LIVRE II L. CHAPITRE II r
contre lui un vicaire de paroisse du haut de sa chaire du Gros-Caillou.
Etant arrivé à cette partie de son récit, le conteur demanda un petit-verre ; ensuite il dit les trois petits coups que lui avait donnés sur l'épaule, après avoir passé le bac d'Anières, un seigneur qui l'avait recueilli et l'emmenait dans son château, et la vertueuse ingratitude dont il paya ses offres*, le refus qu'il fît de la pension que voulait lui faire le syndic des cabaretiers de la vallée de Montmorency. Il dit les joies ineffables qu'il éprouva dans une île formée par la rivière des Gobelins; il dit ses longues extases sur la tour Saint- Jacques, qui lui rappelait le rocher de Meilleraye et les rêveries sublimes que lui inspiraient les vagues qui se brisaient dans le port de la Râpée, image des orages du lac de Genève**. Il dit les périls auxquels il échappa lorsqu'il fut lapidé, sur la place de l'estrapade , par une troupe de fanatiques sortant de la paroisse St-Médard. Il dit la plantation qu'il avait faite de trois peupliers dans l'île Louviers où il espérait , lorsqu'il aurait donné une constitution aux peuples de l'Amérique, rendre , à l'heure
du soleil couchant, son âme à Dieu. Il dit Il
dit Que ne dit-il pas? et il finit par ce trait qui
semblerait appartenir à la haute comédie, s'il n'était l'effet du délire d'un des plus beaux génies qui
* Lettre de Jean-Jacques à M. Hume.
** méditations de Jean- Jacques,
aient jamais existé : « Je vous ai conté mes iniqui- « tés; je n'ai rien celé ni exagéré. Que les cornece muses des Alpes appellent, quand elles voudront, « tous les habitans de la vallée, s'il se trouve un seul « qui ose se vanter d'être meilleur que moi; qu'il « aille , s'il veut , le dire à toute la nature , mais qu'il « ne vienne pas le dire à moi-même. Je sens que je « ne pourrais jamais estimer un tel homme.»*
On écouta cette confession avec une attention religieuse. Les peccadiles dont elle était parsemée disparurent devant le sublime , et les piqueurs d'épingle demeurèrent en extase devant le piéton que sa destinée appelait à devenir le législateur de l'Amérique. On fut tellement ému que l'on oublia ce soir-là de prendre avant de s'aller coucher la bavaroise ou le riz au lait par lesquels les habitués terminent toujours leur journée politique. Il fut cependant convenu que dès le lendemain on porterait en triomphe dans toute la ville le buste de Jean- Jacques , que l'on offrirait solennellement à son fils, placé en tête du cortège, une couronne mêlée de pervenche et de violette ; la pervenche rappelant la mémoire immortelle du père et la violette l'espérance du bonheur que l'Amérique attendait du fils. On arrêta encore que le surlendemain on jouerait le Devin du village dans lequel le fils de Jean-Jacques remplirait le rôle du devin.
* Confessions de Jean-Jacques, liv. ir. .