LTVRE IV. CHAPITRE III
mais les poissons, voyant le bâtiment en détresse, le suivent et veulent partager avec le divan les profits de cette horrible fête. — Et cette corvette, lui dis-je, armée à la légère, et qui a toutes ses voiles dehors? Elle porte, me répondit-il, des munitions et des armes aux coupeurs de têtes , et elle appartient à une nation chrétienne, dont les lois punissent ceux qui maltraitent les bêtes , et dont le gouvernement récompense ceux qui exterminent les peuples * : les deux autres bâtimens sont des Barbaresques qui écument et enlèvent sur les mers des hommes pour travailler dans les bagnes, et des femmes pour peupler les harems, et cela en présence de toutes les nations civilisées qui punissent chez elles de mort le vol de quelques objets de peu de valeur, et sous la protection de ce gouvernement singulier , qui bombarde et protège tour-à-tour ces pirates, afin qu'ils laissent sa marine tranquille, et qu'ils inquiètent celle de tous les autres peuples.
« Je suis indigné et je ne veux plus rien savoir, répondis-je au dauphin. — Calme-toi , me répondit-il; voici un navire français qui porte des secours aux Grecs. — Je respire. — -Voici un bâtiment qui arrive de l'Amérique du Sud. — J'espère. — Voici un navire des États-Unis , où les brigandages européens sont en horreur. — Je jouis. —
* Sous l'administration du lord Casteheagh.
Voici un paquebot qui apporte des nouvelles de Sainte-Hélène. - — Parlez plus bas, s'il vous plaît; je tremble.
« Et le dauphin ayant continué de nager depuis le golfe de la Spezia ou je l'avais rencontré, et, côtoyant les rivages d'Italie avec une vivacité qui me laissait à peine respirer : Voici, me dit-il, où fleurirent autrefois les Liguriens, les Vétuloniens, les Etruriens, les Ombriens, les Latins, les Romains, les Gampaniens, les Lucaniens, les Brutiens. Ces nations réunies en un seul corps gouvernèrent jadis le monde par la sagesse de leurs lois et l'habileté de leurs armes, — Et leurs descendans , que font-ils ? lui dis-je. — Ils servent et ils se taisent, répondit le cétacée. Voici, ajouta-t-il, une île qui fut autrefois habitée par trois millions de citoyens libres, où Empédocle étudia la nature, où Diodore écrivit l'histoire, où Archimède fleurit, où Théocrite chanta, et où l'on voyait les villes d'Agrigente, de Lilibeurn y de Drépanum, Himéra, Messana, et qui, aujourd'hui, suffit à peine à l'existence misérable de cent mille paysans échappés aux serres du gouvernement anglais pour tomber sous le fouet d'une centaine de barons.
« Nous pénétrâmes dans la mer Ionienne , nous passâmes entre l'île de Corcyre et l'Epire, entre Ithaque et l'Etolie : nous reconnûmes l'embouchure de l'Achéron, de l'Alphée, de l'Araxe, et après avoir rangé les cotes de FElide et de la Mes-