LIVRE 1. CHAPITRE III. t(i
« qu'après Dieu, ce qu'ils doivent le plus respec- « ter , c'est vous-mêmes. »
La cérémonie faite , on apporta un mort. C'était un braconnier qui, poursuivant un chamois, s'était laissé tomber , du haut de la montagne , sur des rochers servant de limite aux deux paroisses. On ne vit pas les deux curés limitrophes accourir comme des oiseaux de proie , et se battre à coups de croix, pour savoir qui l'ensevelirait; et, comme on vint à apprendre que ce mort était sans religion, on ne les vit pas disputer à qui ne l'enterrerait pas.
Le chantre de la paroisse, tout chaud de vin J s'étant approché de M. le curé, lui dit : « Ce b race connier était pire qu'un huguenot; il disait, en « son vivant, beaucoup de mal des curés, jamais « on ne le vit au service divin. Ne placez pas ce « Lucifer dans un cimetière où reposent tant de ce saints : il est si mauvais coucheur, qu'il leur fecc rait perdre, à force d'impatience, le profit des « messes que vous leur avez dites. »
« Si ce mort, répondit le curé , a dit du mal de ce moi, c'est à moi à examiner ma conduite et à me ce corriger; si c'est un vieux pécheur, comme vous ce le dites, je le plains, et je vais prier Dieu de lui ce faire grâce. Mais ce n'est pas à moi à le juger, ce Je ne suis qu'intercesseur, son juge est plus haut, ce Nous sommes pasteurs et non loups; et nous avons ce été établis sur la terre pour bénir et non pour mau-
ce dire, pour pardonner et non pour punir, pour sup- « plier, et non pour dire anathême, pas même à ceux ce qui, abusant de ce qu'il y a de plus sacré, se révoltent ce contre Dieu en maudissant tout le monde. Quel « chrétien , quel mortel osera dire à la miséricorde
ce divine : Tu t'arrêteras là tu ne franchiras pas
a la borne que je t'assigne... tu sçras implacable... « tu auras des entrailles de fer... La vie la plus mo- « raie n'effacera jamais une erreur de l'esprit... Un « jour, une année de torture, qui fatiguerait sur « la terre le tyran le plus farouche, ne saurait te « suffire. Une éternité des supplices les plus barce bares assouvit à peine ta vengeance. Non , mes ce frères, les fanatiques, qui nous présentent ainsi ce l'image de Dieu, nous donnent leur portrait sans ce s'en douter. »
Et , comme il entonnait le cantique des morts , les enfans du braconnier remplissaient l'église de leurs cris, ce Mes enfans, leur dit-il, votre douleur ce et vos larmes sont respectables , le ciel et la na- « ture les approuvent ; mais votre père n'était pas ce immortel. La Providence qui lui a donné la vie ce la lui ôte. Il est aussi naturel de mourir que de ce naître : à la naissance, deux êtres souffrent; à la « mort, il n'y en a qu'un. Une seconde vie nous ce attend tous; elle doit réparer, pour les bons, ce les malheurs et les injustices de celle-ci. Menons ce une vie sans excès, si nous voulons vivre sans ce infirmités et mourir sans remords. »