LIVRE IV. CHAPITRE III
m'a doucement soulevé, et, bercé par les flots, entraîné par la brise qui se jouait dans mes vêtemens , escorté par une volée de goélands qui semblaient ne pas vouloir me quitter, j'ai été emporté au milieu des mers.
« Là, j'ai trouvé réuni un nombre prodigieux de poissons de toutes les espèces et de toutes les couleurs : j'ai admiré, dans la transparence des eaux, le luxe de leur parure, en gémissant sur l'impuissance de la vanité humaine qui ne saurait donner au courtisan le plus magnifique, l'éclat et le brillant de la plus simple dorade.
«Un dauphin, à la figure douce et tendre, aux regards pleins d'intelligence, au ton de voix le plus séducteur, s'est approché de moi. Ne crains point, m'a-t-il dit, je suis l'ami des hommes, je leur fus, en tout temps, secourable, et la peine que j'endure est de te voir si loin des rivages, au milieu d'une populace qui te regarde et ne te comprend pas. Viens naviguer avec moi , rien n'instruit comme les voyages. Telle est la rapidité de ma course, qu'on me nomme la flèche des /ners, et qu'en peu d'instans je puis te porter aux parages les plus lointains. Confie - toi à mes soins ; monte sur mon dos, et pour charmer les fatigues du voyage, chante.
« Monseigneur, luirépondis-je, on est fort triste chez nous , on y a désappris à chanter. Les hibous et les pies-grièches y ont pris la place des mènes-
trels et des troubadours. Il n'y a plus d'Amphions sur la terre, il n'y reste que des coucous.
« Eh bien ! répondit la bête écaillée , si tu ne chantes pas, nous causerons. J'ai beaucoup vu et beaucoup appris en voyageant, et je suis en fonds de conversation. — Vous me pardonnerez, monseigneur , répliquai-je; on ne parle plus sur la terre , à peine ose-t-on écouter, car le silence même y est souvent puni comme un crime, et je crains beaucoup qu'un merlan mal intentionné ne me suive jusque dans les abîmes de la mer, pour aller redire tout ce qu'il aura entendu, aux marsouins qui m'attendent au retour sur la côte. — Calme tes craintes , me répondit-il , le dauphins sont les ennemis des oppresseurs et les vengeurs des opprimés. Chevaliers errans sur les mers , nous réparons, autant qu'il est en nous,, les erreurs de la terre. Reconnais-moi, vois cet évent que je porte avec fierté sur ma tête en forme de croissant, avec trois étoiles de gueules j c'est là le brillant privilège qui fut accordé à ma race, lorsque mon grandpère négocia avec tant de bonheur le mariage du dieu des mers avec Amphytrite. Tel fut le prix de la plus habile diplomatie qui ait jamais été employée dans les eaux salées. Nous sommes les gentilshommes les mieux écaillés et les plus noblement armoriés qu'on puisse trouver sur les mers. Nous faisons , à la vérité, la guerre aux souffleurs et aux espadons; mais nous protégeons les faibles tribus qui