‹ Le manuscrit de feu M. Jérôme [pseud]Chapitre 14 sur 233 · LIVRE I. CHAPITRE III · texte numérisé non relu

LIVRE I. CHAPITRE III

Lorsque ce respectable pasteur eut ainsi parlé , on s'aperçut qu'un vieil étranger était décampé tout rouge de colère : c'était un pasteur qui avait fait le loup dans la plaine. On sut positivement que le fugitif avait refusé d'enterrer un maçon parce qu'il avait acheté son presbytère. On sut encore qu'en présence des enfàns du défunt, il avait envoyé son mort à tous les diables. Ce fanatique était venu sur les montagnes ; mais il n'avait pas été puni dans la vallée , tant y est puissante la protection dont se prévaut le privilège de la sottise.

Il y eut ensuite une procession sur les bords du glacier. Un serpent de Pignerol , et un trombaldo du Conservatoire de Turin , venus à la foire , y firent merveille. Quoique la paroisse ne contînt que dix-sept maisons , il y avait dans la confrérie qu'elles composaient plus de vierges que de feux. Les Lovelaces du Viso , habitués à la brosse et à la suie , sont peu dangereux pour les Clarisses de la montagne. Néanmoins, cet hommage religieux, rendu si haut et de si bon cœur, allait à l'âme , parce qu'on n'y voyait pas l'autorité qui force à tapisser et à joncher. La nature s'était chargée des décorations; on n'y remarquait pas l'orgueil qui se pavane quelquefois en tenant un cordon, ni le commissaire qui jette votre chapeau à terre, ni des gendarmes pour repousser la multitude non agenouillée. Qu'est-ce qu'il y avait donc qui pût

toucher? Il y avait la présence de Dieu dont quelques hommes qui vivent par lui se soucient fort peu , et un esprit de charité et de tolérance qu'on ne retrouve que dans la vie des apôtres.

Après la procession, le chevalier aborda avec beaucoup de vivacité M. le curé et lui dit : Voilà trois jours que nous montons, et je pensais qu'on me conduisait jusqu'au firmament pour y voir des anges; mais je reste à moitié chemin puisque je vous trouve ici. Digne ministre d'un Dieu de paix et de bonté , daignez recevoir nos respects et nous donner votre bénédiction. La bénédiction d'un pauvre curé vous est moins nécessaire , Messieurs , qu'un dîner frugal que je vous prie de partager. Ce sont mes paroissiens qui font aujourd'hui les frais du gala. La Maurienne , le Queyras , la vallée de Newvaches , celle de Pignerol nous envoient ici leur population qu'on flétrit dans vos plaines sous le nom de Barbets ou Huguenots. Je n'ai que ce jour dans l'année pour les voir et pour savoir ce qui se passe dans le monde. Placé à une grande élévation , et suspendu entre le ciel et la terre , j'élève les mains en haut, pour en faire descendre le bienfait de la tolérance et de la paix.

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