LIVRE IV. CHAPITRE IV
on se familiarisa avec elles. Bientôt une fille, à peine adolescente, devint la victime de ce séducteur. La simplicité de ses mœurs aida à la séduire. Plus elle était innocente, plus il fut facile de l'amener au point où elle cessa de l'être. Le scandale fut grand dans la paroisse. De mémoire d'homme, on ne se rappelait pas un événement semblable. Les habitans, cédant à un mouvement d'indignation, allèrent faire le charivari à la porte de l'étranger, et continuèrent ce bruit pendant plusieurs nuits. Il n'osa plus se montrer. Il se plaignit à l'autorité ; il prétendit qu'on en voulait à sa vie , qu'il était la victime d'un égarement populaire, et ce qui n'était que l'indignation de la vertu, fut considéré et puni comme une rébellion.
La maréchaussée arriva dans le village; on arrêta plusieurs habitans, et l'étranger, triomphant par l'intervention de la force publique , profita de cette occasion pour achever la destruction des mœurs. Il mit un bouchon à sa porte et il établit chez lui un cabaret. Bientôt ce lieu devint le rendez-vous habituel des personnes des deux sexes. Après avoir ébranlé toutes leurs croyances, il les flatta dans tous leurs goûts, les jeunes gens par l'attrait des boissons étrangères , les jeunes filles au moyen de quelques objets de toilette qu'il leur distribua.
Peu à peu il y eut foule dans le cabaret et solitude dans l'église. On tourna en dérision toutes
35o MANUSCRIT DE M. JEROME.
les idées morales , on se moqua dans le village des filles qui étaient soigneuses de leur réputation; l'impiété y fut considérée comme un noble courage, et les succès du libertinage comme un point d'honneur. Tous les liens étant ainsi brisés , on ne travailla plus, on voulut jouir sans rien faire, on consomma le peu qu'on avait*, on s'endetta, et en assez peu de temps, on vit dans le village ce qu'on n'y avait jamais vu, des huissiers et des mendians , des enfans plaidant contre leur père , des femmes contre leurs maris et les voisins entre eux. C'est ainsi que tous les vices et tous les malheurs entrèrent à -la-fois dans le village, parce que le libertinage en avait ouvert les portes. Le scandale fut porté si loin , que l'autorité en fut instruite. Elle reconnut qu'on l'avait trompée, et qu'au lieu d'apaiser une rébellion, elle n'avait fait qu'assurer, par son intervention, le triomphe de l'impiété. L'intendant donna ordre au Génois d'évacuer le village et de n'y jamais revenir, et il partit.
Quelques jours après son départ, le feu consuma la seule forêt qui servait de ressource à la commune contre la longueur et l'âpreté des hivers. Vous apercevez encore d'ici les troncs noircis et calcinés de cette vieille forêt. Une voix unanime accusa l'étranger de cet incendie. On l'avait aperçu rôdant la nuit aux environs de la commune. On eut de violens indices , mais on manqua