‹ Le manuscrit de feu M. Jérôme [pseud]Chapitre 19 sur 233 · LIVRE I. CHAPITRE IV · texte numérisé non relu

LIVRE I. CHAPITRE IV

nence de caractère de l'une des trois nations dont les représentans se trouvaient en ce moment sur le sommet élevé qui les domine toutes trois.

Le jugement en fut déféré à l'un des convives qui n'appartenait à aucune d'elles , et qui prononça ainsi :

Le savoyard sobre, patient, fidèle, mais gras, froid et lourd, ayant abdiqué l'antique caractère allobrogique.

Le Dauphinois prudent, mais ferme, hardi, et prêt à suivre Brennus au capitole.

Le Piémontais profond, papelard, patient dans l'attente, mais vif à saisir l'occasion de la vengeance.

L'ours , le chamois et le renard représentent assez bien ces trois peuples.

Et, quand aux femmes, la Savoyarde peut être comparée à la gelinotte, la Dauphinoise à la femelle du coq de Bruyère, et la Piémontaise à la cresserelle.

Mais cette dernière partie du jugement fut sifflée, parce qu'elle condamnait les premières à coqueter et à pondre sans cesse, et celles-ci à casser et manger les oeufs de celles-là.

On causa, on bavarda, on mangea et on but beaucoup encore , et, pour mettre fin à cette bourdifaille , le docteur qui avait conservé sa raison libre, proposa de porter des toasts. Le premier fut déféré à M. le curé de la paroisse, qui porta le toast suivant :

Au triomphe de la morale chrétienne dans tous les cœurs et sur tous les points du globe !

M. le chancelier de la société royale des sciences de Saint-Claude en Valgaudemar, porta ainsi la seconde santé :

Au suprême architecte des mondes! à celui qui conduit les étoiles , qui fait naître l'herbe des champs, et pourvoit au besoin de tout ce qui respire!

La troisième santé fut déférée au grand baile de Provence, qui s'exprima ainsi :

Aux troupeaux et aux prairies! * et à la destruction des vétérinaires et des carabins qui s'écartent des maximes que nous publions pour le salut du bétail !

Ce toast , reçu d'abord dans le plus morne silence , fut bientôt repoussé par de bruyans murmures. Se croit-il encore, disait-on, au temps de Guillot quatorze? Il est pasteur, et pasteur considérable sans doute , mais il est berger comme les autres , et le vœu qu'il exprime entraîne avec lui la servitude des bergers et la destruction des troupeaux. Pourquoi ne veut-il donc pas que chacun soigne ses moutons comme il l'entend.

Ce baile était un excellent homme, et même un homme d'esprit , et lorsqu'il s'aperçut qu'il lui était échappé de dire une grosse sottise, il s'écria

* Ovibus et pratis.

Page 1