‹ Le manuscrit de feu M. Jérôme [pseud]Chapitre 168 sur 233 · LIVRE IV. CHAPITRE II · texte numérisé non relu

LIVRE IV. CHAPITRE II

vous l'objet adoré , et si la promesse de l'Excellence équivaut aux sermens de la beauté.

L'espérance et la crainte sont deux domaines immenses; pour les exploiter, j'ai appelé auprès de moi d'habiles collaborateurs et j'ai fait la traite des sorciers. J'ai tiré de l'Ecosse tout ce qu'on y connaît de plus habile en ce genre; j'ai pris mes jongleurs dans un vieux fond de légation russe qui

était en disponibilité. M. de Puy a bien voulu me

fournir un assortiment de somnambules; j'ai emprunté à jla société des bonnes-lettres un couple de possédés fort agréablement dressés, et, comme il y avait en France un certain nombre d'hommes qui péroraient du ventre , de mauvais orateurs qu'ils étaient, j'en ai fait d'excellens ventriloques. J'ajouterai que plusieurs douairières du bon vieux temps font chez moi le sabbat.

Mais tout cela ne suffisait point encore à mes vues. Les institutions ne font point de progrès si elles n'ont le plaisir pour introducteur et les grâces pour cortège. J'ai fait venir, des contrées les plus favorisées de la Bohème, des Germaines aimables, qui vous disent la bonne aventure, et qui ne vous laissent jamais sans espérance de la trouver. J'avoue que cette idée ne m'est pas venue d'abord; elle m'a été suggérée par un vieux renard qui pratique cette méthode en grand. Je fais distribuer annuellement à mes frais, et dans toute l'Europe, des amulettes, des recettes magiques

pour tous les maux f des préservatifs contre tous les dangers, des milliers de petits livres cabalistiques, et je consacre ainsi toute ma fortune au grand œuvre de la régénération des sociétés par la magie.

On peut déjà s'apercevoir de mes progrès dans le monde. Peu à peu l'esprit humain prend une autre direction : la raison détale à petit bruit, honteuse qu'elle est d'avoir voulu se montrer dans un pays où elle aurait fini par tout changer si on l'eût laissé faire. Le faux, le vague, le mélancolique, le mystique, le romantique, prennent sa place, et c'est ainsi que je prépare le terrein sur lequel on pourra un jour établir solidement le gouvernement de droit divin et la hiérarchie des classes échelonnées les unes sur les autres.

Plusieurs conversions fameuses attestent l'ascendant que j'exerce sur les esprits. Un illustre physicien vient de faire abjuration ; il a creusé un grand trou, et ce savant renard s'est établi au fond de ce terrier pour y observer l'œuvre de la création, et arranger ensemble la Genèse et la nature. Deux esprits distingués, M. de B. et M. de S. soutiennent, à la face du monde qui commence à les comprendre, que les corps politiques intermédiaires que l'on avait considérés jusqu'à présent comme des digues opposées aux écarts populaires et aux ambitions ministérielles, ne sont autre

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chose que des formes abstraites , des simulacres chargés d'exprimer la volonté suprême du prince. Entre ces simulacres représentatifs et les statues que les païens faisaient jadis parler, il y a cette différence , le prêtre se cachait dans l'intérieur de l'une; le ministère s'enveloppe sous le manteau de l'autre. En Allemagne , un prince opère des miracles; en Suisse, un savant prophétise; en France, on est revenu aux farfadets. Les femmes n'y rêvent qu'incubes et succubes; on y jure par le roi Arthur et les chevaliers de la Table-Ronde ; on y rappelle de tous ses vœux ce bon vieux temps des seigneurs et des damoiseaux ; ce bon temps , où tout le monde était causant, devisant et chevauchant, et, lorsqu'on imprime dans les gazettes de Bretagne qu'on voit tous les jours la Barbe-Bleue se promener dans la forêt de Prince, on peut bien croire aux apparitions du loup-garou sur cette montagne.

Si j'ai pu réussir à imprimer une telle direction à une portion distinguée de la société française, dans un pays gouverné par un monarque dont l'esprit est éclairé par une longue adversité , et dont le cœur surabonde en nobles sentimens , quel succès n'ai-je pas le droit d'espérer dans des contrées moins favorisées, où le bon plaisir, complice obligé du sortilège, est naturellement appelé à dicter les croyances. Mais, je le répète, lorsqu'on compare Fétat actuel des esprits , avec le but qu'on

veut atteindre, ce n'est pas trop pour réussir que toutes les ressources que peuvent offrir la grande et la petite sorcellerie, et je voudrais que dès ce moment les serviteurs fidèles à cette grande cause s'exerçassent à montrer la lanterne magique.

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