‹ Le manuscrit de feu M. Jérôme [pseud]Chapitre 176 sur 233 · LIVRE IV. CHAPITRE III · texte numérisé non relu

LIVRE IV. CHAPITRE III

qu'ils avaient refusé la sépulture à des créatures humaines.

« Toutes les nomenclatures zoologiques suffisaient à peine à la puissance souveraine qui , proportionnant toujours les peines aux délits, métamorphosait les hommes immondes en insectes stercoraires, les ennemis des lumières en hibous, les amis de l'antique barbarie en écrevisses, les déprédateurs en échassiers, et ceux qui avaient introduit la politique dans la justice, en vipères condamnées à se piquer et s'empoisonner ellesmêmes.

«Mais le spectacle dont je fus le plus horriblement frappé, ce fut celui que je vais vous raconter et que j'ai peine à croire moi-même, quoique je l'aie vu de mes propres yeux.

Se' tu se hor à creder lento

Cio chi diro ? non sarà maraviglia Ch'io chèl vidi a pena il mi consento.

« Les mânes d'un visir et d'un pacha tombèrent ensemble; l'un devint un boa gigantesque, qui embrassa de ses replis la tige d'un cocotier ; et l'autre un vautour qui , attiré par le souffle du serpent, voltigeait sur sa tête, et était, par un charme irrésistible , forcé de descendre dans la gueule du visir, dont il ne se dégageait tout meurtri qu'en déchirant les flancs du reptile. C'est ainsi que ces deux monstres se dévoraient entre eux , tandis

qu'une foule innombrable de cadis , de bachis , de kiajas, de begs, de padischahs, d'effendis, de scherifs, de scheicks, d'émirs, de muftis, d'ulémas, de mollahs, de derviches, changés en bêtes carnassières , s'abreuvaient de leur sang.

«En cet endroit de mon rêve, il m'a semblé qu'un crocodile de l'espèce des alligators, saturé de la chair des Grecs, aborda dans l'île à la suite d'une escadre turque, et y répandit un effroi universel. On chercha cependant à se mettre en défense; les renards tracèrent un plan de campagne; les ânes sonnèrent la charge; les pies-grièches crièrent de toutes leurs forces; les cigales chantèrent des airs guerriers ; les serpents sifflèrent et les tortues se mirent en ligne. Mais, à mesure que le monstre avançait, les fourmis retournèrent à leurs magasins, les castors à leurs ateliers, les porcsépics et les hérissons replièrent leurs dards et se roulèrent en boule sous l'herbe, les cigales se turent, les poulpes de mer teignirent les eaux d'une liqueur noire pour dérober leur fuite à tous les regards. Les cormorans, les fous, les pinguins et les albatros se cachèrent dans les joncs des marais , et , à l'instant qui a précédé celui de mon réveil, il n'y avait plus, en ligne de bataille, que des plongeons, des singes et des butors. »

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