LIVRE IV. CHAPITRE IV
un charme irrésistible vers la contemplation des ruines. Cette disposition est un avertissement de la Providence qui nous invite à nous familiariser avec l'idée de notre propre destruction, par l'aspect de toutes celles qui nous environnent. Heureux celui qui profite de cette leçon salutaire. Il ne s'armera pas d'une verge de fer pour commander ses semblables, ou pour gouverner ses administrés. Il verra en eux des êtres fragiles comme lui, et qui lui ressemblent trop pour qu'il puisse^ se croire leur maître. Il sait que le rêve de l'orgueil ne dure qu'un jour. Il sait que tout périt, et que dans le naufrage des choses humaines, la seule ancre de miséricorde est la vertu, et la seule planche de salut, la bienfaisance.
Nous montâmes jusques au pied de la grande muraille dont nous venons de parler. Nous errâmes long -temps dans cette région désolée, sans rencontrer aucun être vivant, et nous vîmes enfin sortir du fond de ces décombres, un vieillard à cheveux gris. Il nous apparut comme le génie de ces ruines. Nous l'interrogeâmes sur la catastrophe qui avait pu les produire.
Il y avait autrefois ici, nous dit -il, un village florissant. La paix régnait dans les familles, et la concorde parmi les habitans. Un procès parmi eux était une chose inouïe. Il n'y avait ni oisifs, ni fainéans, ni pauvres, ni riches, et comme on n'y connaissait pas les besoins qui assiègent les habi-
tans des villes , on n'y ressentait pas les tourmens de l'envie, et on y jouissait de toutes les douceurs d'une aimable égalité. Content du peu de moisson que l'on pouvait recueillir dans les intervalles que les rochers laissent aux travaux de l'homme, et des produits des troupeaux , leurs jours s'écoulaient dans toute l'innocence des mœurs pastorales. Les jeunes gens écoutaient avec respect les salutaires avertissemens des vieillards, les enfans étaient soumis à leurs parens, ils se chérissaient entre eux; et cette chaîne de devoirs se rattachait à l'idée d'un Dieu juste et vengeur, à la crainte de lui déplaire, au besoin de l'aimer et de le servir. On y suivait aveuglément les conseils d'un vieux curé qui , depuis soixante ans , dirigeait l'éducation des enfans , présidait aux mariages et arrangeait les affaires de familles. Il était respecté comme arbitre , obéi comme pasteur, et aimé comme un père.
Un seul individu suffit pour détruire cette heureuse harmonie. Un étranger, un Génois vint s'établir dans le village. Cet homme avait de mauvaises mœurs, et comme les idées religieuses sont la plus forte digue que l'on puisse opposer à leur débordement , il mit toute son application à les détruire dans le village, afin de donner un cours plus libre à ses inclinations vicieuses. Il tourna en dérision les cérémonies du culte, les maximes des vieillards et les soins tutélaires des mères. On eut d'abord 'ces doctrines en horreur ; mais peu -à-peu