CHAPITRE VIL
Il y avait, sur l'extrême frontière du département, un vieux château qui, par les derniers arrangerons convenus entre la France et le Piémont, était passé de la domination française sous la domination du grand duché. Ce château, flanqué de tours et de bastions, défendu par des fossés sans eau et par des demi-lunes couvertes d'herbes, était demeuré debout comme un vieux témoin qui attestait les hauts gestes et les aventures chevaleresques des temps passés. Les fouines et les belettes y avaient remplacé les fées et les paladins ; les chauves-souris occupaient les grands appartenons, et les grenouilles croissaient au rez-dechaussée dans la salle des plaids. Un grand seigneur, descendant de l'antique souche des Pam^ phili, et qui faisait sa résidence habituelle à Gênes, venait tous les ans, dans cet antique repaire, respirer l'air du bon vieux temps, s'entretenir avec les ifs qui avaient vu, sous leur ombrage, ses aïeux partant pour la Terre-Sainte, et interroger les ci-
cognes qui se reposaient sur les débris de ce manoir en revenant de la Paleistine. Ce seigneur, ayant appris dans son château l'arrivée, dans la ville voisine, de sire Arthur, lui envoya son premier écuyer avec son homme d'armes pour le complimenter et pour l'inviter à venir sur les traces de ses augustes ancêtres respirer, dans son château, le parfum des croisades.
On reçoit à la ville la députation ; on accepte l'invitation et on fait les préparatifs de départ. On nomme les seigneurs qui doivent prendre part à cette chevauchée. On se met en grande tenue. On revêt sire Arthur de son hoqueton qui, d'après les règles tracées par Gosselin et Sylvius , consiste en un pourpoint fourré de coton contrepointé et placé sous les hauberts. On lui donne son armure, son casque, ses gantelets et sa dague.
Après deux espérons li mit En ses deux piez : et puis li dit , Sire , tout autre i es maus , Que vos volez que vos chevaus , Soit de bien corre entalentez Quant vds des espérons ferez. *
On amène le palefroi qui doit avoir l'honneur de parter l'auguste pèlerin. Déjà un écuyer tenait l'étrier royal , lorsque sire Arthur , voyant passer
* Ordene de chevalerie. — Dictionnaire de Ménage, pag. 471, édition de 1694.