LIVRE III* CHAPITRE IV. l5 l
Si vous voulez être aimé davantage Feignez d'ahner un peu moins. *
Mais un certain nombre d'hommes et de femmes qui étaient descendus ce jour-là de la montagne pour venir au marché de la ville , reconnurent le devin comme appartenant à leur paroisse et comme y exerçant habituellement le métier de rémouleur. Ces montagnards firent le blocus du théâtre et s'opposèrent à ce que l'on continuât la pièce. Ils apprirent aux assistans que ce rémouleur, parti fort jeune de la montagne, était devenu à Paris premier garçon de café , qu'il s'était fait ensuite cabotin > qu'il avait composé des parades pour Bobèche et des mélodrames pour les théâtres forains ; et qu'après avoir consommé à Paris dans le libertinage tout ce qu'il avait gagné par ses talens , il était revenu dans son pays sans sou ni maille , qu'il s'y était marié et s'était fait rémouleur.
D'après ce récit on mit le théâtre en pièces. Le fils de Jean -Jacques se sauva à toutes jambes. La vierge aux confitures retourna à sa boutique avec son Colin aux vers sucrés. Et quand on vit la petite troupe défiler dans les rues les voisins chantèrent :
Allez danser sous les ormeaux , Animez-vous , jeunes fillettes, Allez danser sous les ormeaux , Galans, prenez vos chalumeaux. **
* Idem , seène.
** Devin du village.
Les habitués du café , pris pour dupes , furent hués, conspués et devinrent l'objet de mille piquantes railleries. Le café fut désert. Les habitués abandonnèrent le monde à sa destinée et ils renoncèrent à l'ambition de le régler avec leurs épingles. Le parti populaire dont ce café était le centre et pour ainsi dire la citadelle fut dès ce momentlà dissous.
On soupçonna fort M. le préfet d'avoir monté ce coup-là.