès, et vous savez si je suis de force à supporter le poids d'une œuvre.
Ceci n’eropéche pas les pièces de tomber.
Au coniraire.
Mais alors, c'esl la faute de l’auteur qui n’a pas assez coupé dans les rôles secondaires.
S’il n'avait laissé qu'un homme pour la jouer, le succès était écrasant.
On l'avait prévenu, c’était à lui d’agir en conséquence.
Disons, pour n’étre point exclusif, que certaines lois aussi les conseils d'un artiste peuvent améliorer sensiblement un ouvrage et déterminer une réussite imprévue.
On en a des exemples nombreux.
Reste à savoir lequel des deux l'emporte dans cette règle du pour et du contre.
Levassor me racontait qu’il avait souvent coopéré, dans une certaine limite, aux vaudevilles de son répertoire.
C’est-à-dire qu’aprôs avoir étudié sur le vif certains tjpes originaux, il les indiquait à ses auteurs favoris, en les priant de les adapter à une action quelconque.
Etant aux Variétés, sous la direction de Joulin de Lassalle, il rêvait de jouer dans la même soirée trois rôles parfaitement distincts :
C’était d’abord un invalide centenaire,
Puis un troupier loustic.
Enfin un conscrit naïf.
Certain soir, dans les coulisses, il aperçoit Gabriel, un vaudevilliste de l’époque.
Il pique droit à lui et, dans un entretien de quelques minutes, lui raconte sa turlutaine, en l’engageant à la réaliser.
L’auteur saisit au bond cette balle inespérée.
11 savait déjà, par expérience, qu’en flattant la manie de l’artiste, c’est-à-dire en lui confectionnant une pièce, quelle qu’elle soit, mais dont il fournissait la donnée, c’était une chance de réussite certaine, puisqu’il la patronnait auprès des directeurs.
Et plein de celte contiance, il va trouver son confrère Bayard, alors dans la plénitude de tout son talent.
Celui-ci l’écoute, réfléchit et accepte.
La pièce est faite, elle est en deux actes.
Mais elle cloche.
Sa lecture ne séduit que médiocrement Joulin de LassallCt qui risque quelques objections.
Une telle audace équivalait à un refus pour un homme aussi susceptible que l’était Bayard.
Aussi se pique*l-il au vif et, reprenant son manuscrit sous le bras, it quille la partie, malgré les doléances de son collaborateur qui voyait déjà la partie perdue.
Ce ne devait être pourtant qu'un retard.
Plusieurs mois après, Delaistre Poirson, moins difficile, recevait la pièce et la mettait à l’élude,
Jouée au Gymnase, aveq Bouffé dans le rôle principal, elle n’eut aucun succès.
Ce qui consola facilement Levassor.
D'autant plus facilement même qu’il n’avait pas renoncé, pour sa part, à s’en faire faire une autre avec la même idée.
L’occasion seule ne s’était pas encore présentée.
Sur ces entrefaites il quitte les Variétés et passe au Palais- Royal.
Il peut donc renouveler sa tentative auprès d’un nouveau directeur.
Justement Etienne Arago le tourmentait pour lui faire un rôle.
— Je le veux bien, lui dit Levassor, pourvu,— vous allez voir I — pourvu qu’il y ail un invalide, un troupier et un conscrit.
Oh! les idées Qxes !
— Comme ça se trouve 1 répliqua sans sourciller l’interlocuteur.
— 2oa —
— Vous «B avez une semblable P
— Non. J'y songerai.
Puis il le quitta et s’en alla raconter à Dumanoir l’entretien ■ qu'il avait eu avec le célèbre comique.
Explique cela qui pourra, mais quand on demande une pièce à quelque auteur, par paresse, par impuissance ou pour toute autre cause, il ne manque pas de s'adjoindre un second comme font les notaires.
Maître Arago et son collègue se mirent à l’œuvre.
De leur collaboration naquit Brelan de troupiers, dont le suc* oès fut incontestable.
Ce qu’il y eut de plus drôle, c’est que Bouffé vint applaudir un soir son confrère, et qu’il sortit du théâtre en disant :
— Â-t-il delà chance, le mâtin 1 II n’y a pas de danger qu’on me fasse de pareilles pièces, à moi I
M. de Rougemont était d’une ola^e d’auteurs aujourd’hui disparue.
Pour obtenir ses lettres de naturalisation dans la société qu’il fréquentait, il fallait jouir d’une réputation célèbre dans l’art de mystifier, non pas ses semblables, mais les bourgeois candides, ceux-là qu'Henry Monnier a personnifiés depuis sous les traits de Joseph Prudhomme.
On n’y arrivait pas toujours du premier coup, et quelques* uns des affiliés s’en revinrent souvent la joue encore chaude d’un soufflet, ou le fond de culotte endommagé par le pied d’un rustre -, mais en revanche, quand on réussissait, on avait un renom qui faisait pâlir de jalousie les hommes les plus spirituels de la terre.
Co.Tibien reste-t-il de ceux-ci ?
La mort en a enlevé la plus grande partie.
L’autre est emmitouflée et repose dans de longs fauteuils en compagnie d’une goutte opiniâtre.
C’est la fin de tous les fieaux, de tous les illustres loustics.
A les voir empaillés dans leur vieillesse , on se refuserait à croire qu'ils aient été drôles une fois dans leur vie.
Un jour donc, de Bougemont parie, à la suite d’up déjeuner copieux, qu’il entrerait seul dans un café, qu’il aviserait un consommateur, et qu’il se ferait offrir sans contestation, soit un petit verre, soit une demi-tasse.
A moins de querelle, ou môme do résistance, la gageure était gagnée.
Ce point bien éclairci, les parieurs se dirigent vers le boulevard du Temple.
C’était l’époque où le café Hainselin formait l’encognure du boulevard et du faubourg.
De Rougemont choisit pour théâtre de ses exploits cet établissement où s’ébattaient d’ordinaire un grand nombre de rentiers du Marais.
L’un d’eux venait de prendre place devant une table et remuait avec complaisance la consommation qu’il allait s'ingurgiter tout à l’heure.
Sans lui donner ce temps, le vaudevilliste s’approche, le salue et s'exprime ainsi :
— Mille pardons, monsieur, de vous déranger dans un moment aussi solennel ; mais l’exercice de ma profession doit passer avant tout.
Le consommateur commença à écarquiller deux gros yeux ronds passablement bôtes qui se fixèrent sur son interlocuteur.
Celui-ci poursuivit ;
— Je suis l’inspecteur dégustateur en chef des cafés de la ville, et, par ordre du Préfet de police, il m’est enjoint de vérifier, selon les besoins de la cause, la qualité des liquides servis, dans l'inlérét même des consommateurs.
El sans attendre un consentement , il étend là main , saisit le liquide encore chaud et le hume sans cérémonie.
Le dépossédé le regardait avec inquiétude.
On pressentait comme un tremblement de terre dans sa cer* velle.
Et les paroles qu’il essajra de prononcer expirèrent sur ses lèvres.
Quand de Rougemont eut terminé l’opération, et sans se presser :
— 11 était parfoit, ajouta-t-il en faisant claquer sa langue.
Puis il s'éloigna tranquillement, sans encombre.
Une fois revenu de son évanouissement, le rentier put l’apercevoir qui se perdait dans les brumes de l’horizon.
Il eut à payer double ration ce jour-là.
Mademoiselle Déjazet , la plus spirituelle soubrette que nous comptions depuis un temps immémorial, est aussi la femme hospitalière par excellence.
Alors qu’elle faisait les délices du Palais-Royal , il n’était pas de bontés qu'elle n’eût pour tous ses camarades.
Et dans un monde où les sympathies sont rares, elle avait e rare privilège de les réunir toutes, sans distinction de sexe.
Elle possédait déjà cette habitation de Senneport , oü tant de célébrités ont passé depuis , qu’elle restera classée dans l’avenir comme un des lieux historiques le plus peuplés d’agréables souvenirs.
On sait qu'au théâtre, le seul , le vrai congé de l’année est le jour du Vendredi-Snint.
— îOo —
Ce jour-là on fait relâche , moins par conviction que pas respect humain; mais on fait relâche avec celle parlioularilé qu’on ne répète pas dans la journée.
Le directeur qui risquerait le contraire serait mis en pièces instantanément.
Chose étrange , les directeurs, dont l'utilité sur terre n'est pas encore constatée , ont la faiblesse de tenir à la vie.
Par habitude , probablement.
Mademoiselle Déjazet choisissait le jour du Vendredi-Saint pour inviter ses camarades à une partie de campagne.
Elle emmenait trente ou quarante personnes à Senneport.
Il n’y avait cependant pas quarante chambres dans cette maison que Socrate eût avouée: mais on savait s’en passer.
D’abord; on restait à table une partie de la nuit.
Ce qui a bien son charme.
Ensuite, quand le moment était venu d’aller goûter un peu de calme, un soupçon de repos, on s’empilait par travée dans chaque pièce, et l’on tâchait de dormir.
11 y avait bien par-ci par-là un invité dans un fauteuil , un autre sur une chaise.
Qu’importe!
On se trouvait à l’aise par politesse.
Je me suis laissé dire que Tourlois, dans ces agapes fraternelles, — il était déjà grêlé à celle époque, — se berçait mollement, pendant les heures noires, dans un hamac suspendu audessus d’une rangée de tètes.
J'ai dit qu’on tâchait de dormir.
J’explique mes doutes à cet égard :
Mademoiselle Déjazet possède un CIs, le blond Eugène.
C’est le même qui dirige depuis quelques années le théâtre au
fronlou duquel brille, connue une auréole, le nom illustre de sa mère,
A moitié sage aujourd’hui, il ne l’était pas du tout à cette époque.
Dame! il avait vingt ans.
Le bel âge!
On le redoutait à l’égal du diable, pour ses mauvais tours et maléfices.
Dès que la nuit était noire, il prenait, aux yeux des convives, des proportions fantastiques.
On le voyait avec des pieds fourchus et des cornes menaçantes.
Et toute sa personne répandait une odeur de soufre insuJSportable.
Il n’était ni la joie des enfants, ni la tranquillité des parents.
Les moins prudents prenaient des précautions injurieuses dès leur arrivée.
Levassor allait jusqu'à visiter d’abord la chambre qui lui était réservée, il se baissait, regardait sous le lit, fouillait les meubles, sondait les murailles, bouchait le trou des serrures, fermait enfin la porte à triple tour et mettait la clé dans sa poche.
Encore, son esprit restait-il inquiet, malgré ce luxe de précautions.
Les hostilités commençaient généralement lorsque les convives, munis chacun d’un bougeoir, se présentaient au bas deVescalier.
Une pluie d’oreillers tombant du premier étage éteignait subitement les lumières.
On jurait un peu, on rallumait les bougies, et, cette fois, ins-
iruit pal* l’ex|)érience, on montait chaque ntarche en abritant la flamme sous une main protectrice.
Une fois couché, par exemple, les espiègleries reprenaiebt arec un acharnement à nul autre pareil.
L’armoire aux frères Davenport était moins cDmt>liquée qué les tours auxquels se livrait le gamin de la maison.
Malheur à ceux qui n’avaient pas imité la prudence de Levasaor.
Ils étaient perdus.
Une année se trouvait parmi les invités le peintre Forêt.
Homme pacifique et débonnaire, il était incapable de soupçonner les pièges tendus de toutes parts à son inexpérience, et e’é* tait pitié de voir la mine qu’il faisait à chaque aventure dont il était victime.
Au milieu d’une nuit orageuse, alors qu’il se promettait de dormir pendant douze heures successives, Eugène lui place un flambeau dans la main, lui souhaitant, d’un air sournois, les songes les plus dorés.
Sa sollicitude le pousse même à le reconduire jusqu’au seuil de la chambre qui lui est destinée, en redoublant de prévenances.
Pour tout autre, un tel empressement eût paru suspect.
Pour Forêt cela n’avait rien que de très-naturel.
Cette conOance le perdit.
11 se déshabilla lentement, en homme qui savoure par avance les délices du repos.
Il plaç^ un à un ses effets sur une chaise, souffla la lumière et s’introduisit doucement dans son lit, sans s’allonger toutefois, pour concentrer la chaleur de son corps dahs un plus petit espacé.
Puis, le somnieil aidànt, prêt à clore définitivement les paU-
pières, il chercha la poslure dans laquelle il devait se retrouver au réveil.
En conséquence, il étendit les jambes, mais d’un coup sec et nerveux.
Au même instant une sensation désagréable envahit tout son être.
Une potée d’eau froide venait de se répandre sur ses pieds en gagnant le reste du corps; il mijotait’ doucement dans un bain glacial.
Se jeter à terre et pousser des cris insensés fut l’affaire d’un instant.
On accourut à son secours, et, vérification faite, on trouva dans les draps une cuvette à présent vide aux dépens des matelas.
La rumeur publique accusa, comme étant le coupable, Eugène Déjazet, qui n’ajouta rien pour sa défense.
Forêt, qu’on calma difficilement, passa le restant de la nuit à se morfondre sur une chaise, blasphémant Dieu et jurant d’exterminer les hommes.
On se souvient encore d’un duel célèbre qui faillit enlever aux lettres un auteur justement estimé.
Nous voulons parler d'Amédée Âcliard.
Par une susceptibilité comme en ont les gens de cœur, il crut de son devoir de protester contre une critique méchante du trop fameux Florentine, et de la polémique qui suivit résulta une rencontre à l’épée aux environs de Paris.
Le fer du journaliste, après avoir traversé le poumon de son adversaire, vint s’émousser sur la colonne vertébrale.
Qu’on juge par ce détail de la gravité de la blessure.
Pendant plusieurs mois Achard fut entre la vie et la mort.
Chaque matin ses amis redoutaient d’apprendre, eri s’inscrivant chez lui, la nouvelle d’un affreux malheur, et ce ne fut qu’avec circonspection qu’on accueillit les espérances du docteur annonçant un mieux léger dans l'état du malade.
La convalesccnco lui laiigiit'.
Oa compta les mois.
EnCn, l’écrivain put sortir un jour par autorisation de la Faculté, à la condition de prendre les plus grands ménagements, sous peine de rechute.
Aussitôt que mademoiselle Déjazet apprit le rétablissement de l’écrivain, dès qu’elle sut qu'il était transportable, elle accourut chez lui, l’enleva presque de force, et le fit conduire h Senneport.
Qui ne connaît l’artiste ne peut apprécier la délicatesse de son âme et le dévouement dont elle fait preuve envers les gens qui lui sont sympathiques.
Elle fut pour son ami comme une sœur, le soignant, le dorlotlant, veillant sur ses moindres actions avec une sollicitude plus gênante que blâmable, pour mieux l'empéclier de commettre une de ces imprudences que révent les malades et qui leur sont presque toujours funestes.
Elle ne permettait à l’écrivain qu’un léger exercice, le forçant à se coucher de bonne heure, et le contraignant à se lever tard.
Après plusieurs jours de ce régime le blessé revenait à la vie comme par enchantement, lorsqu’arriva tout à coup une série d’invités.
Pour procurer un peu d'agrément à ses nouveaux hôtes, Eugène proposa d’assommer, le soir môme, dans son lit, un de ses amis les plus intimes.
C'était M. de Bazancourt, un gentilhomme de lettres, mort il y a un an.
La motion du futur directeur fut appuyée à Tunanimilé, plus un.
El l’assemblée combina sans plus larder son plan d’attaque.
Quand la nuit fut venue, on pria de Bazancourt, qui tombait de sommeil, de se charger du malade, et de veiller à ce qu’Achard eût tontes ses aises, ce qu’il promit.
Après son départ, on tordit les mouchoirs, on tressa des cordes, on prit des lanières de cuir, le tout à la plus grande satisfaction des conjurés, qui riaient par avance du bon tour qu'ils allaient jouer.
Puis on gravit l’escalier à pas de loup, étouffant le plus possible les élans d’une joie trop vive.
Arrivé devant la porte de M. de Bazancourt, on écouta pour s’assurer qn’il était bien endormi.
L’égalité de respiration qui s’exhalait de sa poitrine rassura la bande.
Alors on ouvrit doucement la porte, sans la faire crier sur ses gonds, et l'on se précipita vers le lit en cinglant à tour de bras la victime.]
Chose étrange, aü lieu de rencontrer une résistance prévue, car celui qü’on attaquait était un colosse de taille et d’organe, on ne frappait que sur un corps faible, et la voix qui suppliait semblait venir d’un mourant.
Ceci méritait qu’on y prît garde.
Une allumette fut enflammée.
A sa lueur on aperçut à moitié mort Amédée Achard sur lequel on s’acharnait depuis un quart d’heure.
Dans un élan de charité mal calculé, M. de Bazancourt avait contraint le malade à prendre sa chambre et à lui laisser la sienne.
Ce qui ne lui porta pas bonheur, car il faillit en mourir, grâce à la médication d’Eugène Déjazel.
Le théâtre en famillé. — MaUon Hugo. — Les dëui Dumas. — Àtalâ et Chactas. — Les sauvages eu habit noir. — Jaime père et Jaime fils. — La dynastie des Langlé. — Frédéric et Charles de Goufbÿ. — Michel Masson et fils. — Les de Wailly. — Paul et Henry de Kock. — Barrière, Rochefort, etc. — La question des frères. — Confusion. — Ce qu’on trouve en chemin de fer. — La messe de l’Allemand. — Le quadrille des Lancitrs.
Autrefois, les gens établis, industriels ou bommerçaiits, Avaient seuls le privilège de céder leurs ateliers et leurs btiutiqUes à dès enfants qui se hâtaient d'inscrire au-dessus de la porte : Suécesseur dé son père.
Aujourd’hui, ce sont les aUteul^ dramatiques qui disposent le plus volontiers de leur fonds en faveur de leür iifogéniturb, et jamais les affiches n’ont été émaillées d’autant dë füs que de nos jours.
Il y a cependant cette difiérence entre tes Successeurs des marchands et les successeurs des écrivains, quë lés premiers ciierchaient à faire mieux que leurs pères, tandis qiië les autres arrivent, à de rares ëiceptlbtiS, à faite beaucoup plùS tuai.
Iæs lins reiiirtfiienl le nom paternel, le grandissaient encore, les autres en font quelque chose de si mesquin, qu’on est tenté de leur dire, avec toutes sortes de ménagements : Faites des bottes.
Le Théâtre en famille, tel est le titre qu’on pourrait donner à ce commerce de l’intelligence où la raison sociale est: père et ^/s, quelquefois : frères et C*.
Je ne parlerai que pour mémoire de la famille Hugo.
Le respect et l’admiration que je professe à l’égard du gran .l écrivain me feront glisser légèrement sur la critique facile à faire de cette maison, qui compte autant d’hommes de lettres que de membres.
Père, mère, enfants, gendres et beau-frère, tout le monde tient une plume, pense, écrit et vend cher.
Il est vrai qu’ici la tète emporte le reste.
Victor Hugo dépasse les autres de plusieurs longueurs.
Et sans le reflet de sa gloire, les livres de madame son épouse, cenx de messieurs ses fils perdraient au moins la moitié de leur valeur.
Supprimer le nom, serait supprimer le reste.
D’ailleurs, comme nous ne nous occupons ici que de littérature dramatique, nous ne retiendrons au passage que Charles Hugo, et nous laisserons les autres écrire des livres.
Encore ne nous appesantirons-nous que fort peu sur ce fils, qui n'a produit qu’une œuvre au théâtre et qui l'a puisée dans un livre de son père.
Etait-ce par respect filial?
Ou pour gagner de l’argent?
Dans l'un ou l’autre cas le résultat est nul.
Le nom de Victor Hugo ne s’est pas allongé d’une lettre, la poche de son fils ne s’est pas alourdie d’un écu.
Les Misérables, empêchés à ÏAmbigurComique et joués à Bruxe -
les plusieurs fois seulement, n’ont obtenu qu’un succès d’estime, ce qui n’est pas assez.
Quant à : Je vous aime! une comédie lilliputienne, représentée précédemment au théâtre du Vaudeville, à Paris, je ne sache pas qu’elle ait soulevé le monde.
Ainsi, passons.
Après Victor Hugo, l’instant est venu de présenter Dumas.
Dumas l’a dit lui-méme : Il n’y a que trois grands écrivains en France : Hugo, Lamartine et moi.
Je suis de l’avis de Dumas, que j’aime au-delà de toute expression.
Je le sacre bien volontiers grand homme , par sa prodigieuse fécondité, par son esprit immense, et surtout par son cœury grand comme le monde; pour ceh je ne lui demande qu'une petite concession, celle de placer à côté des noms cités par lui ceux de Chateaubriand et de Balzac.
Il est trop impartial pour me la refuser.
D’autant plus qu’en écrivant cette phrase, Dumas n’était pas convaincu ; ces trois noms l’avaient seuls frappé.
Autrement, son amour paternel est assez développé pour qu'il ait émis l’avis suivant ; 11 y a quatre grands écrivains en France : Hugo, Lamartine, mon fils et moi.
Nous avons, en elTel, deux Dumas, deux Alexandre, et, de plus, (leux Dumas qui se valent.
L’auteur d'Antony peut avouer l’auteur du Demi-Monde.
Et réciproquement.
L’un des deux est incapable de forcer l’autre à rougir.
Une chose bizarre, cependant, c’est qu’Alexandre Dumas fils,
dont on cite volontiers toutes les pièces, a fait, avant la Dame aux camélias, la première de ses œuvres, dit-on, un grand opéra en trois actes, parfaitement inconnu.
Cela s’appelait : Atala et Chactas.
La musique était de Warnay, l'auteur du chant des Girondins.
L’ouvrage n’est pas inédit.
Je l’ai vu jouer trois fois, — e’est tout ce qu’on l’a joué, — au Théàtre>Historique, sous la direction d’Hostcin.
Les conditions mômes dans lesquelles il a été présenté au public sont assez drôles pour que je les consigne dans mon livre.
On était en pleine révolution, c’est-à-dire en 1818, ou^ pour préciser davantage, entre les journées de février et celles de juin; on se souvenait encore des unes, on pressentait les autres.
les théâtres jouaient devant les banquettes , et les artistes dansaient devant le buCTet.
De tous côtés les faillites étaient imminentes, et dans cette alternative, on faisait bois de toutes ûècbes.
Les pièces se succédaient comme les verres d’une lanterne magique, sans qu’elles fissent plus d’argent pour cela, malgré les chants patriotiques dont elles étaient doublées, en dépit des allusions politiques dont elles étaient farcies.
Dans ce temps de liberté sans frein, le public avait assez du drame de la rue sans se soucier de celui qu'affichaient les théâtres, et l'eût-on payé pour entrer, qu’il s’y serait, je crois, refusé.
Ce fut ce moment que choisit Hostein pour présenter aux Parisiens le premier ouvrage de Dumas fils.
Des artistes lyriques, dont la plupart appartenaient à la province, et qui se trouvaient de passage à Paris, furent engagés à des conditions peu avantageuses.
Junca, parmi tous, était le seul connu.
On répéta je ne sais combien de fois par jour, et dans tous les coins du théâtre : les chœurs d’un côté, les chanteurs de l'autre, tant et si bien, qu’au bout de quelques jours Iq pièce était sur ses pieds et prèle à passer.
Ainsi que dans la fable de La Fontaine, onn'arail oublié qu’une chose : allumer la lanterne.
On s’était occupé de tout, excepté des décors et des costumes.
En sorte qu’on joua Topéra en habit noir et dans un salon Louis XV.
Je vous laisse à penser ce que ce fut comme illusion.
Voyez-vous d’ici des sauvages en paletot et chantant :
Ton père nous a pria plus do cent chevelures,
Qu’il trancha toutes de” sa main.
Nos guerriers, morts sans sépultures.
De leurs os jonchent le chemin.
C'était grotesque,
Du reste, par un procédé plus ingénieux que ruineux, Bignon, à la fin de chaque acte, venait -> en habit noir, loiijours ! — réciter des strophes qui, les drôlesses, racontaient aux spectateurs rarissimes des fauteuils ce que représentait le paysage.
En sorte qu’avec une montagne de bonne volonté et une mémoire prodigieuse, on n’empèchait personne de se transporter on imagination dans le pays où naît le cocotier, sur le bord des grands fleuves où se baigne l’ibis rose.
Warnay conduisait lui-méme l'orchestre et susurrait sa musique, ma foi, fort jolie.
Trois jours après, elle reposait à côté du poème.
Et le poème gisait au fond des catacombes.
Ua autre père popularisé par son ûls, e'esl Jaime.
Jaime, le père, aujourd'hui retiré à Versailles, et mort depuis longtemps pour l’art dramatique, est d'une école démodée.
Il revit au tbé&lre dansl’alné de ses Gis, ce qui doit médiocrement Is flatter, attendu que celui-là, qui a fait les Mariayes d’argetit, ne jouit pas d'une réputation sans reproches.
Bayard, — le chevalier, — et Jaime 61s représentent les anlipodés.
Celui qui maintenant se présente à ma mémoire se nomme Ferdinand Langlé.
Ses relations avec certains croquemorts littéraires du nom de Fnlgence et Wailard, n'en ont pas fait l'homme le plus gai de France et de Navarre.
Il a néanmoins travaillé à plusieurs opéras comiques, et nous pouvons citer au hasard un échantillon de sa verve trop facile.
Le morceau d'éloquence par lequel nous voulocs l’envoyer à la postérité est découpé proprement dans un vaudeville intitulé : Tout pour les filles cl lien pour les garçons.
Le titre est un peu long, mais on se rattrape sur la |>ocsie.
Cela se chante, bien entendu.
Ah! ah! ah! ah!
Sachez qu'une jeun’ fille,
Ah ! ah ! ah ! ah !
Ne dit pas d’ees chos’-là.
Voyons, parlez-moi franchement.
Je suis de la famille.
Le jour, la nuit, à chaque instant,
Qui caus’ votre tourment “f Ah! ah ! ah! ah!
Sachez qu'uuc jeun’ fille, etc.
.Ferdiuand Langlé est à présent représenté sur la place de Paris par deux rejetons.
L’un, Âylic Langlé, a du talent; l’autre, Fernand Langlé, en aura peut-être.
Il ne faut jamais désespérer de la Providence.
Jusqu’ici, ses titres à l’admiration de ses compatriotes se traduisent par : les Hannetons.
0ht lai la!
Passons à Frédéric de Courcy, auteur estimable, mais d’un talent honnête et modéré.
Continué par Charles de Courcy, un garçon de beaucoup d’esprit, son nom n’a rien à perdre.
11 a même à gagner.
Excepté quand il s'agit de la Marieuse.
C’est quelquefois le Chemin le pltis long pour arriver à la réputation.
Michel Masson possède un fils, cela va sans dire, un fils dont il est difficile de dire ou du bien ou du mal, attendu qu’il n’a paru qu’une fois cête à côle avec son père dans la Grotte de la Falaise, pièce en quatre actes, tombée aux Folies-Dramaliques, il y a quelques années.
Les De Wailly, père et fils, sont d’honnêtes garçons, en ce sens qu’ils n’ont pas trop fait parler d’eux.
Le plus âgé, — le père, je suppose ,' — après avoir travaillé beaucoup avec Scribe, Mélesville et d'autres, ne s'est pas fait un nom.
Le fils, en revanche , n’a eu qu’une pièce et qu’une cliule; mais il est assez jeune pour en espérer encore.
Pour ceux qui lisent les ouvrages de Paul de Koclt et ceui d'Henry de Kock, il peut sembler que ces deux Sommes n’ont rien de commun que |e nom.
Leur talent est si diiïérent l’un de l'autre, qu’on en est au premier abord étonné.
Paul de Kock est le continuateur de Pigaull-Lebrun dans un genre qui, pour exclure un peu trop certaines délicatesses de style et de bon goût, n’en est pas moins fort amusant,
Henry de Kock, plus sérieux, s’attaque de préférence aux romans de cape et d'épée.
Le père a fait jouer des vaudevilles.
Le théâtre du fils esl essentiellement composé de drames sombres et terribles.
Tous deux ont produit beaucoup.
Le second a eu souvent l’honneur de voir son nom à côW de celui de Barrière.
La Vie en rose, VHistoire de Paris, les Grands Siècles, la Maison du pont Notre-Dame, sont autant d’ouvrages écrits en collaboration avec l’auteur des Faux Bonshommes.
C’est le plus grand éloge qu’on puisse faire d’Henry de Kock, quand on sait combien Barrière est difficile dans le choix de ses associés.
Puisque j’ai parlé de Barrière, rappelons en passent qu’il est fils d'un auteur dramatique à présent inconnu.
C’est le contraire de la fable. Ici c’est l’enfant qui a dévoré Saturne.
On peut en dire autant d’Henry Rochefort.
En revancfae, Dupin, Roger de Beauvoir et Mélesville conservent le haut du pavé, en dépit des fils qui s’ajoutent à leur nom, comme les verrues s’ajoutent au nez.
Après ceux-ci, qui citerai-je?
Frédérick-Lemaîlre I
C’est un comédien, (lirez-vous. D’accord 1 11 a cependant collaboré au fameux Robert Macaire.
A ce titre il nous appartient un peu,
Et puis il a deux fils : Frédérick-Lemaîlre lils, — naturellement, — et Charles Lematlre, qui, l’un et l’autre, ont signé des pièces.
Celles de Charles l’emportent d’un gramme sur celles de Frédérick, voilà la différence.
Castil-Blare, l’homme à la longue barbe hkmefae, a dérangé, dans sa vie, un grand nombre de paroles d’opéras comiques.
Son successeur, Uenry Blaze — par sa femme, de Bury, — cherche à forcer les portes de l’Odéon , sous prétexte qu’il a des chœurs mis en musique par Meyerbeer.
Quand j’aurai parlé de Legouvé, ma liste sera à peu près épuisée.
L'académicien descend en ligne directe de l’homme qui tom^ bail si souvent aux pieds du sexe auquel il devait sa mère.
Il est tombé de même, je ne sais sur quel théâtre, pour avoir commis une piécette dont le principal défaut était de ne pas ressembler à un chef-d’œuvre.
Comme vous le voyez, les successions lilléraires sont nombreuses.
En cherchant bien, j'en trouverais encore.
Ne fut-ce que Léon et Ludovic Halévy..
Ou bien Gaugiran Nanleuil et Charles Nanteuil.
Mais il faut savoir se borner.
D’autant mieux, qu’il n’y a rien ù tirer comme conclusion de ce que j’ai uit.
Pour l’instant, c’est risible, plus tard , ce sera du dernier comique.
Ainsi, nous verrons, je l’espère, des pièces signées Jaioie, pelit'ûls.
Ou bien : Dumas, arrière-petit-fils.
Peut-être même : Paul de Koek, quatrième génération.
Qui sait où cela s’arrêtera? surtout si les m&les se perpétuent sans solution de continuité dans ces familles bénies du ciel.
Je donnerais volontiers vingt-cinq centimes pour me trouver devant une affiche de l'avenir.
Ne fût-ce que dans deux mille ans.
Ajoutez encore, avant de quitter ce sujet, qu’il y a le côté des frères, et que les Cogniard, les Choler, les Supersac, les Couaillac, les Dartois, les Concourt, les Musset, les Duprez, les Delàvigne, viendront singulièrement compliquer la situation.
Ce sera un inextricable labyrinthe où bon nombre de gens perdront leurs petits.
Nous aurons Cogniard neveu, Choler cousin , Goncourl oncle, Dclavigne beau-frère.
Une généalogie plus compliquée que celle des marchands d'eau de Cologne, qui ne sont ni hommes, ni femmes, tous Fariua .
On parie souvent de l’étrange facilité avec laquelle on raccole des connaissances en voyage.
Rien n’est plus juste.
Un jour que j’étais en wagon, je revenais de Lieusaint, je crois, j’avais à mon rôté un personnage assez étrange qui , les mains croisées sur ses genoux, se tenait dans la plus profonde immobilité.
Nous avions franchi déjà la moitié de la route, qu’il n’avait pas encore remué, laissant folâtrer insoucieusement sur son nez des mouebes dont les litillements eussent rendu fou tout autre voya* geur.
Ce fut moi qui rompis le premier le silence, au moyen de ces phrases toutes faites et dont la température fournil le fonds.
Seulement, aux premières avances de ma part , la glace de mon voisin fondit comme par enchantement, et je n’eus plus bientôt qu’à l'écouter parler, tant il était prolixe.
C’était un musicien, et de plus un musicien allemand.
Je ne puis mieux le comparer qu’au portrait du bon Scbmuck, des Parents pauvres, de Balzac.
Voici ce qu’il me raconta de son accent germanique le plus prononcé, accent que je supprime ici pour ne point agacer mes lecteurs.
— Figurez-vous, monsieur, que j’ai fait, il y a dix ans , une messe en musique, laquelle a pris plusieurs années de ma vie.
Je ne pouvais pas y travailler constamment, car je suis pau-* vre, et j’alternais mon œuvre de prédilection avec les leçons qui me font vivre.
Et puis, je voulais la soigner pour qu’elle me fit honneur.
C'était une question d’avenir.
Quand elle fut terminée, j’allai trouver le curé de ma paroisse, et je le suppliai de vouloir bien la prendre pour son église.
Il me répondit, qu’avant tout, il fallait que je la lui Qsse entendre, se souciant peu d’écorcher les oreilles de ses fidèles pour le cas où elle ne vaudrait rien.
Je compris ses scrupules.
Malheureusement, pour uic rtndre à son désir, le concours d’un orclicslrc au grand complet m’était indispensable, cl en Allemagne, comme partout ailleurs, les musiciens ne soufflent pas gratis dans leurs instruments.
Je dus travailler pendant cinq ans à donner des leçons pour économiser les trois cents francs qui me manquaient.
Enfin, quand je les eus, je revis mon curé, qui, toujours disposé en ma faveur, me remit à huit jours pour l’audition.
En conséquence, j’engageai mon orchestre, qui répéta toute la semaine, et se trouva réuni le samedi pour l’exécution capitale. — Pardon du calembour.
Malheureusement, j’avais pris le lit avant les répétitions, et je ne pus moi-môme juger de l’effet qu’elle produisait.
Malgré cela, mes hommes étaient l’arme au bras, ou plutôt, les instruments à la bouche, attendant M. le curé, qüand ils reçurent un billet de sa main.
Le saint homme ne s’était pas souvenu qu’il prenait médecine ce jour-là, et sa bienveillance persistante les informait de ce détail intime.
Mes trois cents francs y passèrent, sans que j’eusse entendu ma messe.
Je vins en France alors, où je continuai à courir le cachet.
De temps en temps, je tentais bien une démarche aupVès des autorités ecclésiastiques. Hélas! mes combinaisons n’aboutissaient jamais.
Un an s’était écoulé, quand j’appris officiellement ma nomination dans l’ordre de Saint-Alhanase.
Celle distinction flatteuse me venait du Grand-duc de Saxe- Gobourg, qui, plus heureux que moi-môme, avait fait chanter ma partition dans la chapelle de son palais.
— Tu as donc du talent? me dis-je. Prouve-le, et tâche de le faire entendre.
Impossible !
L’argent ou les protections me manquaient.
J’étais première clarinette au Cirque-Napoléon.
Voilà qu’un jour, on dansait alors le quadrille des Landers
uvcc de petits enfants, le chef d'urrhcslre tombe malade.
Le süus-chef prend possession du pupitre.
Le lendemain il tombe malade ù son tour.
On me donne le commandement.
Monsieur^ j'eus une idée sublime I
Je mis devant mes musiciens les parties de ma messe, et je la fis exécuter pendant les exercices équestres.
On dansa le quadrille sur l’oratorio.
Ma messe était tout simplement un ohef-d’œuvre.
C’est la seule fois que je l'aie entendu... le directeur m’ayant chassé le même soir.
Joseph Goizet. — Ses études chez les frères. — Une leçon de grammaire. — Le peintre en décor. — Les mises en scène, an Ifaé&tre. — Le fossoyeur d'un journal. — Le bibliophile Jacob et le catalogue de la vente Solaine. — Le livre de Quérard. — Un dictionnaire manuscrit, trop gros, dans une chambre trop étroite. — Le portier d’une école. — Le café des Récollets. — Uu nid de chansonniers. — L’auteur qui chante et vend ses 'œuvres. — La bibliothèque du baron Taylor. — Le bal de Vinceunes. — Un habit noir introuvable. — - Epoux et père. — L'enfant abandonné. — Une position lucrative.
Je vais vous parler aujourd’hui d’un homme étrange et dont le nom, j’en suis sûr, n’a jamais frappé vos oreilles.
Il s’appelle Joseph Goizet. ' ■ .
Si Privât d’Anglemont ou Cbampfleury l’avaient rencontré sur leur route, je n’eusse pas eu l'honneur de vous le présenter le premier.' . . , . '
Son portrait serait déjà irard de main de maître, soit dans Pam inconnu, soit dans les Excentriques.
l’erraellez donc que je le cloue lians ce livre à la façon des chouettes sur les portes de fermes , et que j’esquisse à grands traits la biographie de cet illustre inconnu.
Joseph Goizet est né à Paris, de parents pauvres, mais honnêtes, à ce qu’il m’a dit. -
En quelle année? c’est ce que j’ignore; mais on m’affirmerait qu'il compte aujourd’hui cinquante-cinq printemps, que j’y ajouterais, de mon autorité privée, cinq ou six automnes, pourn’être pas au-dessous de la vérité, et lui faire honneur.
En admettant même la possibilité de mon argumentation, Goizet serait ce qu'on appelle un homme, je ne dirai pas : mal conservé, mais : à peine conservé.
Jamais aucun poète n’a fait allusion à la beauté de son visage, et de toutes les épigrammes, la plus sanglante eût été de le comparer à Antinoüs.
Pélisson se serait offensé, je crois, de lui être mis en parallèle.
Si je vous disais que les femmes n’ont jamais, de leurs doigts faits de lumière, — comme l’affirme Hugo, — fourragé les mèches de ses cheveux, vous me croiriez probablement.
Ajoutez à tout ceci qu’un crible a moins de trous que sa figure, dans laquelle se jouent une bouche trop à l’aise, quoique sans dents, et deux yeux à peine perceptibles.
Voilà pour le côté physique.
Le côté moral est moins défectueux.
Quand Goizet eut l’àge d’apprendre à lire, sa famille s’imposa les plus rud'i sacrifices.
Elle l'envoya à l’école des frères, avec les enfants d’un prince
indien qui demeurait sur le même carré qu’eux.
— La bonne fréquenlalion avant tout, avait dit le père.
Grâce à ses excellentes dispositions, et plus encore aux bons
soins des ignorantins, le jeune Goizet faisait de si rapides progrès, qu’au bout d’un an il savait déjà la moitié de ses lettres.
Très-fier de ces résultats, et pour seconder la nature, on se mit à casser sur les omoplates du petit prodige une si grande quantité de bambous, qu’une année après l’alphabet entier s’était incrusté dans sa cervelle.
Un pas de plus, et les portes de l’Ecole polytechnique s’ouvraient à deux battants pour lui livrer paMage.
En conséquence, on redoubla de bambous :
— J’en ai tant usé, me disait-il un jour, qu’en les réunissant aujourd’hui, j’en aurais assez pour me construire une case.
Enjambons par-dessus les événements.
Lorsqu’aux éléments de la lecture il put joindre ceux de l’écriture, sa joie fut incommensurable.
Il se croyait sauvé des études universitaires.
Et sa joie s’éteignit comme les dernières flammes d’un ineen-, die le jour où la classe de grammaire apparut à ses yeux.
Il ne se passait pas de jour qu’il n’eût sa leçon à copier soixante fois, sous le prétexte fallacieux qu’il n’en récitait pas un mot.
Gela le dégoûta à la fin.
On est patient dans de certaines limites.
Un soir il emporta sa grammaire chez lui, et le lendemain... le lendemain il la savait par cœur.
Telle est sa mémoire.
Sorti des bancs de l’école, sa famille, toujours prodigue, lui
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fll apprendre un mélier, celui de peintre en décor de bâtiment.
Cela consiste à imiter les bois et tes marbres.
Il y devint habite, et gagna assez d’argent pour se suffire, en dépit de la paresse qui le caractérise.
Ses passions étaient les livres et le spectacle.
11 furetait dans les étalages des bouquinistes et rentrait chez lui chargé de brochures, qu’il empilait avec un ordre qu’il n’apportait pas en toutes choses.
Et tous les soirs, quelque temps qu’il fît, il allait au théâtre se repaître de la prose des Dennery de l’époque.
Cela devait influer sur son avenir et changer subitement le cours de ses idées, tout le plan de sa vie.
Un jour il jeta ses brosses par-dessus les moulins et s’en alla trouver le rédacteur. d’un journal de théâtre, auquel il proposa de faire des mises en scène.
Je m’explique pour ceux qui ne sont pas initiés aux mystères du théâtre.
Quand une pièce est jouée, quand elle est imprimée, la province s’en empare et la monte à son tour.
Alors il lui faut les indications des décors, des costumes et des accessoires.
Il lui faut encore la position des acteurs à chaque scène, les changements de position, les gestes et presque les intonations.
C’est-à-dire l’historique de la pièce; enfin, ce qu’on nomme
mise en scène.
Tel était le travail que voulait entreprendre Goizet.
— Où avez-vous appris votre métier? lui demaiida-t-on.
— Dans tous les théâtres, et depuis cinq ans, répondit-il.
— Vous vous sentez assez fort pour le faire?
— Essayez.
Et de fait, il devint de première force à ce travail, qui de> mande une assez grande somme d’intelligence.
A chaque pièce nouvelle on le trouvait bûché dans les combles, un cahier sur les genoux, une plume à la main.
Bien qu’il ignorAl la sténographie, qui, dans un cas semblable, rend de si grands services, il y suppléait par l’activité de ses doigts, et, par les moyens ordinaires, arrivait aux mêmes résultats.
Là commence un peu sa spécialité.
On le voyait bien souvent le nez plongé dans des pièces de comédie; mais on attribuait au besoin de lecture ce qui n’était en réalité que les prolégomènes d’un travail gigantesque.
Goizet reconstituait, sans étude première, le théâtre en France, depuis le quinzième siècle.
Il jetait les premières fondations d’un dictionnaire manuscrit des théâtres, sur lequel nous allons bientôt revenir.
A son travail de mise en scène il joignit une autre spécialité.
Il devint le fossoyeur habituel du journal.
Il était chargé d’enterrer toutes les illustrations dramatiques du temps.
Et de raconter, dans un article nécrologique , les travaux et les vertus des morts.
Ce n’était pas parfait comme style, mais c’était d’une exactitude scrupuleuse.
L'anachronisme était sa bête noire.
En voici quelques exemples.
Lorsque mourut M. de Solai ne, qui laissait une bibliothèque où les ouvrages sur le théâtre , livres, broclmres cl manuscrits se comptaient par dizaines de mille, le bibliophile Jaoob, autrement dit Paul Lacroix, l'homme le plus érudit en ce genre, à ce qu’il parait, lut chargé, par la famille du défunt, du classement des pièces et de l'impression du catalogue.
Tout devait être vendu.
Ce catalogue, resté fameux, et dont les exemplaires, tirés seulement à quatre cents, sont si rares aujourd’hui qu'on les achète un prix fou, n’a pas moins de quatre volumes, dont l’un, le dernier, renferme la table.
Chacun d’eux parut séparément.
A peine le premier fut-il en vente, que le bibliophile Jacob reçut une lettre assez laconique de notre ami Goizet.
— Monsieur, lui disait-il , dans le volume que j’ai sous le yeux, vous n’avez pas commis moins de deux mille erreurs.
Grand émoi du savant, qui se transporte en toute hâte chez son critique.
— Est-il possible? fit-il.
— Pour ne vous citer qu’un fait, répondit notre héros, vous attribuez à trente auteurs différents trente pièces qui sont toutes d'Armand Durantin.
— Comment cela?
— Parbleu, c’est bien simple : le père de M. Durantin étant conseiller d’Etat, et son fils n’ayant pas, par pudeur, la faculté de signer de son nom, a pris trente pseudonymes différents pour mieux dérouler les curieux.
Le bibliophile Jacob resta tellement atterré de celte révélation, qu’il supplia Goizet de s’adjoindre à lui pour achever le travail.
Goizet le termina à peu près seul, ce qui n’empëcha pas son collaborateur de le signer sans partage.
Le line de Qutfrnrd : Bechcrches mr tes pseudonymes, esl un peu dans lo même cas.
Goizel rat coutumier du fait; avec quelques pièces de cent sous on eiploiie sa misère et son érudition.
J’ai parlé de son dictionnaire manuscrit.
C’est un ouvrage dont les feuillets emplissent une chambre entière.
Il renferme les titres de toutes les pièces jouées sur les théà* très, même les plus infimes, depuis le quinzième siècle, avec les noms des auteurs , ainsi que leurs pseudonymes, la date de la première représentation, et des notes telles, qu’une existence humaine suffit seule à se les procurer.
Mais ce qu’il y a de plus terrifiant pour celui qui consulte Goizet, c’est sa mémoire prodigieuse.
Tout ce qu’il a écrit, il le sait imperturbablement.
Prenez'^le dans la rue, demandez-lui à l’improviste quelles sont les œuvres de tel auteur, depuis Molière jusqu'à de Jallais, il vous les nommera toutes dans leur ordre d’ancienneté.
Il vous donnera par-dessus le marché des renseignements ihédils que les intéressés ne soupçonnent même pas.
Sans sa paresse, devenue proverbiale, Goizet se serait fait un nom célèbre.
C’est un érudit de premier ordre.
Malheureusement, il aime l’obscurité, il se complaît dans la misère.
Les logements qu’il a successivement occupés, disons mieux, les greniers dans lesquels il a vécu, ont été loués pour lui par des gens qui s’intéressaient à ce curieux bohème.
Quand j'en fis la connaissance, il était portier de l'école communale, rue des Récollets.
Il avait obtenu celte haute distinction à force de démarches cl par l’intervention du baron Taylor, chez lequel il avait ses grandes et ses petites entrées.
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Âu reste, il faisait bon marché de ses fonctions , car, après quelques années de service, l'escalier n’avait été balayé que par les locataires de la maison, et la loge n’avait été habitée que par des ouvriers sans ouvrage auxquels il donnait généreusement l’hospitalité.
En revanche, quand on voulait absolument lui parler, on était certain de le rencontrer dans une espèce de petit bouge qui, situé dans le faubourg Saint-Martin, s’intitulait prétentieusement: Café des RécoUets.
Ce café, un peu plus que borgne, servait de refuge aux vieillards de l’hospice des Récollets, durant le jour.
Lorsque venait la nuit, sa clientèle se renouvelait et présentait la physionomie la plus curieuse qu’il m’ait été donné d’étudier.
C’étaient des chansonniers de carrefours à l’aspect misérable, des coureurs de goguettes ou de sociétés chantantes, pour la plupart faméliques, et dont le plus riche n’avait pas cinq sous à dépenser dans ce réceptacle du talent ignoré.
Les consommations étaient, au reste, à des prix fabuleux.
Le café et le petit verre coûtaient trois sous.
La société se réunissait dans une arrière-boutique où tout était fantastique.
L’atmosphère était imprégnée de ces senteurs qui défient l'analyse.
La moisissure et le tabac, l'alcool et l’humidité se combinaient pour former ce mélange qui prenait à la gorge les visiteurs hardis à s’aventurer en ce lieu nauséabond.
Celte vapeur, condensée sur les parois fraîches des murailles, y formait comme une pluie qui tombait bientdt en gouttelettes sur le carreau crasseux du sol.
Aux fenêtres appendaient quelques loques de mousseline dont on exagérait l’importance en les traitant de rideaux.
Les habitués n’y prenaient pas garde, ils sacrifiaient aux Muses avec trop d’acharnement pour s’en apercevoir.
Dés qu’ils étaient au complet, c’est à qui d’eux tirait de sa poche un papier noirci d’encre pour se lire le travail du jour.
Et dans celle lulle paciOque autant que stérile, on n’entendait que des panégyriques incroyables.
On se décernait des palmes , des couronnes , des triomphes à faire pâlir l'ombre des Césars.
Goizet occupait la première place dans cet aréopage.
Car il est poète comme il est bibliophile.
La chanson lui doit des recueils nombreux, sinon remarquables.
Si le vent de la disette soufflait par trop fort dans le gardemanger de Goizet, il prenait sous son bras des exemplaires de ses œuvres, courait les goguettes, chantait d’une voix nasillarde quelques morceaux choisis et vendait ensuite sa cargaison à raison de deux sous le cahier.
Le baron Taylor, déjà cité, possède une bibliothèque théâtrale assez complète.
A diverses reprises il avait essayé d’acclimater notre homme au milieu de ses paperasses , qui demandaient un classement rigoureux.
Chaque fois Goizet, avec les meilleures intentions du monde, ne pouvait rester dans ce sanctuaire que le temps de se refaire à la table du maître.
Dès qu’il avait augmenté son poids d’un kilogramme, on le trouvait dormant invariablement sous le bureau du noble baron.
Des bouteilles à moitié vides indiquaient traîtreusement à quel genre de travail il occupait ses loisirs. ,
Un jour, le duc d’Orléans donnait un bal à l’armée.
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La scène se passait à Vincennes.
El le baron Taylor était l’ordonnateur en chef.
Tout avait été préparé par ses soins.
Pour ceux qui se la rappellent, cette solennitéj dont on était avare sous Louis-Philippe, est une des plus remarquables qu’on ail vues.
La salle entière était faite de faisceaux d’armes, depuis le canon, qui simulait le pilier, jusqu’aux pistolets qui formaient les arabesques.
Un vélum immense recouvrait les convives, qui, dans leurs costumes pittoresques, ajoutaient encore à l’éclat de la fêle.
C’était un scintillement d’acier, d’or, de lumière et de cristaux, atténué fort heureusement par les mille toilettes des femmes invitées.
Le baron, un peu souffrant ce jour-là, s'éiail fait remplacer par Goizet.
El pour le contraindre à plus de dignité, on l’avait revèlu d’un habit noir irréprochable.
De la tenue, surtout I lui avait dit, en le voyant parlifj celui dont il allait endosser la resj)onsabilité.
— Soyez tranquille! avait répondu Goizet, la distinetion et les bonnes manières, ça me connaît.
Le fait est qu’à minuit, le faux baron, en compagnie de tous les valets de service, était étendu sans mouvement sur des idonceaux de bouteilles cassées.
Le lendemain môme, il était en manches de chemise, quand il se présenta devant son maitre.
Jamais il ne sut ce qu’était devenu l’habit confié à sa garde.
Depuis ce temps, par exemple, ses compagnons de cette nuit ont en grande estime le baron Taylor, qu’ils trouvent bon enfant et pas fier.
Goizet est marié, à son grand regret.
Par des raisons de hautes ou basses convenances, il vit séparé (io sa femme, ancienne élève de la Légion d'honneur.
Il est père comme il est époux.
À cette occasion, je me rappelle une particularité de sa vie que je pourrais passer sous silence si j’étais un historien moins sérieux.
Que Goizet me le pardonne, ou plutèt se le pardonne s’il le peut.
Un de ses enfants, le plus jeune, tombe malade.
Aussitôt il le conduit à l’hôpital deseufanls. '
Et sans arrière-pensée, j’aime à le croire, il donne à l’employé une adresse qui n'étail pas la sienne.
Plusieurs mois s’écoulent, pendant lesquels Goizet, déliant, de son autorité privée, ce qui ne peut être délié pour les orthodoxes que par la mort ou par Dieu seul, c’est-à-dire son mai riage, renvoie sa femme, non pas chez ses parents, elle n’en avait plus, mais où bon lui semble d’aller.
Lorsqu’un matin on frappe à sa porte.
Il ouvre, et subitement il se trouve en face d'un homme et d’un enfant.
L’enfant, c’était le sien, l’homme, c’étifit un employé de l’Assistance publique commis à sa recherche.
— Monsieur, je vous ramène votre fils, lui dit l’inconnu.
— J’ai donc un fils ? fil Goizet.
— Apparemment.
' — Tiens I je l’avais oublié.
Puis, après un instant de réflexion :
— Eh bien, ajouta-t-il, reconduisez-le chez sa mère.
Là-dessus il ferma sa porte et fut se recoucher.
Ma foi, c'est du Jean-Jacques ou je me trompe.
Aujourd’hui Goizel organise, une fois par an, la bibliothèque de la Société des auteurs dramatiques, bibliothèque achetée, on se le rappelle, à Francisque jeune, moyennant une pension ?ia* gère de cent francs par mois.
^11 gagne ce jour-là trois ou quatre francs.
Je crois que ce sont toutes ses ressources.
Bobino, — Allons voir Gougibus. — Les acteurs en bois. — Pantomime et danse de corde. — La corde en permanence. — Prix des places. — La parade. — Cuisine littéraire à l’osage des auteurs. — Les trois troupes. — Clairville aîné. — Clairville cadet. — Les inconnus célèbres. — Les chasseuses de jeunes premiers. — Madame Gougibus. — Madame Clairville. — Le traître et la femme à l'hache. — Le souffleur Aieaume. — Les comédiens réduits au silence. — Le tombeau des gloires déchues. — La chaîne des directeurs. — Colleuille. — Les souliers de Chaumette. — Dupuis. — La perte d'une mère. — Madame Colleuille. — L’échafaud et la mort. — Un bourreau facétieux. — De l’influence du tabac à priser sur les tètes coupées.
11 y aurait peut-être une histoire curieuse à faire du théâtre du Luxembourg. Situé, comme on le sait, dans une position exceptionnelle, et pour ainsi dire au bout du monde, il s’est sufG longtemps à lui-méme au moyen d’une clientèle restreinte, mais composée d’habitués si fidèles qu’ils se connaissaient entre eux et formaient comme une seule famille.
On se demandait des nouvelles de sa santé en s’abordant le soir.
Pendant les entr’ actes, fort longs d’ordinaire, les hommes lisaient le journal, les femmes tricotaient des bas, et les Auver> gnats mangeaient des cervelas à l’ail.
Quelques matrones amenaient des chiens qu’elles entraient par contrebande en les cachant sous leur châle.
El les enfants, usant d’une liberté qui frisait la licence, jouaient dans les corridors à cache-cache ou à colin-maillard.
C'était un public de province où les bourgeois étaient en majorité.
Quelques boutiquiers et tant soit peu d’ouvriers complétaient l’ensemble des spectateurs à l’époque où Bobino régnait par-delà le Luxembourg.
Pendant dix ans les gens dont nous parlons lurent les mêmes noms sur l’afflche sans jamais s’en lasser.
Bien plus, ces noms devinrent un des plus grands attraits qui les attirassent dans ce petit bouge.
Et sans savoir quelles pièces on jouait, on se disait ;
— Allons voir Gougibus.
Quand on veut rire aujourd’hui d’une littérature facile et citer des acteurs médiocres, on a soin de prendre pour terme de couipaiaison le théâtre du Luxembourg.
Tant on a d’esprit de nos jours!
C'était bien pis autrefois.
Les acteurs étaient en bois.
Ceci se passait en 1814, l’année de l’invasion.
Quatre ans après, le genre était déjà plus relevé : on jouait la pantomime, avec des titres comme : i4r/a^tii protégé par rÂwour.
Enfin, vers 4819 ou 1820, l’autorité bienveillante autorisa l'usage de la parole, mais dans des limites si restreintes qu’un seul des personnages avait le droit de s’en servir dans la pantomime.
L’insuffisance était d’autant plus flagrante qu’à chaque instant les fantoches animés déployaient des banderoles eiolamatives pour exprimer les événements trop difficiles à rendre par le geste.
Tantôt on lisait : Le traitre Barbastal est mort!
Ou bien : Le coupable périra! *
Mais on se rattrapait sur la corde raide.
Chaque intermède exhibait son danseur.
Une particularité étrange des représentations de cette époque, c’est l’obligation imposée au théâtre de maintenir la fameuse corde en permanence.
11 fallait qu’elle restât à demi tendue.
En sorte que le théâtre, représentât-il un palais, un bois, un village, du moment où les acteurs voulaient passer d’un côté de la scène à l’autre, ils ne le pouvaient faire qu'en enjambant l’obstacle.
On ne comprend pas bien de nos jours les motifs d’une semblable exigence, qui peut paraître au premier abord assez ridicule.
Le fait est qu’alors elfe ne choquait personne.
Nos aïeux la trouvaient môme fort naturelle.
Ce qui fait honneur à leur caractère.
Le spectacle n’était pas seulement dans la salle.
Il était encore à la porte.
Sur un petit échafaudage, on pouvait gratis assister à la parade qu’exécutaient M. et madame Bobino.
Leur verve endiablée réunissait un public enthousiaste, désireux de connaître la composition du spectacle qu’ils annonçaient à l'issue de leurs exercices.
C'étaient de petites pièces qu’on décorait du nom de scènes comiques sur l’affiche.
Si bien que les fanatiques, ne sachant jamais ce qu’on allait jouer, entraient et voyaient jusqu’à vingt fois la même chose.
Le prix des places était à la portée de chacun.
L’orchestre était coté 0 fr. SO c.
Le parterre coûtait 0 fr. 30 c.
Il y avait des semblants de loges au prix exorbitant de0fr.7S c.
Mais elles étaient toujours données, sous peine de rester vides.
Les auteurs du temps, qui n’étaient autres que les acteurs euxmèmes, avaient un procédé si simple pour composer leurs vaudevilles qu’il suffit de l’esquisser à grands traits pour en faire saisir tous les rouages.
Ils prenaient, par exemple, le Coiffeur et le Peiruquier, de Scribei ils changeaient les noms propres, transformaient les métiers, et nommaient cela : le Cordonnier et le Savetier.
Le répertoire entier des Variétés fut ainsi représenté, sans que jamais on leur ait cherché noiso.
Il y avait trois petites troupes distinctes.
La première était composée des danseurs de corde qui figuraient modeslemenl dans les vaudevilles.
La seconde était celle des enfants.
La troisième^ c’est-à-dire la grande troupe, était celle des grandes personnes.
Parmi les enfants, l’un d’eux, sorte de petit bonhomme gros et court, se faisait remarquer par une voix emphatique autant qu’enrouée.
C’était Nicolaïe, dit Clairville aîné.
Le vrai, le seul Clairville qui s’est fait connaître depuis par ses couplets et ses revues.
11 fit là un rude apprentissage de la vie celui qui, trente-cinq ans plus tard , devait se réveiller chevalier de la Légion d’honneur.
En 4826, le théâtre, pour se venger probablement du mutisme qui lui était imposé, faisait réciter dans les entr’actes, au futur auteur dramatique, des morceaux de poésie de Colin d’Harleville, de Regnard et autres.
On y bâillait fort et haut.
Une fois, entre autres, qu’il poétm ait, comme dit le père Gagne, une pièce de vers intitulée l’Ennui, on fit un tel tapage, on le sii'Qa si vertement, qu’il s’enfuit ahuri , en se bouchant les oreilles.
Après Clairville aîné venait naturellement Clairville cadet. Celui-là passait son frère de la tète.
Il était long, mince, efflanqué, à ce point qu'on le retira de la seconde troupe pour l’enrôler dans la troisième, dès qu'il out atteint sa seizième année.
C’est lui qui remplissait le rôle d’HamIet dans la pièce de ce nom.
L’infortuné paraissait portant dans ses bras une urne de la grosseur du poing : Mânes de mon père, disail-il d’une voix altérée et tremblante, tant il avait peur, j’ai juré de vous venger, et je réitère ici mon serment.
Je ne sais comment il prononçait.
Mais le publie entendait très-distinetemenl ceci ;
— Anes de mon père, j’ai juré de vous manger...
Ce qui ne laissait pas que de jeter dans l’assistance une certaine perturbation d'idées.
Il y avait aussi Francis.
Il tenait l’emploi des amoureux, malgré ses quinze ansi
L’infortuné jouait encore sur la même scène, en 1836, mais, hélas! devant les banquettes vides, alors que ses compagnons d’enfance étaient depuis longtemps partis pour d’autres deux.
One certaine Adèle était morte de la poitrine.
Une autre, du nom d'Angélina, qui promettait d’étre belle à miracle, s’était faite religieuse.
Une autre, une troisième, qu’on appelait Ccle«te et dont les débuts s’étaient effectués dans les Fureurs de Famour, est maintenant à Londres directrice du tbé&lre du Strand.*
La grande troupe se composait de M. et madame Dauvergne, qui dansaient sur la corde avec leur progéniture.
De Devigny, le boiteux, dont la spécialité était les viètix généraux.
De Gougibus, ancien arlequin des Funambules, et qu’on n’employait que dans la pantomime.
On le disait bègue.
D’autres affirmaient qu’il élnii sourd au point de ne pas s’entendre parler, quand cela lui arrivait, car une troisième catégorie de cancaniers déclarait qu’il était muet.
De toutes les rumeurs publiques, la plus singulière était celle qui laissait croire que les amoureux du théâtre disparaissaient de temps à autre, enlevés par les comtesses du faubourg Saint- Germain.
Le fait peut être vrai; il y a des drôlesses partout.
Il est invraisemblable cependant, parce qu'on ajoutait qu’elles les épousaient.
 cèté de M. Gougibus se tenait madame son épouse.
Jamais aucune reine de théâtre n’a savouré plus voluptueusement que celle-ci les triomphes qu’on lui prodiguait.
Ce que cette femme a soulevé de Iransportsj causé d’enthousiasme, est indescriptible.
Quand elle sortait par la porte des artistes, qui donne sur la rue de Madame, la queue, quelque longue qu’elle fât^ se désorganisait en un clin d'œil pour la voir passer.
Et cependant, elle n’avait rien de bien remarquable.
C’était une petite femme brune, à la taille souple, k la chevelure noire, mais dont la voix, quoique aigrelette, avait assez de fraîcheur.
Entraînée dans le tourbillon de la vie, elle disparut un jour.
On la retrouva plus tard dans une loge de portière et tirant le cordon à ses anciens admirateurs.
Semblable à la mère des Gracques, on peut citer madame Clairville, qui s’écriait, en présentànt ses deux fils : Voilà mes seuls bijoux!
Cette bonne dame représentait tour à tour les portières et les duchesses.
Amable remplissait les rôles de traîtres.
Le public avait fini par le prendre au sérieux.
On le délestait à la ville à cause de son emploi au théâtre.
Baptiste prêtait sa physionomie aux niais de mélodrame, aux jocrisses de comédie, aux queues rouges du vaudeville.
Et Claral
Quelle femme!
Elle se battait au sabre, à l’épée, au pistolet, à la carabine, à l'hache, et plus tard au crochet.
Car elle épousa sur ses vieux Jours un chiffonnier de la rue Saint-Jacques.
Le soufiléur se nommait Âleaume.
Un jour d’à-propos patriotique, en 18S3, il escalada la scène, et, dans un couplet sur l’air des Cancans de village, il annonça aux spectateurs qu’il allait faire partie, désormais, de la troupe des comédiens.
Couplet et souffleur furent fort applaudis.
Ici commence pour le théâtre une ère nouvelle.
Celle de la débine la plus épouvantable.
Bien qu’ils eussent joué le Soldat cultivateur (lisez : le Soldat laboureur), une pièce dans laquelle on célébrait à coups de can-
tates les louanges du roi Cliarics X, les comédiens se virent de nouveau retirer le privilège de la parole.
Ils en revinrent à la pantomime.
Et le public déserta comme un seul homme.
Il ne reprit la route de Bobino qu'après 1830.
Le gouvernement de Juillet, plus libéral que le précédent, s’était empressé de rendre au modeste théâtre ses prérogatives anciennes, qu’il conserve encore heureusement.
Quant à M. et madame Bobino, mis à la retraite par quelque directeur réformiste, ils sont morts de misère à Vaugirard, se plaignant de l’ingratitude des hommes en général et des directeurs de théâtre en particulier.
Depuis, les directions ont été fort changeantes et fort changées.
Carpier, Hostein, Tournemine, Colleuil'e et Gaspari se sont succédé les uns aux autres dans cet héritage bien plus ruineux que profitable.
A l'exception de Tournemine et de Gaspari, tous ont sombré dans ce petit coin de l’océan dramatique.
Us se sont rattrapés ailleurs: Carpier, aux 'Variétés; Hostein, à la Gatté, au Cirque et au Châtelet; Tournemine, à l’ Ambigu.
Colleuille est maintenant directeur de la salle, à l'Opéra.
C’est de lui dont nous allons parler.
Colleuille est le directeur auquel je dois mes débuts au théâtre. Il joua ma première pièce.
A tout dire, il ne la paya pas, mais, comme il ne me donna rien pour la seconde, le système des compensations n’en fut que médiocrement troublé.
Colleuille était un homme qui frisait la soixantaine, à l’époque où nous le prenons.
Son embonpoint convenable lui donnait l'air suffisamment majestueux pour qu'on l’abordât le chapeau à la main.
Pour conserver les distances, lui restait la tôle couverte.
Jamais on n’eût deviné, en regardant sa figure placide, qu’il fut un maître dans l’art de mjstifier.
On le croyait candide et simple, alors qu'il n'était que dissimulé.
Ses yeux, cachés sous la boursoufflure naturelle des paupières, n’accusait rien de leur malignité.
Et chacun se livrait d’autant plus volontiers au bonhomme qu’il parlait peu et mal, laissant ainsi à son interlocuteur une supériorité d'élrculion qui lui devenait souvent funeste.
Depuis longtemps, Colleuille ne savait où donner de la tète.
Soa théâtre déclinait sensiblement et à vue d’oeil.
Les recettes étaient un mythe, et vous aurez, je crois, une idée complète de sa débine quand j’aurai dit qu’il empruntait à ses auteurs I
Quelques-uns même le payaient pour être joués.
Il n’est pas difficile, après cela, de croire que les artistes avaient un arriéré respectable.
Les à-cornple se donnaient par vingt sous.
Dans la troupe, il y avait un certain Chaumette, engagé spécialement pour jouer les grimes.
Le pauvre diable, qui gagnait soixante francs par mois, demeurait sur les hauteurs de Bdleville.
Tous les malins, il traversait Paris pour se rendre à la répélitiou, apprenant ses rôles en route et déjeunant d’un petit pain.
La répétition terminée, vers deux heures, il revenait chez lui dîner.
Puis il retournait à son vers six heures, pour s’en aller
dériiiitivement après le spectacle.
Entre ses courses vagabondes, et comme délassement, il soufflait du verre.
Car le malheureux était marié, il avait même des enfants.
On comprend ce qu’il devait user de chaussures à ce métier de facteur errant, et la difficulté qu’il avait à les remplacer, grâce à son budget infime, qu'il louchait, encore à grand’ peine, par tractions infinitésimales.
Une fois, entre autres, il remplissait le rôle d’un colonel en retraite, dans un vaudeville de MAf. Duvert et Lausanne : La
POâsiB DES AUOCRS, BT...
Mais il n’avait pour illustrer son personnage qu’une paire de souliers fantastiques.
C’étaient des lambeaux de cuir maintenus, autant que possible, par des ficelles habilement noircies à l’encre.
L’illusion était complète.
Cela ne s’apercevait pas plus de la salle, que l’obélisque sur la place de la Concorde.
L’artiste en avait honte lui-même.
Ses yeux se portaient involontairement à ses pieds durant le spectacle, et, n’y tenant plus, il résolut de ne reparaître le lendemain qu’avec des souliers neufs.
Dans cette alternative, la pièce étant jouée d’ailleurs, il alla trouver le directeur au contrôle :
-i- Mon cher monsieur Colleuille, lui dit-il, 11 me faut à tout prix de l’argent.
— De l’argent ? demanda l’interpellé avec un certain embarras, et pourquoi faire?
— Pour acheter des chaussures. Celles que j’ai sont percées, mes doigts passent au travers, et sans compter que j’en souffre dans mon amour-propre, cela ne vous fait pas honneur aux yeux d’un public exigeant.
— Permellezl reprit le directeur recouvrant tout à coup son sang-froid et montrant les chaussures incriminées, sont-ce les mêmes?
— Sans doute. Je n’ai que celles-là,
— Veuillez, s’il vous plaît, monter li-dessus.
En même temps il désignait un tabouret à l’acteur qui, sans préjuger aucun résultat, obéissait cependant à l’ordre de son supérieur.
Celui-ci prit gravement son binocle, l'essuya minutieusement, le mit sur son nez et regarda les pieds de son pensionnaire.
Puis, dans cette posture, il fit deux fois le tour du tabouret après quoi, se redressant de toute sa taille :
— Mon cher ami, dit-il, vous pouvez continuer à jouer avec, je vous donne ma parole d'honneur que, s’il y a quelques légers trous à vos souliers, cela ne s’aperçoit pas du tout.
Dupuis, le comique aimé des Variétés, faisait alors partie de la troupe.
Ses appointements s’élevaient au chiffre respectable de soixantedix francs par mois, non compris un bénéfice annuel qui pouvait lui rapporter hardiment cent francs... de dettes.
Il débuta dans un de mes vaudevilles : le Pêcheur béarnais, et, je puis le dire à la honte des directeurs, il avait alors autant de talent qu’aujourd'hui.
Ce qui ne l'a pas empêché d’attendre une huitaine d’années qu’on voulût bien le remarquer.
Il arrivait de Belgique, son pays natal, amené par une duègne passionnée qui régnait sur son âme, en dépit des âges.
La dame avait quarante-six ans, Joseph n’en comptait que vingt-un.
A l’expiration de l’année une brouille, survenue entre les deuz amants, amena leur séparation.
Dupuis resta plusieurs jours inconsolable.
II pleurait dans tous les coins.
— Eh bienl lui dit Colleuille un soir, vous voilà donc en deuil, mon pauvre ami ?
— En deuil? fit Joseph qui refusait de comprendre.
— Dame, n’aves-vous pas perdu madame votre mère ?
— Ma maîtresse, vous voulez dire?
— Quoil cette vieille dame?
— Ah! monsieur, je n’en retrouverai jamais une pareille I poursuivit Dupuis passant à un autre ordre d’idées.
— Bah I reprit Colleuille, ayez seulement un peu de patience, je vais en engager une plus Agée.
Au reste le père Colleuille n’avait au Luxembourg que la direction des bons mots ou des bons tours.
La vraie puissance était aux mains de sa femme.
Madame Colleuille, qui, dans sa jeunesse, avait eu des succès prodigieux en province, avait conservé une entente parfaite du théâtre.
Voici l’appréciation que j’en retrouve dans une biographie dramatique de 1825 :
« Colleuille (madame Alexis) tenait l’emploi des Dugazon à Lille. Sa réputation est venue s’éclipser un peu dans ses débuts à la Porte-Saint-Martin ; on a remarqué en elle une voix assez agréable, mais prétentieuse, riche en agréments de mauvais goût. Dans le rôle A' Abricotine, de Riquet à-la~ffouppe, elle a paru trop vieille et trop maniérée, et, si elle a reçu quelques bravos, elle les a dus à une roulade et à une cadence perlée qui sont venues étonner les oreilles d’un public peu accoutumé à ce délire musical. Madame Colleuille est, dit-on, vivement regrettée à Lille! »
Elle suivait les répétitions et mettait en scène elle-môme.
Douée d’une énergie peu commune, elle pourvoyait à tout, se
multipliant à l'infini pour faire face aux embarras les plus graves.
Ses conseils aux jeunes débutants dans la carrière dramatique étaient de véritables le^‘ons, et plus d’un doit à oette femme excellente une portion du talent qui le distingue à présent.
Ces temps sont loin déjà.
Le théâtre a subi des modifications qui l’ont transformé.
Les artistes d'aujourd’hui ont des souliers aux pieds.
Le directeur actuel a des bottes et du foin dedans.
Bien que le Français soit malin, puisqu'il a créé le vaudeville, il paraît qu’il n’a pas seul le privilège d’étre gai, car on m’a conté une anecdote hollandaise digne de figurer parmi les plus drôles du genre.
Elle n’est pas des plus modernes, elle date de la Révolution, et c’est le théâtre national d’Amsterdam qui nous en fournit le prétexte.
On jouait un drame assez sombre dont le sujet était la mort des comtes d’Egmont et de Thorn.
Pour renchérir encore sur les péripéties palpitantes d’une action déjà poussée au noir, les auteurs avaient placé dans leur œuvre une scène terrible et propre à donner le cauchemar même aux spectateurs les plus indifférents.
Ce que je vais expliquer.
Au troisième acte, le jugement qui condamnait d'Egmônt et de Thorn à la décapitation avait reçu son exécution, et le théâtre représentait toutes les horreurs du supplice.
L’échafaud se dressait d’autant plus terrible que les corps des victimes étaient encore là palpitants, tandis que leurs télés blémies et sanglantes gisaient à terre séparées du tronc.
C'était le réalisme poussé à sa plus grande puissance.
Pour atteindre à ce résultat sinistre, et pour compléter l’illusion, les cadavres étaient fait d’étoupe, tandis que les têtes étaient véritablement celles des acteurs qui, debout sous le
plancher de la scène, avaient le cou solidement enchâssé dans des trappes admirablement jointes.
Un échafaud, d’ordinaire, suppose la présence d’un bourreau. Le nôtre était, sous ce rapport, au grand complet. Non-seulement ta justice des hommes était représentée par un gaillard solide, mais encore par un orateur de premier ordre.
Car, 1 homme h la hache, après avoir accompli son œuvre do destruction, adressait aux têtes décollées un discours en trois points qui paraissait médiocrement les intéresser.
A plusieurs reprises, les patients avaient demandé qu’on supprimât le monologue ou qu’on t’abrégeât de moitié.
Malheureusement la justice des hommes, implacable dans ses vengeances, avait nettement refusé d’en ôter un seul mot.
De là naquit une explication de coulisses, où les horions remplacèrent, pour un instant, les persuasions dictées d’ordinaire par la sagesse elle-même.
El comme la justice des hommes avait été la plus maltraitée dans ce conflit peu pacifique, elle jura de s'en venger.
En conséquence, elle jeta le lendemain môme, sous le nez des télés coupées, une poignée d’un tabac si concentré qu’on assista ce soir-là à une résurrection tout aussi inattendue que curieuse.
Ce fut d'abord un éternuement dont la mort jusque-là ne paraissait pas avoir le privilège.
Puis bientôt une série d’épithètes si grossières qu’on jugea prudent de laisser tomber le rideau, pour ne pas contraindns les dames à baisser les yeux.
Que se passa-t-il ensuite?
On l'ignore.
Mais la pièce ne reparut plus sur l’affiche.
Les droits d'auteun. — Tristan l’Ermite. — Les Rivales. — Quinanlt.
— Ce qu’on payait les pièces au zva* siècle. — • La Société des auteurs et compositeurs dramatiques. — Les billets d’auteur. — Combien se vendent les manuscrits. — D’un système de balance en matière de droits d’auteur. — Les Pilules du Diable. — Les droits de Laurent. — Le Courrier de Lyon. — Les droits de M. Porcher. —
. La Sontag. — L’hiver de 1829. — Le bénéfice d’un machiniste. — La fortune pour un bras cassé. — La parure de l'empereur Nicolas.
— Le souper du czar. — Permettez à la Sontag de se retirer.
J’ai donné dans l’un de mes précédents chapitres l’origine de certaines coutumes de théâtre, à propos des feux et du côté cour et côté jardvu
Si jamais l’idée d’écrire un dictionnaire étymologique sur cette matière vient à séduire un de mes confrères^ et s’il y traite consciencieusement la langue qui se parle dans les coulisses, il aura plus fait pour l’histoire du théâtre que beaucoup d’écrivains prétendus sérieux.
Si j’avais le temps de préparer ce travail , assez long et sur.
toul sans profits, je ne voudrais pas en laisser le mérite à celui qui, forcément, le traitera quelque jour.
Que je l’y aie aidé tant soit peu, et je serai déjà satisfait.
Serait-il sans intérêt, même pour les lecteurs bénévoles, de connaître, par exemple, l’origine des droits d’auteurs?
Je ne le crois pas.
Bon nombre de personnes , et parmi celles-ci j’en puis désigner de fort intelligentes, m’ont demandé souvent, assez indiscrètement du reste, en voyant mon nom sur une affiche de tliéâlre : Si cela m’était payé.
J’aurais pu répondre à ces curieux, pour la plupart à la tête d’un commerce, qu’il n’est pas dans les usages de prendre le talent et le temps d’un bomme sans lui donner une rétribution qui le fasse vivre.
Pas plus qu’il n’est dans les habitudes d’emporter un objet d’une boutique sans le payer au préalable.
Mais, pour dire aussi franchement ma façon de penser à cet égard, je me serais probablement brouillé avec des gens que j’estime, sans les aimer toutefois.
Je me suis contenté de répondre assez modestement que cela m'était payé.
Et je dois ajouter que mon aveu n’a jamais manqué d’étonner mes interlocuteurs.
Non-seulement on est payé quand on fait jouer une pièce de théâtre, mais encore on est grassement payé.
De toutes les rémunérations des œuvres de la pensée, c’est la plus large et la plus prompte.
Les droits d’auteurs sont, à Paris, du dixième de la recette brute pour les plus petits théâtres.
Pour quelques-uns, les droits s’élèvent à douze et même à quinze pour cent, sans y comprendre les billets.
Autrefois, et jusqu'au milieu du dix-septième siècle, l'auteur, moins heureux que de nos jours, traitait avec les directeurs à des prix différents et vendait sa pièce une fois pour toutes.
Nous devons à Tristan l’Ermite l’abolition d’un procédé qui, pour être humiliant, devenait forcément inproductible par la nature même des débats.
Entre l’homme qui vend sa marchandise et celui qui l’achète, la question d’art a bientôt le dessous quand elle est aux prises avec l’économie.
En 1643, l’auteur que nous venons de nommer présentait aux acteurs du Théàlte-Français une comédie en cinq actes et en vers, intitulée : les Rivales.
Bien qu’il eût un puissant rival dans Corneille, la réputation de Tristan l'Ermite était suHisamment assise pour qu’il imposât des conditions exagérées.
Aussi sa pièce fut-elle reçue et payée... trois cents francs t
Trois cents livresi cent ëcus! trente pistoles 1
Comme on voudra.
Quelques jours après la première représentation des Rivales, Tristan l’Ermite avoua timidement aux acteurs qu’il n’était pour rien dans la pièce , dont le véritable auteur, un de ses élèves, à peine âgé de dix-huit ans, s’appelait Quinault.
Le môme qui Gl, depuis, Armide.
Le jeune homme, pour éviter une chute, avait voulu débuter sous le patronage de son maître.
Mais alors, messieurs de la Comédie-Française, qui, jusquelà, avaient trouvé la pièce charmante, commencèrent à l’analyser, et découvrirent une foule d’imperfections que le nom de Tristan les avait empêché d’apercevoir d’abord.
Le directeur ne voulut plus la payer que cent cinquante
francs.
Après de longs pourparlers, après des propositions sans nombre qui furent faites de part et d’autre, on convint d’attribuer au débutant littéraire le neuvième de la recette pendant les six premiers mois, après quoi la pièce appartiendrait définitivement au théâtre.
Cet usage, équitable au fond, ne devint pas exclusif.
Il eut même quelque peine à prendre , et les annales de la Comédie-Française mentionnent qu’on y achetait, après celle de QuinauU des pièces moyennant une somme payée comptant.
On trouve, dans les registres du temps, les traités suivants :
A Molière, pour les Précieuses ridicules^ < ,000 livres en trois paiements.
A Molière, pour Don Garcia, 968 livres.
A Molière, pour Zes Fâcheux, 1 ,100 livres.
En 1662, à Boyer, pour la tragédie Bontiaxare, ISO louis d’or. En 1663, à Corneille, pour Attila, 2,000 livres.
En 1670, à Corneille, pour Bérénice, 2,000 livres.
En 1677, à la veuve de Molière, pour le Festin de Pierre, 200
louis d’or, etc.
Peu à peu, ce mode tomba en désuétude.
On fixa un certain prix par recette.
Mais longtemps encore les auteurs ne touchèrent cette somme que pendant plusieurs mois.
EnCn, les droits d’auteurs s’étendirent sur toutes les représentations à Paris et dans les départements.
Ce fut le 7 mars 1829 que M. Scribe et quelques autres auteurs fondèrent, pour la défense de leurs intérêts et pour la perception de leurs droits, la Société des Auteurs et Compositeurs drcunatiques, en vertu de laquelle Clairville, par exemple, touche plus, pour un acte, que n’a reçu Corneille pour Bérénice.
Plus tard, un certain nombre de billets, dits d’auteurs, furent attribués par traité aux membres de cette société, chaque soir oè leurs œuvres figuraient sur l’affiche.
Ils en firent profiter leurs amis, leurs parents et leurs portiers, jusqu’au jour où Porcher, l’ancien chef de claque de la Porte- Saint-Martin, eut l’idée de les leur acheter.
Cette heureuse découverte amena trois bons résultats.
D’abord, les gens à qui l’on donne des billets de faveur, et qui sont les premiers à éreinter ceux dont ils les tiennent, n’eurent plus cette douce satisfaction.
Ensuite les auteurs y trouvèrent un supplément de recettes qui s’apprécie en fin d’année.
Enfin, Porcher lui-même y gagna quelques millions, avec lesquels sa veuve peut continuer son commerce, tout en laissant tomber les bribes de sa table sur le tapis de son rival, Léon Sari.
On comprendra, par ce qui précède, que l’augmentation des droits d’auteurs haussa la vente des manuscrits.
De même que les libraires publiaient autrefois sans rétribution les brochures d'une pièce, de même ils les paient aujourd’hui au poids de l’or.
Pour s’en convaincre, il suffit de jeter les yeux sur les prix exigés par Scribe à diverses époques de sa carrière littéraire :
En 4812, le premier ouvrage de ce spirituel vaudevilliste fut acheté 100 francs, payables en livres.
En 1813, l’Ecole du village fut payée 130 francs.
Le comte Ory fut ven-iu 200 francs.
En 1818, une Visite A Bedlam fut achetée 400 francs.
En 1822, Valérie lut acquise moyennant 3,000 francs.
En 1826, la Neige (al cotée 700 francs.
Bertrand et Bâton, 4,500 francs.
Et en 1®35, une Passion secrète, 2,090 francs.
Aujourd’hui, certains manuscrits sont poussés jusqu’à cinq mille francs.
La vie est si chère I
J’ai dit que les droits d’auteurs étaient énormes.
Certains directeurs ont trouvé le moyen de les réduire.
Ceux-là, qui ne brillent pas par une probité scrupuleuse, partagent tout simplement avec les auteurs désireux d’étre joués quand même.
D’autres encore donnent un tiers, un quart, un cinquième aux hommes de lettres dans la misère.
Il en est môme qui font payer la satisfaction qu’on éprouve à voir son nom sur une affiche.
Ces derniers sont les moins coupables, en ce qu’ils s’adressent à des gens orgueilleux et riches pour la plupart.
Mais ils oublient trop facilement que la place qu’ils donnent aux écrivains de passage est un vol qu’ils font à de pauvres diables qui, du produit de leurs œuvres, feraient vivre toute une famille.
Ea revanche, les grands de la littérature, — presque tous appartiennent au comité des auteurs chargés de maintenir et de défendre les traités de la Société, — rançonnent impitoyablement les directeurs qui ne peuvent se passer d’eux.
En dépit des droits convenus, ils empochent une prime Cx'e et se font attribuer deux ou trois pour cent de plus que leurs confrères.
Ici, comme ailleurs, les petits paient pour les grands.
Laissons cela.
En France, où tout doit finir par des chansons, les articles sérieux ne peuvent se tirer d’affaire qu’en traînant à leur suite une série d’anecdotes.
Voici les miennes.
Je les choisis naturellement dans l’ordre d’idées qui précède.
En 1830, le Théâtre iwctimcd du Cirque-Olympique eut l’idée de monter une féerie importante.
Le directeur la commanda sur-le-champ à deux auteurs d'un certain mérite et déjà faits à ce travail, où les machines jouent un rôle plus important que la littérature.
C’étaient Ferdinand Laloue et Ânicet Bourgeois.
Mais il y mil celte condition, sine qua non, qu'elle serait faite avec toutes les restrictions possibles.
La question d’économie devait primer toutes les autres.
Il sufflt de l'avoir vue pour s’en convaincre-
De toutes les féeries connues, les PiMes du Diable est celle qui coûte le moins cher et produit le plus d’effet.
S’il en fallut une preuve convaincante, elle est dans l’empressement que mirent à la monter presque tous les théâtres de la province.
Les auteurs ne se dissimulèrent pas, au premier abord, l’empêchement presque insurmontable de forger une pièce de ce genre avec le peu de ressources qu’on leur offrait.
Comme ils étaient habiles, ils tournèrent assez proprement la difficulté en reportant sur des trucs aussi nombreux que microscopiques rinlérét que ne pouvaient offrir ni les décors ni les costumes.
Il est de mise, au théâtre, qu’on ne peut fabriquer une féerie sans le secours d’un machiniste.
Pour celle-ci, les auteurs s’adressèrent de préférence à Laurent, qui, tout à la fois, cumulait les fonctions de machiniste, de clown et d’acteur.
Le brave homme indiqua la façon de transformer les gens en dindons, les berceaux en murs, les poteaux en seringues, et ses bons conseils en douze mille francs d’honoraires.
A la vue de ce chiffre, le directeur fit un bond si prodigieux qu’il disparut dans les frises et retomba dans le troisième dessous.
Laurent fit simplement agir une trappe et ramena l’impressario devant lui.
— Gomment! fit celui-ci, je demande une féerie économique, et la note du machiniste s’élève à douze mille francs? Qu’on aille me chercher les auteurs.
Une fois en présence des coupables, les explications recommencèrent avec un peu plus de bruit qu’auparavant.
- Voyons, proposa Laloue, j’ai le moyen de tout concilier.
Laurent a peut-être surfait son mémoire, qu'il y renonce. Pour l’indemniser sans que cela vous coûte un sou, nous lui donnerons un tiers des droits d’auteur.
— Je ne veux pasi formula Laurent; montée comme elle l’est, votre pièce n’ira pas un mois, et je toucherai cinq ou six cents francs à peine.
— Alors nous allons plaider, lança la directeur, et vous aurez moins encore.
Le soir même le machiniste entrait en arrangement.
Il acceptait les offres, signait la pièce comme garantie de sa créance, et se réservait de jouer, durant toutes les représentations, le rôle de Sottinez.
Je ne sais pas s’il rentra dans sa créance, mais la pièce ayant eu mille et quelques représentations, on peut évaluer les droits de chaque auteur à deux cent mille francs environ.
Une bagatelle.
Mon autre histoire est relative au Courrier de Lyon.
Ce plat mélodrame , que Paulin Ménier a seul galvanisé par un talent inimitable, semblait avoir une existence des plus précaires.
Ses trois parrains, Moreau, Siraudin et Delacour, avaient été contraints, aux répétitions, de s’adjoindre Maquet pour mettre sur leurs pattes certaines scènes mal assises.
Entre autres, la scène des deux Lesurque dans la prison.
Malgré ce renfort heureux, qui n’ajoutait qu’un intérêt secondaire à l’œuvre, les apparences de succès étaient si mal entrevues, que les auteurs, en masse, vendirent leurs droits à Porcher, moyennant douze cents francs.
La pièce a vécu au moins quatre cents fois déjà.
. Oh 1 le théâtre!
Il y avait une fois une cantatrice allemande qui s’appelait Henriette Sonlag.
Ce qui veut dire, en bon français : Dimanche.
Que ce soit pour cela ou pour toute autre cause , lorsqu'on lisait ce nom sur l'affiche d'un théâtre, à Berlin, à Dresde, à Leipzig, on était assuré d’encaisser la plus forte recette possible.
Un jour, on se lasse de tout, même de la gloire, la jolie chanteuse, — ai-je dit qu’elle était jolie? — échangea son nom plébéien, mais illustre, contre celui de comtesse de Rossi.
Elle renonça volontairement à des succès brillants pour se donner la jouissance inconnue d’une voilure à panneaux armoriés.
Jouissance incomplète, à juger du temps qu’elle dura.
Après quelques mois de mariage seulement, la Sontag, plus brillante que jamais , reparut pour étouffer sous de nouveaux lauriers la froide et silencieuse patricienne.
Ce fut une grande joie pour les dilettantes de Berlin et plus encore pour le caissier du théâtre, dont l’emploi tournait à la sinécure.
Après avoir mis à sec l’enthousiasme des blonds Allemands, la Sontag éprouva le désir qu’ont toutes les illustrations, de venir à Paris se faire sacrer artiste.
Elle épuisa en une saison toutes les voluptés du succès.
Chaque fois qu'elle paraissait, c’était pour elle un nouveau triomphe.
El bien qu’elle gagnât à ce métier des soiqmes fabuleuses, le
chiffre de sa forlune se mainlenait constamment au môme ni* veau.
Avait-elle donc des goûts ruineux?
Non.
Ü faut demander aux pauvres ce qu’elle faisait de tout l’argent que lui rapportait son adorable talent.
L’hiver de 1829, si rigoureux et si long, passa presqu’inaperçu, grâce à son inépuisable charité.
Cette année-là réunit dans le même but et dans le môme trio ; la Sontag, la Damoreau et la Malibran.
Toutes trois chantèrent au profit des malheureux.
L’année suivante, c’est-à-dire en 1830, la Sontag régnait à Varsovie, où, malgré les chaleurs, la cantatrice forçait, pour ainsi dire, les habitants à s’empiler dans la salle de spectacle.
Trois fois par semaine, les lundis, mercredis et vendredis, la recette moyenne s’élevait au chiiïre respectable de douze mille florins, soit sept mille deux cents francs de notre monnaie.
Les autres jours appartenaient aux employés du théâtre pour en disposer à titre de bénéfices.
Un terme assez impropre, attendu que le public, pour se reposer des enchantements de la veille, se dispensait d’assister au spectacle du lendemain.
Sur ces entrefaites, un pauvre machiniste, trop bien doté du ciel sous le rapport de la postérité et pas assez au point de vue des appointements, voyait approcher avec inquiétude le jour où la recette viendrait jeter dans son ménage un peu plus d’abondance, un peu plus de joie, en dédommagement d’une année de privation et de misère.
11 availemprunté quelque argent pour subvenir à des dépenses
imprérues, et ses scrupules allaient jusqu'aux dernières limites de l’exagération.
Il ne parlait rien moins que de mourir s’il ne rendait à ses créanciers la somme dont il s’élait constitué le débiteur.
Cette somme, relatirement infime, il s’agissait de 300 francs, absorbait toutes ses pensées.
Il en rêvait la nuit.
Déjà le spectacle, qui constituait son bénéfice, était affiché-
C’étaient de vieilles pièces ennuyeuses et connues, de ces repoussoirs qui font fuir à toute volée les gens, même les plus fanatiques de théâtre.
Il le savait si bien, qu’en regardant celte affiche, les larmes lui venaient aux yeux, la tristesse envahissait son cœur.
Mais qu’y faire?
La veille au soir il était seul dans les coulisses.
Appuyé contre un portant, la tête entre les mains, il écoulait d’un air morne la voix de la Sontag, qui chantait en ce moment.
La belle jeune femme avait entonné sa tyrolienne de Sleh nur devant un auditoire exalté.
Chaque lois que la musique offrait un temps de repos, le vide était comblé tout aussitôt par de frénétiques applaudissements.
L’artiste devenait folle d’émotion.
Son trouble augmentait à mesure qu’elle avançait dans sa lâche.
Quand elle eut terminé, quand elle sortit de scène, elle était agitée à ce point, qu’elle accrocha du pied la saillie d’une coslière.
Alors, sans pouvoir s’arrêter sous l’impulsion du choc , elle fit quelques pas en avant.
Une trappe était entr’ouverte.
El fatalement elle allait y tomber.
Elle allait se blesser, se tuer peut-être, lorsqu’ un homme se
rr i. .
jette au devant d’elle, la saisit au passage, et conjure ainsi le danger.
Mais la Sonlag, ainsi lancée, traînait avec elle ce que les phy> siciens appellent la vitesse acquise, c’est-à-dire une force d’impulsion décuplée.
En l’arrêtant dans sa course, il en résulta, pour le sauveteur, un contre-coup terrible qui se traduisit par la fracture d’un bras.
Le sauveteur, c’était notre machiniste.
Entouré' tout aussitêt, ce fut à qui lui donnerait les soins que réclamait sa blessure.
Au premier rang, et la plus désolée, se tenait la cantatrice.
Elle ne savait comment exprimer sa reconnaissance.
A ce moment, un des assistants s’avise de dire à voix haute que le lendemain viendrait à propos en cette circonstance, puisque c’était le bénéfice du blessé.
— Eh bien I s’écria la Sonlag, nous jouerons le spectacle d’aujourd’hui.
Ce fut au tour du travailleur à chercher dans sou langage, ’ plus chaleureux qu'éloquent, ce qui pouvait témoigner de sa joie.
Ne trouvant rien d’assez expansif, il fondit en larmes et baisa les mains de sa bienfaitrice.
Le lendemain il était riche.
L’empereur Nicolas assistait à cette représentation.
Vers le milieu de la soirée, il envoya à la Sontag une magnifique parure, que l’artiste refusa.
— Rien n’est à moi ce soir, répondit-elle.
Une heure après, le prix des bijoux était versé dans l’escarcelle du bénéficiaire.
Après le spectacle, un aide-de-camp vint, de la part du czar, prier madame la comtesse Rossi d’accepter à souper au château.
Cette iavitalioD, venant d’un souverain, équivalait à un ordre. Elle promit de s’y rendre.
Dès qu’elle parut au milieu de l'illustre assemblée , l’huissier de service annonça fastueusement : Madame la comtesse de Rossi.
— A la bonne heure! murmura insolemment à ses côtés une princesse de la cour, mais assez haut pour être entendue, ce n’est pas l’actrice qu’on nous impose, c’est la comtesse qui vient à nous. Les convenances ont été respectées.
Le souper fut triste.
Il y avait trop d’étiquette.
Afin d’en rompre la monotonie, quelqu’un parla de la délicieuse tyrolienne de Sleh mr auf, et témoigna le désir de l’entendre encore une fois.
Les convives, et l’empereur lui-môme, appuyèrent sur cette idée, qui leur sembla réellement heureuse.
Alors l’artiste se leva avec dignité.
Et se tournant vers l'autocrate :
— Sire , dit-elle simplement, c’est la comtesse de Rossi que vous avez invitée, permettez donc à la Sontag de se retirer.
Et elle s’en alla.
Potier. — Les Invalides. — 114 ans sur le cr&ne d’un seul homme. — Devant une bouteille de Bordeaux.— Une reconnaissance imprévue*
— La retenue de mademoiselle Déjazet. — Les mariages entre comédiens. — Luis et Thérésina. — Lune de miel et lune rousse. — Séparation. — La courtisane de Madrid. — Lettre d’un éponx à sa femme. — On tient à son nom. — Jane Gray. — Un dénouement étrange. — Le tailleur de Théaulon. — Une représentation brillante.
— Où les horloges de village peuvent jouer un grand rôle .
En 1826, Potier, le grand , le célèbre artiste, eut à créer à la Porle-Saint-Marlin le rôle d’un invalide centenaire, dans une pièce intitulée : les Invalides.
On comptait peu sur ce vaudeville, qu'on jouait à l'occasion de la fête du roi Charles X, et qui devait disparaître de l’affiche après la première représentation.
A l’encontre des prévisions, le succès fut incroyable.
Et, s’il en faut croire la chronique, Taltna lui-môme se serait écrié, après avoir vu Potier : Ce trophée<là m’empêchera de dormir.
C’est que l’acteur, en effet, méritait qu’on le remarquât.
Il s’était fait une tête admirable qui , sans donner prise à la caricature, accusait toute la décrépitude qu’un siècle de ravage peut imprimer sur une face humaine.
Son corps semblait ployer sous le poids des ans, ses jambes vacillaient, et de ses yeux éteints s’échappaient comme un dernier rayon d’intelligence.
Quand il parlait, sa voix tremblotante exhalait comme un murmure pénible, un écho plaintif qui faisait peine à entendre.
Le toui Paris de ce temps-là voulut assister à cespectacle,qui menaçait d’autant plus de s'éterniser qu’on avait retranché de la pièce la partie politique.
Il n’en restait absolument qu’une intrigue légère, mais pleine de sentiment, et par cela même fort attachante.
Comme surcroît d’attrait, une loge d’honneur était mise à la disposition des vrais invalides, qui venaient chaque jour, au nombre de dix, assister à la représentation d’une œuvre si intéressante pour eux.
Quelques épisodes touchants signalèrent ces soirées charmantes, déjà si loin de nous.
On vit deux manchots qui, ne sachant comment exprimer leur admiration, se cotisèrent pour applaudir avQC les deux mains que la guerre avait épargnées.
Le personnage que représentait Potier était pris sur le vif.
C’était la copie d’un invalide encore vivant , malgré son âge excessif; il avait 114 ans.
Tout firr d’avoir un sosie qui jetait sur ses derniers jours un éclair si vif de la gloire à laquelle on aspire, quelque peu d’ambition qu’on ait, il voulut juger par lui-même de l’effet que produisait son image.
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Il se fit transporter, avec toutes sortes de précautions, jusqu’au théAtre, et se plaça sur le premier rang de la loge réservée.
Ce fut une grande solennité.
La salle, remplie de spectateurs qui formaient autant de curieux, partageait sa vénération entre l'imitation et la réalité, entre le vieux soldat et le comédien extraordinaire.
Le spectacle une fois terminé, le bon vieillard, tout attendri, demanda instamment qu’on lui amenât son Ménechme.
11 voulait le remercier et le féliciter.
Le public, toujours avide d’approcher un artiste à la ville, encombrait le foyer, refusant obstinément d’évacuer le théâtre.
Quand Potier parut, ce fut un tonnerre d’applaudissements.
Il avait eu l’esprit de garder son costume et de rester grimé.
Chacun se rangea à la hâte pour livrer passage à l’artiste, qui se trouva bientôt en présence de son original.
On fit asseoir les deux vieillards, dont l’un avait 58 ans, devant une table où les attendait une bouteille de vieux bordeaux, et l’on entama sur-le-champ le chapitre des souvenirs.
Potier avait servi dans sa jeunesse; il put tenir tête à l’ancien.
On paria campagnes, blessures, faits d’armes, que sais-je I
Si bien qu’au bout d’une demi-heure ils se reconnurent.
Le centenaire, encore en possession de toute sa mémoire, surtout en ce qui touchait son régiment, se souvint d’avoir été le sergent-major du buveur qui lui tenait tête.
Et non pas, comme on pourrait le croire, par un effet d’optique ou par les fumées d’un vin généreux.
Il donna des preuves irréfutables de ce qu’il avançait.
Des preuves que l’artiste accepta autrement que par condescendance.
La situation devenait de plus en plus attendrissante.
Elle atteignit bientôt le plus haut terme, quand on vit les deux vieillards se presser dans les bras l'un de l’autre.
Ce qui se passa devint indescriptible.
C’étaient des cris, des trépignements, des hurrahs frénétiques.
L’heure était venue de se séparer.
On prodigua de nouveau les soins les plus affectueux à cet ancien héros d’une armée disparue.
Comme il était tard, on voulut lui préparer au théâtre un bon lit et un excellent souper.
Mais il refusa.
— Quand on est au service, dit-il, il n’est pas permis de découcher sans permission.
Il fallut absolument le reconduire à rHàtel des Invalides.
On a souvent reproché à mademoiselle Déjazet la hardiesse avec laquelle cette charmante comédienne lance à la tête des spectateurs les mots les plus graveleux.
Certes, on ne peut nier ni son audace ni son talent en pareille circonstance; mais il faut tenir compte de la bonne volonté que le public apporte à saisir au passage les saillies de l’actrice.
La réputation qu’elle s’est acquise dispose favorablement les auditeurs à souligner chacune des paroles qu’elle prononce, et même à lui donner un sens égrillard.
— La chose était telle, au Palais-Royal, me racontait mademoiselle Déjazet, qu’ayant à remplir le rôle d’une domestique infidèle, la salle entière fut scandalisée quand, récapitulant ma
dépense, j’en vins à dire cette phrase insignifiante : En trente, je pose trois et retiens un zéro.
Je ne sais si je m'abuse , mais il me semble que les gandins de nos jours sont moins rigoureux.
Il faudrait autre chose de plus pimenté pour exciter leur indignation.
On est ou bien robuste ou bien corrompu par le temps qui court.
Je me suis demandé bien des lois pour quelles causes les artistes se marient entre eux.
C’est un sujet si grave que j’ose à peine l’aborder.
Sur dix de ces mariages, il y en a presque toujours onze de malheureux.
Les occasions de larder, à coups de canif, le contrat passé par devant l’officier civil, sont si nombreuses, qu’il faut une vertu plus que robuste pour savoir résister à la tentation.
Et c’est à qui des deux commencera le premier.
Comme il m’est interdit, touchant celte matière, de raconter rien qui soit trop récent; mais comme aussi je me suis donné la tâche d’écrire quelque chose qui soit un exemple pour les ménages à venir^ je vais rappeler à ceux-ci l'histoire de Luïs et Tbérésina.
CJu’était-ce que Luïs?
Un bachelier de Salamanque.
Qu’étail-ce que Thérésina?
Une actrice de dix-sept ans, jolie comme un ange et vertueuse comme un dragon.
ir
La première fois que Luïs, qui s’appelait en outre de Rimana,
Digitieed by Coogle
aperçut la jeune fille dont il s’agit, c’était au théâtre de Madrid, pendant une représentation à laquelle il assistait comme simple spectateur.
La voir et l’aimer fut, comme on dit dans les récits d’un drame, l’afTaire d’un instant.
Restait à le lui dire.
Or, ce n’est pas citose facile que de pénétrer à sa guise dans le sanctuaire oCi se cachent les artistes.
fl y a, sans compter les cerbères, des réglements formels qui interdisent aux profanes l’entrée du temple autrement que dans l’enceinte réservée à la foule.
Pour trancher la difficulté, Luïs de Rimana, qui d’ailleurs se sentait attiré vers la carrière dramatique par un goût irrésistible, alla trouver le directeur et s’engagea dans sa troupe.
Dès lors il put aborder Thérésina, lui peindre à loisir tout son amour et se faire aimer de cette enfant, qu'il épousa bientôt après.
Les premiers mois d’un mariage sont, dans la catégorie des couleurs, d’un azur si parfait, que l’œil en est ébloui, fasciné.
Dans la classification des sucreries, c’est un miel auprès duquel celui tant renommé de Narbonne ressemble à du chicotin.
Au reste, les poètes, afin de réunir en un même faisceau ces deux métaphores si disparates au premier abord, ont acclimaté cette phrase, devenue proverbe : lune de miel.
Ceci nous explique le bonheur que ressentirent les deu3^ époux pendant un temps qu’il ne nous est pas donné d'apprécier.
Mais hélas I le soleil, qui fait mûrir les citrouilles, fait également pâlir l’azur et le change en un jaune indélébile.
De même qu’il fait tourner le miel, sous ses rayons ardents, pour le laisser à l’étal de vinaigre.
Autre métaphore qui correspond , dans le calendrier des amours, à ce fameux dicton : lune rousse ; en d’autres termes, qu’on voudrait bien délier, sur la terre, ces liens qui ne peuvent être déliés que dans le ciel.
Telle fut, au bout d’un an, la situation de Luïs et de Thérésina.
Non pas, comme on pourrait le croire, qu'ils eussent épuisé la coupe de toutes les voluptés et que l’abus des jouissances ait amené chez eux la satiété.
C’est dans un autre ordre d’idées qu’il nous faut chercher l’instinct qui les poussait à la séparation.
Thérésina, dans son art, était supérieure à son époux.
Et chaque Jour elle avait à souffrir toutes les piqûres que faisaient à son amour-propre les insuccès de Luïs.
Son humeur s’en aigrit jusqu’à devenir insupportable.
De son côté, le comédien, à bout d’épreuves, et jugeant intolérable celte existence orageuse, prit le prétexte d’un voyage; il s’éloigna de sa femme après avoir acquis la preuve qu’elle n’avait plus, pour lui, môme un semblant d’amour.
A peine Thérésina fut-elle en possession de cette liberté tant ambitionnée, qu’elle n’eut plus de frein.
Ses désordres éclatèrent au grand jour. \
Elle devint en peu de temps la courtisane la plus célèbre de ! Madrid et même de l’Espagne. |
C Au milieu de ses débordements, alors qu’elle ne songeait plus à l’autorité d’un époux qui, cependant, veillait sur elle, quoi- j
qu’absent, elle reçut un matin la lettre suivante : '|
■ Madame,
« Du fond de mon obscure et triste retraite, j'ai entendu par* 1er de votre honteuse renommée.
« Je ne viens pas vous adresser des reproches^ ils vous feraient rire.
a Je ne vous dirai pas que ma vie, flétrie par vous , s’écoule dans les larmes et dans l’opprobre.
« Que vous importe? le feu s’inquiète-t-il de ce qu’il dévore?
« Aussi ne vous demandai-je rien pour moi.
« Mais il y a trois jours, mon vieux père est mort dans mes bras.
« Il était pauvre, mon père; sa seule richesse était un nom honorable, celui que je vous ai donné.
U En mourant, il m’a supplié de vous retirer ce précieux écusson que vous traînez dans la fange , et c’est la dernière volonté de mon père que j’exécute.
« Pesez bien mûrement cet ordre que je vous transmets, de ne plus porter le nom de Rimana.
a Je n’invoquerai pas les lois.
« Elles ne m’accorderaient aucune satisfaction.
« C’est à vous seule que je m’adresse... ne l’oubliez pas.
• Lois DE Rihana. >
Cette lettre plongea Thérésina dans toutes sortes de réflexions.
Sans discuter les chagrins, vrais ou faux, dont était dévoré son mari, elle ne pensait qu’à ce nom dont on voulait la dépouiller, bien qu’il représentât pour ses intérêts toute une raison sociale.
C’était sous ce nom qu’elle s’était fait une double puissance de talent et de courtisancrie.
Le quitter, c’était tout perdre.
D’ailleurs, il lui appartenait de par la loi, et les menaces de Luis n’avaient pas, à distance, un caractère assez effrayant pour l’arrêter.
Elle résolut de le garder.
Puis elle continua sa vie d’actrice et de courtisane.
Sur ces entrefaites, un jeune poète, épris du talent inimitable de la tragédienne, composa pour elle un drame historique dont Jane Grey était l’héroïne.
La Rimana joua ce rôle d'une façon remarquable.
La scène de la prison décida du succès de l’ouvrage.
Douée d’une physionomie étrangement mobile, Thérésina exprima avec tant d’énergie la folle terreur d’une victime aux prises avec le bourreau, que le public, un instant transporté, crut assister au spectacle réel d’une exécution.
Depuis un mois l’artiste interprétait chaque soir ce rôle , qui la plaçait si haut dans l’estime de ses compatriotes.
On ne jurait plus que par la Rimana.
Elle en était d’autant plus Hère, que sa vogue de femme à bonnes fortunes s'en était encore accrue.
Et puis, le silence absolu de Luis, en dépit de sa lettre, commençait à la rassurer si complètement, qu’elle s’endormait dans une aveugle confiance.
Un soir, le drame touchait à sa fin, la Rimana venait d’entrer en scène, un peu moins affligée que d’ordinaire, parce qu'elle se savait attendue par un prince amoureux de ses charmes, et pour être plus tôt à son rendez-vous, elle pressait le dénouement de
toutes ses forces.
La pièce lui semblait interminable.
Aussi fut-ce arec un sentiment de joie profonde qu’elle vit se dresser le bourreau.
Celui-ci parut masqué, comme toujours.
D'un geste, il indiqua le fatal billot à Jane Grey, qui s’agenouilla promptement.
Mais, sans partager la vivacité de l’artiste, le mime arrangea le cou de la victime avec une complaisance hideuse.
Thérésina, pour la première fois de sa vie, se sentit pâlir.
Elle obéissait à de secrètes terreurs qui venaient de naître en elle au moment où la hache du bourreau s’était levée sur sa tète.
Elle pensa s’évanouir.
Cependant il fallait achever le rèle.
Elle tendit en frémissant ce cou si beau, si jeune que des baisers brûlants allaient effleurer tout à l’heure.
Puis, toutes ses sensations restèrent inachevées.
Sa tète venait de rouler sur le plancher.
Luis de Rimana, car c’était lui, éla son masque :
— Eh bien, messieurs, dit-il, le mauvais acteur a bien joué celte fois, n’est-ce pas?
De quoi parlerai-je après une histoire aussi lugubre?
Du tailleur de Théaulon, si vous le voulez bien.
C’est un moyen de passer du grave au doux, du plaisant au sévère.
A l’une des réunions des auteurs dramatiques, -- cela se passait en 1829, — un particulier, trop bien vêtu pour un homme
de lettres, mais d’un physique parfaitement idiot et trop en désaccord avec la profession qu’il affichait, fut remarqué par son air ahuri. Profondément retiré dans l’embrasure d'une fenêtre, n’adressant la parole à personne et paraissant même éviter qu’on lui pariât, il semblait honteux et confus comme le corbeau de la fable.
Avait-il donc perdu son fromage?
C’est ce dont voulut s’assurer M. Dupin, qui piqua droit vers l’instrus, auquel il demanda son nom.
— Bastien, répondit l’interpellé.
— Bastien? Nous ne connaissons aucun confrère de ce nom. Pour quel théâtre travaillez-vous donc?
— Je ne travaille pas pour les théâtres, je travaille pour M. Théaulon.
— Ah I quel ouvrage avez-vous fait pour lui?
— Quel ouvrage!... des masses d’ouvrage! Voilà deux ans que je rhabille, et il me doit un mémoire de 2,100 fr.
— Vous êtes donc tailleur?
— Sans doute.
— Eh! mais alors, vous n'avez pas le droit d'être ici.
— Bab I c’est ce qui vous trompe.
Et l’industriel tire de sa poche un transport que l’auteur do l’Artisfe ambitieux lui avait fait de deux sixièmes de ses droits d’auteur.
Ce qu’il fallut d’arguments pour le convaincre que la réunion n’avait qu’un but purement littéraire, ce qu’il fallut dépenser de raisonnements de toutes sortes pour lui démontrer qu’un créancier, quelque fût son titre, ne pouvait y représenter son débiteur, ne peut s’apprécier que par le procédé violent, mais rationnel, dont on usa vis à vis de lui.
Après une heure de pourparlers, on le flanqua net à la porte.
Disons tout, il était Alsacien.
Gaspary, que je tiens pour l’un des meilleurs directeurs-de
théâtre, me racontait un jour une anecdote bien plaisante que je me bâte de transcrire ta>:dis que je m'en rappelle encore.
Dans une tournée départementale qu’il fit, il y a quelques années, avec une portion de sa troupe , l’idée lui vint de s’arrêter dans un bourg où le hasard l'avait seul conduit.
Pour mettre à profit la soirée qu’il avait à dépenser généreusement au sein d’une population légèrement abrutie, il résolut d’y donner une représentation dramatique qui laissât un souvenir durable de ses artistes.
— Avez-vous un théâtre? demanda-t-il.
— Un théâtre? lui répondit-on. Pourquoi faire? Jamais on n’a joué la comédie chez nous.
— N’importe! J’aurai l’honneur d’y introduire ce genre. Vous avez, au moins, une salle de bal?
— Une salle de bal? Pourquoi faire? Jamais on n’a dansé chez nous.
— Diablel... Il n’y a donc pas un endroit où l’on puisse dresser une estrade pour les acteurs et disposer quelques bancs pour, ceux qui viendront les voir?
— Pardonnez; il y a la halle.
— Est-elle couverte ?
— Pour ça, oui.
— Est-elle fermée?
— Pour ça, non.
— De mieux en mieux I
Une heure après, grâce à cet esprit d’initiative qui distingue celui dont nous parlons, la halle était entourée de bâches solidement maintenues par des cordes.
Une estrade en planches s’appuyait complaisamment sur quatre futailles vides, et des bancs mobiles attendaient les spectateurs affamés de spectacle.
Pendant qu’on procédait à l’installation de ce théâtre un peu forain, le tambour de ville faisait à savoir, qu’avec l'autorisation de Monsieur le Maire, il serait donné le soir môme une brillante représentation de : le Mauvais gas, pièce à grand spectacle, pour
les débuts de la troupe des grands théâtres de Paris. Le tout à la satisfaction générale. On commençait à sept heures précises.
A l’heure dite, une des dames, qui n'était pas du premier acte, se chargea de la recette.
Elle se plaça près de la porte d’entrée qu’on avait ménagée dans un angle, en relevant un coin de bâche.
Peu d’instants après, la salle était pleine.
On joua les cinq actes avec le môme décor.
A chaque entr'acte, les paysans allaient prendre l'air.
Mais comme ils n’étaient pas au fait des habitudes théâtrales, ils s’empressaient de payer de nouveau chaque fois qu’ils rentraient.
— Tiens I j’vas voir encore c’tacte-là^ disaient-ils.
Vers le milieu du dernier acte , Gaspary s’aperçut avec effroi qu’il n’avait pas de cloche pour sonner l’heure à laquelle devait périr le traître.
Et c'était d’autant plus indispensable, qu’à chaque instant on parlait dans l’ouvrage de ce léger détail : A minuit, le misérable aura vécu! Encore une heure, et minuit sonnera!... Minuit par ci, minuit par là.
— Le diable emporte minuit 1 pensait Gaspary.
Tout à coup une inspiration subite illumina sa cervelle.
Il tira sa montre.
Elle marquait minuit moins deux minutes.
Et l’heure de tuer le traître était venue.
— Ah! ah! fit-il, en narguant celui-ci, tu comptais échapper à la vengeance divine, n’est-ce pas? Détrompe>toi. Il est minuit moins deux. Tu vas mourir tout à l’heure.
— Mourir? moi? Jamais ! accentua l’acteur.
Gaspary reprit sa montre et la regarda de nouveau.
— Minuit moins une. L’heure approche, murmura-t-il.
— Eh bien! qu’elle vienne, je l’attends.
À ce moment, la cloche de l'église fît retentir les échos du bruit de son airain.
C'était là-dessus que comptait Gaspary.
Au douzième coup, il poignarda son adversaire.
Les paysans racontèrent le lendemain que, dans la pièce jouée la veille, il y avait une horloge qu'on aurait dit qu’elle était vérttable.
La tribu des musiciens. — De la musique an point de vue de la colla» boration, et réciproquement. — Bartboly. L’homme an petit cimetière. — Le châtelain noctambule. — Laisses aller cette canaille. — M. Ponsard et son buste. — Voltaire père. — La vie de Napoléon. — Les deux Arlequins. — Le feu chez d’Ennery. — Le paravent de mademoiselle Boisgonlier. — Le théâtre Français, U y a soixante ans. — Le mot de la fin.
J’ai parlé précédemment, à propos de la collaboration, de certaines pièces où le nombre des auteurs est plus considérable que celui des scènes.
Sans approuver ce genre de travail on arrive cependant à le comprendre.
Mais quand il s’agit de musique, on éprouve un peu plus d’étonnement.
D’autant plus qu’il n'y a pas de collaboration proprement dite dans la réunion de plusieurs compositeurs s’attelant au même opéra.
On devine que chacun d’eux a composé son morceau qu’il pourrait signer à part en le retirant de la partition commune.
Il est vrai que, dans nos anciens opéras-ballets, les quatre ou cinq actes qui les composaient étaient autant de petites pièces séparées et réunies au moyen d’un litre général.
Ainsi, LES Fêtes de Paphos se décomposaient de la façon suivante : le premier acte, intitulé Vends et Adonis, était de Collet de Messine’, le deuxième acte : Bacchds et Ebigonb, appartenait à Leclère de Labruère, et le troisième : l'âmodb et Psyché, avait pour père Louis-Paul Abeille, sous le nom de Voisenon.
La musique du tout était de Cassanéa de Mondowille.
Dans LES Fêtes d'Edterpe, le premier acte : la Sibylle, était de Paradis deMoncrif, ledeuxième acte: Alphée et AaÉTHD8E,de Brunet, le troisième acte : la Coquette trompée, de Favart.
Dauvergne avait fait la musique des trois actes.
Si l’on fait l’analyse des Fragments héroïques, joués en 1759, on trouve, au premier acte : Phaetdsb, de Fizelier, musique de Isso; au second acte, Zéhide, de Laurès, musique du même; au troisième acte : Apollon berger d’Admète, de Lefranc de Pontpignan, musique de Oresset.
En 1766, on représenta : les Fêtes lyriques.
Elles étaient composées de Lindor et Isméne, de Joliveau, musique de Francœur neveu; Anacréon, de Caàusac, musique de Rameau, et Erosinb, de Paradis de Moncrif, musique de Berton père.
Tout cela était de la collaboration collective.
Nous allons passer, non plus à des pièces cousues au bout les unes des autres, mais à une seule et même tragédie lyrique où les auteurs abondent.
En 1820, on donne un opéra : Pharaon, en trois actes.
Le premier acte d’Ancelot, musique de Boieldieu.
Le deuxième acte, de Guiraud, musique de Berton Gis.
Le troisième acte, de Soumet, musique de Kreutzer.
La pièce était de circonstance; les auteurs, voulant arriver plus vite, s’étaient mis six.
Voici Tenir Vendôme en Espagne^ où nous trouvons encore, pour chaque acte, un compositeur différent : Boitldieu, Auhw et Hirold.
Pour Blanche de Pbotbncb, ils sont cinq : Boïeldieu, Berton fils, Chérubini, Paër et Kreutzer
Chérubin! avait seul écrit le troisième acte.
Dans la musique de ballets-pantomimes il n’est pas rare de trouver deux compositeurs côte à côte; l'un compose les airs de danse, l’autre la musique d’expression, pour la partie mimique.
Plus souvent encore, deux noms de musiciens signifient que l’œuvre du premier, arrêtée par la mort, a été achevée par l’autre.
C’est ainsi que Blangini termine la fausse Dcègnb, de Délia Maria.
Fromental RaUvy achève pour la même cause l’opéra de Ludovic, d'Hérold.
Adam met la dernière main à Lambert Simnel, de Monpou.
Davssaigne, à son tour, compose des récitatifs pour Stbato- NICE que son oncle, Méhul, n'avait fait qu'en opéra-comique.
Enfin, Nicolo Isouard meurt sans avoir complété sa partition d'âladin, Binincore se charge de la continuer et meurt luimême ayant ajouté peu de chose à ce qui existait déjà.
C'est Habenech à qui revient la charge d’écrire les derniers morceaux de l’œuvre qui parait peu de temps après.
D’autres fois, certains auteurs français n’ont pour tout travail que d’orchestrer, ou réorcheslrer les partitions de compositeurs étrangers.
On en a vu même transporter des morceaux, qui n’étaient pas d’eux, dans des œuvres inconnues, et signer modestement à côté du véritable auteur.
M. Berliozy par exemple, arrange, — on appelle cela : arran~ ger, ■— arrange le Feettchutz de Weber pour le théâtre de l’Opéra.
NiedervMyer arrange, — j’aimerais mieux : dérange, — des morceaux de iZorrnt, pour la pièce de Robert -Bbuce.
Ainsi de suite.
Le plus célèbre dérangeur de notre époque est le fameux Cas~ tu Blate, qui s’est fait un nom à ce joli métier-là.
Il ne me reste plus qu’à parler de quelques pièces qui jouent un peu le r61e d’un morceau de viande sur lequel viendraient s’abattre une nuée de corbeaux.
La première, de M. Eve de Dole, dit Maillot, le créateur de MAJDAHB ÂMGOT, se nomme le Congrès des rois, opéra comique en trois actes.
Elle voit le jour, ou plutôt la lumière des quinquets en 1794, sur le Théâtre-Italien.
Comptez maintenant les musiciens qui se partagèrent le livret:
Grétry, Méhul, Solié, Dalayrac, Berton, Deshayes, Devienne, Jadin, Trial, Blasius et Chémbim.
Onze 1
La pièce tomba lourdement.
Non pas que le talent fit défaut à l’œuvre, les compositeurs étaient tous des maîtres, mais ce qui manquait visiblement c’était l'unité.
La seconde pièce que nous ayons à mentionner a pour titre : LA MARQUISE DE BRINVILLIERS, Opéra comique en trois actes représentée, en 1831 , sur le théâtre de l’Opéra-Gomique.
Elle est de Scribe et Caetil-Blaie.
La musique est signée : Auber, Batton, Battu, Blangini, Boieldieu, Caraffa, Chirublni, Hérold, et Paër.
Ils ne sont que neuf 1
Mais ce fut une cbùte.
Je ne conclus pas.
Je cherche vainement à relier ce qui précède à ce qui suit.
La transition ne me vient pas.
A moins que mes lecteurs ne veuillent bien considérer une boîte à musique, dont j’aurai l'occasion de parler tout à l’heure, comme se rattachant à la question des compositeurs.
Il s’agit de Bartholy, l'éminent directeur du théâtre Beaumarchais et de bien d’autres bouis-bouis.
Bartholy, quand il avait les destinées de ce temple qui fleurit à deux pas de la colonne de Juillet, était l’homme, en apparence, le plus timide, ne disons pas de la terre, ce serait ambitieux, mais du quartier dans lequel il promenait ses rêveries.
En réalité le soin qu’il apportait à éviter ses semblables était moins l’efTet de la honte que le besoin d’échapper aux questions trop interrogatives exprimées par des créanciers, des auteurs dramatiques et autres animaux tout aussi dangereux.
Quand il en apercevait unse diriger ostensiblement de son côté, il obliquait, soit à droite, soit à gauche, suivant les circonstances, usqu’à ce qu’il ait mis entre son fâcheux et lui unedeces petites colonnes indiscrètes qui décorent toute ta ligne des boulevards.
Une fois en état de défense, il tournait autour du monument, comme un écureuil dans sa cage.
Les initiés à ce manège se gardaient bien de le suivre dans cette voie dangereuse.
Mais les imprudents ou les forts lui emboitaient le pas, comme on dit vulgairement.
Alors il se passait un drame étrange.
Dans cette course vertigineuse à laquelle on n’était pas assez dressé, généralement, on se fatiguait si vite et si bien qu’au bout de dix minutes on tombait, comme une pièce de Dunan-Mousseux, pour ne plus jamais se relever.
On était mort.
Bartholy, au contraire, se sentait, lui, plus ferme et plus dispos après cet exercice devenu indispensable à sa belle santé.
Il continuait sa promenade sans jeter môme, sur sa victime, un oeil de pitié.
A la colonne suivante, il tuait de la môme manière un nouvel imprudent.
Ainsi de suite, jusqu'à la Madeleine, d’un côté, et de l'autre, de la Madeleine à la Bastille.
Ce que j’écris est de l’histoire.
Si quelqu’un en doute, qu’il aille examiner les monuments signalés.
Les traces ds circonvolution de Bartholj sont eneore visibles.
Les colonnes sont usées par son frottement à un mètre deux centimètres.
Sa taille, juste!
Si parfois, par extraordinaire, un homme plus fort que les autres, un géant, ne se lassait pas dans celte lutte inégale, et que par une tactique savante, en rebroussant chemin, par exemple, il se trouvât face à faee avec son antagoniste, à chaque demande qu’il adressait, il recevait une réponse invariable, un : Oui, monsieur, tellement prolongé, tellement agaçant, qu’au bout du eompte il préférait abandonner la partie.
On en a vu devenir fous.
Une légère digression indispensable à mon récit.
La boîte à musique va faire son entrée.
Il y avait dans la journée, adossé au théâtre, une sorte de marin à la barbe inculte, à la jambe coupée , qui montrait aux passants un cimetière en raccourci.
Les tombes, taillées dans des blocs de marbre, mesuraient un centimètre cube, à peu près, et les cyprès ressemblaient, comme deux gouttes d'eau, aux arbres des bergeries qu’on donne aux enfants.
Pour unifier tout cela, une musique imperceptible — la boite en question — faisait entendre des airs étranges.
Cela provenait d'un fait bien simple.
Les engrenages des roues pouvaient se comparer à la bouche d'une femme à son déclin.
Les dents étaient absentes.
ir
Un jour, Nanleuil et moi avions à parler à Barlholy.
Il s'agissait de prendre rang pour une lecture aux artistes.
Nous trouvons instantanément notre directeur, qui, semblable au lézard, prenait le soleil devant son immeuble.
À notre vue, le phénomène précité se manifeste sans hésitation.
Bartholy dévie de sa route, pique droit vers la colonne la plus voisine et se met à tourner.
Par malheur pour lui, nous étions en nombre.
En sorte qu’après un siège relativement court, nous nous emparions du fuyard.
Et tandis que Nanteuil le tenait par un bras, je le tenais par l’autre.
Dans cette position de coupable entre deux gendarmes, il se laissa ramener au point de départ.
— Et notre pièce? lui demanda mon collaborateur.
— Oui, monsieur, répondit le directeur dans l’embarras.
— Quand la jouez-vous? fis-je à mon tour.
— Oui, monsieur, murmura la même voix.
— Pas d’ambiagesi reprit Nanteuil, qui fit vibrer ses notes les plus basses.
Ici Bartholy, comprenant qu'une, explication catégorique était inévitable, et se souciant peu de la donner, tourna ses yeux dans toutes les directions.
A deux pas de nous était le cimetière, la musique, le marin.
Toutes choses désagréables à voir.
Bartholy eut une inspiration céleste.
11 regarda tout cela, leva les yeux au ciel , se mit à pleurer
comme... un ûeuve, et prononça, au milieu de sanglots entre* coupés, cette phrase mémorable que j'ai toujours retenue :
— Mon Dieul mon Dieu! que je suis malheureux, quand je pense que c’est cet homme qui a tué ma pauvre femme... Elle regardait son cimetière, elle en est morte.
Là-dessus, il profita de la prostration que nous avait causée cette révélation pour nous échapper et rentrer chez lui.
Quand nous revînmes à nous, nos cheveux avaient blanchi.
Ce même Bartholy avait acheté, sans aident comptant, un magnifique château prés de Mantes.
Il devait le payer en vingt annuités, à partir de la prise en possession.
Jamais, je crois, il ne solda le premier terme de son acquisi* tion, et le propriétaire le fit expulser légalement au bout de quelques mois.
Mais, tant qu’il s’en crut le maître, il allait tous les jours le visiter dans des conditions on peut dire originales.
Comme ses aCaires le retenaient forcément à Paris, il prenait le chemin de fer à dix ou onze heures du soir, arrivait à minuit chez lui, et se promenait aux flambeaux dans son parc.
Puis il se couchait à la bâte, dormait quatre heures, et reprenait allègrement le train qui le ramenait au point de départ.
— C’était le plus beau temps de ma vie, m’a-t-il dit souvent.
Un jour, la petite ville de Terni, en Romagne, fut mise en émoi par trois voitures de poste qui, venant de Naples, se dirigeaient sur Ancône.
 peine furent-elles arrêtées sous les voûtes basses de la vieille porte de la ville, que les soldats du poste et les deux percepteurs de la gabelle, qui formaient l’imposante garnison de Terni, s’avancèrent pour les entourer.
Puis UQ caporal, se délachaat du reslaal de la bande . interpella les voyageurs.
— Excellences, qui ôtes-vous? demanda-t-il.
— Pourquoi cette question? fit une voix.
— Parce que, quand il passe ici des gens de condition, J'ai l'ordre d’en avertir le commandant de la place, qui se fait un vrai plaisir de les recevoir.
— Eh bien! nous sommes artistes.
— Dans quel genre?
— Artistes comédiens et chanteurs.
— Alors, c’est dilTérent, passez I
Et se tournant vers ses hommes :
— Laissez aller cette canaille, formula-t-il.
Or, cette canaille, ainsi que la désignait un soldat du pape, était composée de trois personnes : Duprez, le ténor; Coselli, la basse, et mademoiselle Ungher.
S’il est un homme au monde pour qui la chance ne soit pas un vain mot, c’est M. Ponsard.
Jamais il n’est tombé sur la tête d’un auteur dramatique autant de croix, de faveurs, de distinctions qu’à celui-ci.
C’est comme une grêle.
Un récent décret vient do lui conférer la croix de coimuaudeur de l’ordre de la Légion d’honneur.
Et le Tbéàire-Prançais s’occupe, à ce qu’il parait, à pincer son buste dans le foyer du public.
Placer des bustes au Théâtre-Français n’est pas un événement; il se passe peu de jours sans que l’image d’un grand homme ne vienne s’ajouter à la collection déjà si- riche du théâtre.
Cela déborde.
On en a mis partout.
Jusque dans l'escalier.
Jusque sous le péristyle.
Il y a quelques aimées, le buste de Voltaire avait été mis justement derrière le contrôle, en attendant qu'on pût lui trouver une place plus digne à l’un des étages supérieurs.
Je ne sais plus quel artiste avait sculpté ce buste, mais je me rappelle qu'il jouissait, en récompense de son travail, d'une en trée personnelle.
Un jour il se présente au contrôle, salue et passe.
— Pardon, monsieur, lui crie le contrôleur, qui n'élail là que depuis la veille, où allez-vous, s’il vous plaît?
— Au spectacle, parbleu ! J’ai mes entrées.
— A quel titre?
— Je suis le père de ce gaillard-là, fait-il en désignant le buste.
— Très-bien, répond le contrôleur à ses aides avec un certain respect, laissez passer M. Voltaire père.
Je ne puis pas garantir l’authenticité de l’anecdote qui précède.
Eu revanche, j’assume sur ma tète la responsabilité de celle qui suit :
Il y a quelque vingt ans, Alcide Tousez récitait un long monologue intitulé, si j’ai bonne mémoire : la Vie de Napoléon.
C'était une page arrachée brutalement au Médecin de campagne, de Balzac, et travestie par Siraudin.
La scène se passait dans une grange, à la veillée.
L’artiste apparaissait entouré de paysans, hommes et femmes, et leur racontait l’histoire du souverain, depuis Brienne jusqu’à Sainte-Hélène.
Ça n 'avail pas le sens commun, mais c'élail drôle.
On y disait, à propos de Kléber, que son assassin avail été prié de s’asseoir sur un paratonnerre, ce qui, dans ce pays, est la façon de guillotiner les gens.
Un soir, Alcide Tousez s’en va jouer celle scène à l’Odéun, dans un bénéfice.
Au moment de commencer, l'acteur s’aperçoit avec effroi que la figuration n’a pas été convoquée.
Comment faire?
A chaque instant il doit interpeller les paysans.
— Tu comprends, Pierre? Saisis-tu, Jean? Qu’en pense Mathieu?
INi Pierre, ni Jean, ni Mathieu n’étaient là.
On venait de représenter les Enfants d’Édouard, par les artistes du ThéAtre-Français.
Et chacun des sociétaires était là, dans la coulisse, encore revêtu de son costume, attendant le fiacre qui devait le reconduire.
Alcide Tousez eut une inspiration sublime.
11 alla vers eux, leur conta son embarras, et les décida à paraître exceptionnellement dans la farce que le public réclamait à grands cris.
Si bien que, le rideau levé , l'assistance put contempler ce coup d’œil assez pittoresque d'un paysan de nos jours expliquant à des Anglais de 1483. l’histoire contemporaine.
Anachronisme à part, on a souvent un auditoire moins illustre, et plus d’un bénéficiaire se contenterait d’inscrire sur l’affiche : Ce soir,
La Vt« de Napoléon, racontée devant les sociétaires du Théâtre-
Français.
Ias Fnitlmsies-Parisiennes ont donné dernièrement.