LIVRE IV. CHAPITRE II
trament fatal que les ennemis de la tranquillité publique ont mis dans toutes les mains, afin que rien ne demeurât sur la terre sans être rigoureusement mesuré. Aussi , observez ce qu'on fait aujourd'hui : aussitôt qu'il paraît un acte de gouvernement, on cherche par les antécédens à connaître les subséquens, et on dégage ainsi l'inconnu. On calcule un moyen de police ou d'administration comme on calcule la force d'un projectile, et on se casemate d'avance pour échapper aux bombes. Ainsi donc , les véritables ennemis de l'ordre public, ce sont les géomètres , les physiciens, les chimistes, les logiciens, ceux qui ont mis entre les mains des hommes ces armes bien autrement funestes que celles avec lesquelles on se bat, puisqu'avec les premières on discute , on raisonne , on démontre, on convainc.
Les bienfaiteurs du monde sont ceux qui ont donné à l'espèce humaine une direction inverse, qui ont imposé des symboles et des croyances politiques toutes faites, qui ont assigné des causes occultes à chaque événement et à chaque phénomène, repoussé tout système de lois générales, et qui se sont prudemment renfermés dans des règles exceptionnelles. Lorsqu'on est bien persuadé que chaque événement de la vie est produit par un sort qu'on n'explique point , on est prédisposé à croire que chaque acte du gouvernement est motivé sur la raison d'état qu'on n'explique pas
3^4 MÀIVUSCIUT DE M. JEROME.
davantage. Le vague , l'indéfini , l'absurde , l'incroyable et le magique entrent essentiellement dans les moyens usuels du pouvoir, et les cabinets occultes ont besoin de tout le mobilier du cabinet des Fées.
Les grands hommes d'État sont ceux qui ont vu les choses de cette hauteur, et qui, ayant reconnu dans la société des mystères inexplicables, ont senti que, pour gouverner les hommes, il fallait les ensorceler. Tels furent de nos jours Mesmer, Bletton, MM. de B., de C.,de J., de T., etc., etc., et plus anciennement Àlhert-le-Grand, Merlin l'enchanteur, Mathieu-Laensbergl'helvétien, et le provençal Nostradamus.
Elevé à l'école de ces grands maîtres, je me suis retiré sur cette montagne pour y mettre en pratique les doctrines qu'ils ont enseignées. Nul lieu dans le monde ne pouvait si bien répondre à tous mes besoins. Des cavernes et des hommes simples, c'est là une bonne fortune pour des sorciers. J'ai fait de ce village une petite Delphes. On y accourt de toutes parts pour consulter les oracles, interprêter des songes ou lever des sorts, pour connaître quel sera le jugement d'un procès, l'issue d'une entreprise ou l'époque de l'ouverture d'une succession qui se fait beaucoup attendre. On est curieux de savoir quelle est la valeur intrinsèque du salut gracieux qui vous est donné par un homme puissant, du sourire que fait briller sur