‹ Le manuscrit de feu M. Jérôme [pseud]Chapitre 18 sur 233 · LIVRE I. CHAPITRE IV · texte numérisé non relu

LIVRE I. CHAPITRE IV

de rivages féconds, au sein des paysages les plus variés et les plus aimables ? des millions de créatures humaines s'entassent les unes sur les autres dans des édifices qui ressemblent moins à des maisons qu'à des collines où des multitudes de souris viennent se nicher. Dans ces couches humaines ainsi superposées, on se gêne, on se presse, on s'emprisonne, et qui pis est, on s'infecte.

On ne sait pas assez, ajouta-t-il, que l'homme est un poison pour l'homme ; que son individu physique n'est pas seulement une fabrique de matières et de vapeurs délétères, mais une collection de manufactures, composée d'alambics, de récipiens, d'égoûts, de robinets, de pompes foulantes et aspirantes et de métiers battans. Et cette collection de fabriques diverses est recouverte d'une peau qui est , elle - même , un atelier en pleine et continuelle activité. Nous filtrons, nous distillons, nous évaporons, nous absorbons; nous faisons des produits chimiques, jour et nuit, sans déclarations ni patente, sans aucune répression de cette sage police qui a banni hors des murs des villes les fabriques de poison , et qui laisse en dedans l'homme lui-même , cette manufacture dangereuse, l'homme qui, comme un ouvrier ambulant, porte avec lui tous les instrumens de ses insalubres fabrications. Aussi, voyez Paris; examinez sa population. On n'y reconnaît plus ces fiers enfans des Gaules qui , tremblans devant leurs

Druides , faisaient trembler les armées romaines. Vous n'y voyez que des populations hâves, jaunes, tannées, qui rendent par tous les pores les poisons qu'elles recèlent. Un voile de cafardise , répondit un convive, s'étend sur le monde. Une moitié de l'espèce humaine se masque, l'autre moitié s'enfroque, et il faut monter jusque sur le Viso pour trouver un visage.

Le dîner dura long-temps encore; on continua de beaucoup causer, et je remarquai que la conversation se soutenait toujours à la hauteur des bouchons que faisaient sauter les vins contenus dans les bouteilles. Lorsqu'on sablait la clairette de Die on voyait des éclairs d'esprit; mais lorsqu'on revenait au vin de Pignerol, on n'entendait que des platitudes.

Pendant qu'on mangeait et qu'on parlait, le mathématicien de Briançon observait en silence toutes les physionomies, et il cherchait à découvrir le rapport géométrique qui existe entre le mouvement des mâchoires et celui des langues, et il remarqua que M. le Doyen ne prenait jamais la parole sans former avec ses lèvres une ellipse dont le grand diamètre était au petit comme un est à six ; et que , lorsque le rabbin de Francfort prenait la parole , cette ellipse disparaissant sur la bouche du doyen devenait , par le rapprochement des lèvres , un arc de quatorze degrés; et, il s'occupait de ce calcul, lorsqu'une dispute s'éleva sur la préémi-

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