LIVRE IV. CHAPITRE III
nourrissent leur existence vulgaire dans le limon maritime, tout en méprisant les rougets, qui, vêtus qu'ils sont d'écarlate, auraient la prétention de s'élever jusqu'à nous.
«« — ■ Excellence, lui répondis-je, on connaît sur la terre vos courses lointaines et vos glorieux exploits. On sait qu'on est en pleine sécurité dans les eaux de votre seigneurie , et qu'elle n'exige de ses vassaux que les tributs imposés par la reconnaissance et dus aux services de ses illustres ancêtres. Votre nom nous est cher et sacré ; une de nos provinces conserve avec respect votre image, et sur votre dos auguste, on pourrait se croire en Dauphiné.. instruisez-moi, protégez-moi, sauvez-moi; par le temps qui court, il ne faudrait qu'un merlan pour me perdre. La société qui rôde autour de vous est à la vérité fort brillante, mais elle m'inquiète; je crains qu'on ne m'accuse d'être venu ici pour embaucher des saumons , ou pour entretenir des liaisons suspectes avec des rebelles qui ont résolu de ne plus se laisser manger. Mais votre magnanimité me rassure; disposez de moi, me voici solidement établi entre vos deux nageoires, et, pour que je puisse y demeurer sec et en équilibre, je vous demande en grâce de ne pas faire mousser trop haut vos armoiries.
« Nous partîmes l'un portant l'autre, et j'aperçus derrière nous une traînée de feux phosphoriques que produisait le sillage de la bête; je com-
pris tout de suite que , portant le privilège de la noblesse sur la tête, elle pouvait encore avoir quelque chose de divin dans la queue.
«Lorsque nous eûmes gagné la haute mer, Votre Excellence, lui dis-je, m'a promis de m'instruire sur tous les évènemens de mer; oserais-je lui demander la destination de tous ces bâtimens que j'aperçois et qui naviguent dans des* directions et sous des pavillons divers. J'en vois un, armé de quelques pierriers , qui a son pont et ses écou tilles fermés, et qui avance grand frais sur son mât de perroquet. Ce bâtiment, me réponditil, est parti de l'un des ports de la Méditerranée, et fait voile pour le Sénégal. Des commerçans et des requins se sont réunis en société , et ont fait un marché en vertu duquel les requins ont droit à la chair de tous les hommes noirs qu'on leur jettera comme morts ou comme suspects; et les commerçans au profit que procurera la vente de ceux des Nègres qui auront survécu dans la cale du navire : cela s'appelle la traite. — Excellence, lui répondis-je, dans cette société, ce ne sont pas les requins qui sont les plus féroces; mais, quel est donc, ajoutai-je, cette frégate à moitié démâtée, et qui fait signal de détresse? — C'est un bâtiment turc., me répondit-il, battu depuis plusieurs jours par la tempête. Il porte à Constantinople les têtes grecques, coupées par le capitan pacha, et qui doivent être offertes à la Porte;