LIVRE IV. CHAPITRE III. 33y
sénie^ nous doublâmes le cap du Ténare ; nous entrâmes dans le golfe de Laconie , entre l'île de Cythère et le promontoire de Mêlée; nous aperçûmes le mont Ida, nous vîmes Corinthe, Salamine, Athènes et le cap Suniurn , sur lequel professa Platon. Puis ayant successivement pénétré dans la mer Egée et dans la mer Icarienne , nous vîmes Délos , ce* lèbre par les fêtes d'Apollon; Naxos, Samos, Lesbos , Lemnos, et Cos où Hippocrate rendit ses oracles.
« G'est ici, me dit le dauphin, que fut le berceau de la civilisation ; c'est ici que l'homme apprit à se connaître et à vivre en société : c'est ici que siégea cet institut immortel qui propagea ses leçons sur tout l'univers alors connu ; c'est ici que furent rédigées les lois qui régissent encore aujourd'hui le monde , que naquirent tous les arts qui l'adoucirent et le polirent, que se manifestèrent les grandes vertus que l'on cite aujourd'hui comme modèles. Ces peuples instruisirent tous les autres, et aujourd'hui les élèves tuent leurs précepteurs. Les Grecs meurent au sein de cette civilisation dont ils furent les créateurs ; ils meurent victimes d'une politique cent fois plus barbare que la sauvagerie elle-même : on massacre leurs prêtres; on brûle leurs temples, on vend à l'encan leurs femmes et leurs enfans ; ils meurent et les Turcs vivent, et les Anglais trafiquent, et les Russes parlementent, et le monde pleure et se tait.
« Je rougis d'être homme , répondis-je au dauphin ,
et je n'ose plus avouer que je suis chrétien. À quoi sert d'imprimer et de distribuer tant de millions de Bibles si on laisse égorger ceux qui invoquent ce livre sacré? Pourquoi envoyer sous le cercle polaire des missionnaires chargés d'y opérer d'incertaines conversions , lorsque le sang des anciens chrétiens ruisselle sous nos yeux , à l'ombre même de la croix qu'ils implorent? Est-ce par ce lâche abandon qu'on parviendra à propager un culte qui est le motif ou le prétexte de l'assassinat de ceux qui s'y consacrent? Excellence, daignez me retirer de ces lieux ensanglantés; je ne puis en supporter la vue. Si le Minotaure existe encore au labyrinthe de Crète , si TAchéron bouillonne encore, livrez-moi sans pitié à toutes leurs fureurs; j'ai trop vécu d'un jour, il me serait doux de mourir.
« Tu offenses les dieux, en doutant de leur justice, me répondit le dauphin. La vie humaine n'est qu'une représentation fugitive, à laquelle doit succéder une existence durable et réparatrice ; le criminel renaît sous d'autres formes ; il renaît pour satisfaire à la justice divine; il renaît en conservant le sentiment de ce qu'il fut, et en subissant toutes les peines de sa condition nouvelle. Aperçois-tu cette île qui brille d'une pâle clarté dans la mer Ionienne? C'est là que le Père des dieux appelle et réunit les tristes débris que laissent après leur mort les créatures humaines : c'est là qu'il repétrit l'argile qu'il ne fit que prêter aux hommes , et qu'il