LIVRE IV. CHAPITRE II. 3a I
on ne s'empresse de repousser ses attaques par des moyens d'un genre plus efficace que ceux qui ont été employés jusqu'à présent, bientôt il ne restera debout rien de tout ce qui a fait durant tant de siècles le bonheur et la gloire du monde.
Quelle est donc la cause première de cette déplorable frénésie qui a saisi subitement toutes les nations? C'est la volonté que l'espèce humaine a prise, de réfléchir et de raisonner, de remonter des effets aux causes, de soumettre toute chose à l'analyse , de ne croire que ce qui est démontré , de ne se soumettre qu'à ce qui est utile , et de vouloir en toute chose du vrai et du positif. Delà cette bizarre prétention de planter des jalons sur tous chemins que parcourent les gouvernemens, et des limites auprès de toutes les autorités.
L'exagération qu'on appelle philosophique est, aujourd'hui , poussée à un tel point , qu'on ne peut asservir le plus petit des peuples , ni blesser le plus imperceptible des individus , sans que plusieurs millions de voix , en Europe , ne signalent à l'instant même le bras qui impose le joug et la main qui vient de frapper. Assaillis par tant d'impertinentes clameurs, les cabinets devraient sentir que les gouvernemens ordinaires n'offrent plus de ressources suffisantes pour faire face à tant de nouveaux dangers , et qu'il y a né-
cessité pour eux de recourir à des gouvernemens surnaturels.
Comment peut-on , de bonne foi, se flatter que des hommes à qui on enseigne , dans les collèges , la géométrie qui procède, par des quantités positives et connues, à la découverte de quantités inconnues, la chimie qui réduit les corps les plus composés aux élémens les plus simples, la physique expérimentale qui explique tous les phénomènes par des causes générales ou particulières, la logique , qui enseigne à distinguer un sophisme d'une bonne raison, comment, dis-je, espérer que de jeunes esprits qui ont reçu une telle direction et contracté de bonne heure de telles habitudes, y renonceront tout-à-coup, lorsqu'ils viendront à s'occuper de ce qui les intéresse le plus au monde; je veux dire de l'administration publique qui nous touche par tous les points, dans tous nos intérêts et dans tous les actes de notre vie; que, dans ces matières, ils ne distingueront pas le vrai du faux, l'utile du nuisible, le positif de l'incertain; qu'ils n'écarteront pas ies prétextes dont se prévaut toujours l'autorité , et qu'ils ne mettront pas à nu son motif et son but véritable.
Le compas dont on a appris aux hommes à faire usage, ne peut pas en même temps être juste quand ils s'en servent pour mesurer un triangle , et faux quand ils l'appliquent sur le rayon d'un cercle. C'est toujours le même instrument, Fins-