CHAPITRE I1L
Nous étions descendus des hautes roches de Tufarello , nous avions visité Castel Guelfo et Campo Marbne, et nous parcourions la vallée de Mirande, qu'arrose le petit ruisseau de Lusinghiere, lorsqu'un bruit sourd , semblable à celui des vagues , un vent frais qui se jouait dans le feuillage des arbres, et une volée de mouettes qui passa sur nos têtes, nous avertirent que nous n'étions pas loin de la mer. Nous la vîmes, en effet, en débouchant d'une forêt de pins maritimes. Semblables à des amphibies, nous y courûmes et nous lavâmes dans l'eau salée nos mains et nos visages. Une polacre vénitienne qui courait des bordées, s'approcha de la côte en serrant le vent, et nous entendîmes fort distinctement l'équipage chanter en chœur ce couplet si connu :
Nel mezzo del cainin di nostra vita , Mi retrovai per una selva oscura Che la diritta via era smarita. *
* Le Dante.
33o MANUSCRIT DE M. JEROME.
Ces chants, ce bâtiment sous voiles pavoisé de toutes ses flammes , cet aspect d'une mer dont les vagues semblaient dociles aux inspirations des Muses; que sais-je! Le calme de l'air, la pureté du jour, la fatigue du voyage, peut-être, jetèrent M. le chevalier dans un état de rêverie qui fut suivi d'un sommeil profond. Nous le laissâmes couché sur le rivage. Nous passâmes le reste de la journée à ramasser des coquilles, à examiner des fucus et des goémons, à essayer des pierres et des fossiles avec des acides, et lorsque nous revînmes au lieu où nous avions laissé notre vaporeux compagnon, nous le trouvâmes dormant encore, mais dormant d'un sommeil pénible, avec la poitrine haletante, les traits altérés et le visage couvert de sueur. Il se réveilla comme un homme qui ne sait où il est, et qui arrive d'un autre monde; et après s'être recueilli quelques instans , il nous parla ainsi :
«Je dormais, nous dit-il, et en même temps j'écoutais, et mon imagination, mise en mouvement par un couplet du Dante, s'est abandonnée à tous les égarement d'un songe que je demande la permission de vous raconter, si pourtant je puis trouver des expressions propres à me faire comprendre :
E qui mi scusi la novità , Si fior la lingua abhorra.
« Une vague s'est avancée jusques à moi; elle