‹ Le manuscrit de feu M. Jérôme [pseud]Chapitre 15 sur 233 · CHAPITRE IV · texte numérisé non relu

CHAPITRE IV

Cinquante planches de sapin , supportées par quatre blocs de granit., étaient couvertes d'une couche de lichens à barbes longues et soyeuses , de l'espèce de celles qui , sous le nom de lichen pulmonaria, tapissent les hautes roches de ces lieux. Sur ce duvet étaient soixante couverts en beau vermeil des Alpes, avec tranches et filets sortant tout neufs de l'orfèvrerie du Queyras *. Un pelage de marmote était placé sur chaque couvert comme serviette de montagne. Les sièges consistaient en blocs de quartz , couverts de peau de chamois , et les deux fauteuils du centre étaient distingués par des dossiers où l'osier et le saule entrelacés faisaient briller l'or et l'argent de leurs écorces **. Le dîner était servi en ambigu. Les mets et les fleurs du pays y étaient jetés avec une abondance qui ne nuisait pas à la symétrie. On y remarquait un tronc de mélèze servant de ruche à

* Racines de buis.

Salix aurea et salix arsentea.

des abeilles sauvages, et d'où coulait un miel pur et liquide ; et un baquet contenant un hefctolitre d'herbes parfumées avec de l'huile de noisettes, et d'espèces si variées et si diverses qu'on aurait pu trouver tout le species de Linnée dans cet immense saladier.

M. le curé prit avec dignité la place du centre ; et, en face, vint se placer, sans cérémonie, le grand baile de Provence, comme étant le plus grand seigneur du pays. Ce berger amène tous les printemps, des environs d'Arles, sur le montViso plusieurs milliers de moutons qu'il reconduit en Provence aussitôt que les neiges commencent à tomber. Lorsqu'il arrive sur la montagne , c'est un jour de fête pour tous les bergers, et toutes les haquenées de la vallée viennent rendre hommage à sa mule. On lui apporte du vin, de la viande, des offres substantielles, en retour desquelles il ne vous rend que du petit-lait et de la crème fouettée. Comme la plupart des bergers sont sorciers, ou s€ croient tels, il les dirige dans l'art divinatoire, et, au besoin, il dénoue les aiguillettes.

Mais en fait de doctrine vétérinaire, c'est un terrible personnage que ce baile; il ne veut pas qu'il y ait, pour guérir les brebis, d'autre méthode que la sienne, qui est précisément celle que ses prédécesseurs établirent dans des temps d'ignorance sur le mont Viso. Il sacrifierait plutôt tous les troupeaux qu'une seule maxime. Lorsque

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