LIVRE I. CHAPITRE IV
M. Daubenton publia son livre du Parfait Berger y le prédécesseur du baile actuel y releva des propositions, qu'il condamna comme dangereuses; et il livra le peuple pastoral à des disputes qui, toutes vétérinaires qu'elles étaient, faillirent devenir sanglantes.
Il s'amuse à publier des instructions sur les maladies pécorales, et comme il les rédige en langue de Basse-Provence, qu'on entend mal sur les Hautes-Alpes, il livre quelquefois les bergers à des disputes dans lesquelles ils se perdent, parce que les explications qu'il en donne ajoutent des nuages modernes aux brouillards anciens.
Le baile régnant en ce moment sur le Viso s'est élevé par son mérite personnel. Il ne ferait pas l'éloge des loups qui entrent dans les parcs et mangent les moutons. 11 a beaucoup voyagé : il a passé près de vingt ans dans les Indes-Orientales. Son urbanité naturelle a tempéré ce que son infaillibilité peut avoir de sec. Il jouit de l'estime générale, et je suis heureux de trouver ici l'occasion de lui offrir l'hommage de ma reconnaissance pour l'accueil qu'il nous a fait dans sa cabane du mont Viso.
Le curé et le baile ayant pris place à table, les autres convives se placèrent comme ils le voulurent. On remarquait parmi eux plusieurs curés et plusieurs ministres du Saint Évangile , l'abbé des Trapistes du Mont-Cenis , le prieur des Olivetani I. a
5o MANUSCRIT DE M. JEROME.
de Parpanèze ; un capitaine à demi-solde autrefois grand-pénitencier à la cour de Rome; un major-général des Droits-Réunis assisté de ses deux écuyers et du buraliste d'Aiguille qui lui servait de piqueur; un rabbin,de la synagogue de Francfort, qui se rendait à Avignon ; deux membres de l'académie des sciences de Turin, qui étaient venus herboriser sur les traces de l'illustre Allioni\ deux soeurs quêteuses de Sainte-Claire : la sœur tourière des Annonciades de Pignerol, etc., etc.
La conversation fut brillante et animée. Entre des hommes appartenant à des gouvernemens et à des professions si divers , on doit penser qu'elle ne dut présenter rien de spécial, rien qui pût déranger une position donnée ou heurter une opinion reçue; et pour ne blesser personne on entama la question de la création du monde. Il eût été difficile de le prendre de plus haut et de mettre mieux à Taise tous les convives.
On prétendit que l'organisation première n'avait pas gardé le statu quo; que l'échelle des êtres créés était interrompue ; que pour monter cette échelle, il y avait aujourd'hui des enjambées à faire; que, entre l'homme et son divin auteur, entre l'homme et la bête, il y a un vide qui, primitivement n'existait pas; que, dans ces vides, il y avait eu autrefois , des anges pour communiquer de la terre au ciel, et des faunes pour établir les communications entre les hommes et les bêtes : sur