LIVRE VI. CHAPITRE I
simple, ne peut convenir aux mortels qui sont doués d'une nature double. Il leur faut des folies qui correspondent aux besoins de chacune de ces natures. Ces folies régnent souverainement durant un ou plusieurs siècles, après quoi elles font place à d'autres qui passeront comme les premières. ïl n'y a que la raison qui ne règne pas dans le monde. Elle n'a pas de résidence habituelle , ni de domicile légal dans les sociétés humaines ; elle y attend ses lettres de grande naturalisation.
Lorsque nous parcourions les Alpes, la folie alors régnante était la politique. On ne s'occupait que de la régénération de l'espèce humaine par les lois. Cette idée agitait toutes les têtes; littéralement parlant, elle y faisait fureur. La liberté, comme un chevalier errant courait par monts et par vaux , frappant d'estoc et de taille , se battant contre des moulins à vent, et rompant des lances pour un ingi'at qui se moquait d'elle, et qui depuis a prouvé qu'il n'en voulait pas.
La première personne que nous rencontrâmes à l'entrée de la vallée fut un faucheur à barbe grise, au visage ridé, qui se reposait sur sa faulx. Nous l'interrogeâmes sur les curiosités du local que nous venions visiter. Il y a ici beaucoup de grottes, nous dit-il, mais gardez-vous de la sixième que vous trouverez à votre main droite. Nuit et jour on y fait le sabat. Beaucoup de gens y entrent, peu en sortent.
Un peu plus loin, nous trouvâmes une femme
courbée sous le poids des années et qui portait sur un visage décrépit, je ne sais quoi de spirituel et même de poétique. Elle faisait tourner entre ses doigts desséchés un morceau de coudrier suspendu à des brins de fil. J'aurais plus tôt fait de dire qu'elle filait de l'étoupe avec un fuseau. Que le ciel, nous dit cette vieille, vous accorde pendant votre voyage ses bénédictions les plus abondantes, et qu'il vous préserve surtout d'entrer dans la sixième grotte. C'est aujourd'hui fête dans la vallée; des étrangers y arrivent de toutes parts avec de mauvaises intentions. Ils jouent dans cette grotte des farces dignes de Satan ; mais ils n'en sortiront pas sans être marqués de son ergot.
Un peu plus loin encore , nous vîmes accourir vers nous un jeune homme à figure radieuse, portant une couronne de gentiane sur sa tête et tenant à sa main une baguette semblable à celle que les enchanteurs font tourner entre leui*s doigts. Gardez-vous, nous dit-il, des propos des vieilles gens que vous venez de rencontrer ; ne perdez pas l'occasion de voir ici ce qu'il y a de plus curieux. Des étrangers qui ont fait le tour du monde assurent qu'il ne renferme aucune merveille semblable à celles que l'on trouve dans cette vallée. On n'a rien vu quand on n'a pas visité la sixième grotte.
Nous continuâmes de suivre notre chemin, et arrivés à l'ouverture de cette grotte, nous rappelâmes à nos mémoires les avertissemens des deux