‹ Le manuscrit de feu M. Jérôme [pseud]Chapitre 177 sur 233 · CHAPITRE IV · texte numérisé non relu

CHAPITRE IV

Comme ce ne sont pas les grâces les plus vives, ni les figures les plus régulières qui inspirent les sentimens les plus durables , mais plutôt les physionomies empreintes de je ne sais quel charme rêveur et mélancolique; de même ce ne sont pas les paysages riants et fleuris qui vous arrêtent avec le plus de puissance, mais ceux qui inspirent un recueillement mystérieux, un sentiment voisin de la tristesse ; car la tristesse a aussi sa volupté. Toutes les séductions de la toilette la plus recherchée, ont moins d'empire que n'en a quelquefois la sévère parure d'une robe de deuil; et si un aimable enjouement peut inspirer un goût passager, il n'appartient qu'à la mélancolie de nourrir une passion durable.

Ces réflexions rappellent à mon esprit une contrée que nous eûmes occasion de visiter durant notre voyage , et qui est connue en Piémont sous le nom de il paesetto délia civetta. Rien au monde n'est plus triste et en même temps plus attachant que ce site. Du fond d'un obscur ravin , vous aper-

cevez sur vos têtes, une muraille gypseuse qui s'élève perpendiculairement et qui cache son sommet dans la nue. Sur les divers entablemens de cette muraille, vous voyez les débris dune forêt de sapins, dont le feu a détruit les branches et le feuillage. Il n'en reste que les troncs noircis, encore debout, qui, se dessinant sur un fond blanchâtre, lui donnent l'aspect le plus lugubre. Les flammes et la fumée de l'incendie qui a dévoré cette forêt, ont dessiné, sur cette espèce de tapisserie, des figures bizarres qui, aperçues de loin, ressemblent à des fantômes dansant sur des abîmes. Une brume épaisse couvre le faîte auquel est attaché ce linceul funéraire. Au-dessous de cette scène de deuil, vous apercevez des bosquets de bouleau qui étalent ça et là leur feuillage triste et leurs rameaux pendans , comme des pleureurs qui assistent à des funérailles. De vieilles masures, autrefois habitées par des hommes , et qui sont devenues la demeure des ours, dominent le paysage, et sont à leur tour dominées par un clocher dont la flèche est encore debout. Les torrens qui descendent de ce sommet, le sifflement des vents à travers ces roches, et les cris des oiseaux de proie qui tournent sans cesse autour d'elles, forment une harmonie tellement sauvage, que l'on croirait assister plutôt à un convoi, qu'au développement d'une scène champêtre.

Il est en nous un penchant'qui nous attire par

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