LIVRE VI. CHAPITRE II
avec l'égalité des intérêts. Il ne faut qu'une année, qu'un jour pour introduire chez un peuple une idée simple, qui va directement à ses passions; un siècle ne suffit pas pour y faire sentir la distinction qui doit nécessairement exister entre deux idées qui se touchent, mais qui ne doivent jamais se confondre.
De tels discours sont sévères, répondis-je à mon guide ; ils sont durs à l'oreille condamnée à les entendre. Mais, permettez que je m'abandonne à de plus douces espérances. On ne saurait s'égarer en suivant le flambeau allumé par des sages. Ces sages, me répondit-il, connaissent toutes les théories , mais ils ont oublié toute l'expérience. Ils ont déchiré toute l'histoire ; ils veulent une régénération universelle; ils arriveront A< une ruine commune. Le présent le plus funeste que l'on puisse faire à une nation , dont la masse est ignorante et superstitieuse, et la minorité légère et passionnée , c'est la liberté. C'est quelquefois le crime de la science et le tort de la vertu.
Pendant que nous causions ainsi, nous avancions toujours dans l'intérieur de la grotte. J'observai que nous coulions sur une pente que des eaux savonneuses rendaient fort glissante. J'essayais de me retenir par des mousses et des stalactites qui pendaient le long des rochers; mais elles me restaient à la main. Plus nous avancions, plus l'odeur de soufre se faisait sentir. L'oreille n'était plus charmée par les chants qui nous
36a MANUSCRIT DE M. JEROME.
avaient séduits en entrant dans la grotte. On entendait, au milieu d'un bruit confus, des eaux qui tombaient et bouillonnaient dans un gouffre. Le ruisseau, d'abord tranquille, était devenu un torrent. Il ne murmurait plus, il mugissait. Ce que nous voyons, ce que nous entendons ici, dis-je à mon guide, ne ressemble déjà plus à ce qui nous a charmés en y entrant. Je glisse toujours , je crains de tomber dans un précipice, et je voudrais regagner l'ouverture extérieure de la grotte. Essayons, me dit-il, si nous le pourrons. Mais tous les efforts que nous fîmes pour rétrograder nous forçaient au contraire d'avancer. Nous étions d'ailleurs poussés en avant par la foule qui venait derrière nous. Nous arrivâmes enfin vers une pente abrupte. O ciel! dis-je à mon guide, j'aperçois un gouffre ouvert sous mes pieds. On ne peut ici se retenir à rien, tout y est mobile et sans consistance, et je crains d'un instant à l'autre d'y être précipité. Ne craignez rien, me répondit-il, je m'attache à tous vos pas. Je connais ce local; je vous soutiendrai dans votre chute, et je vous poserai à terre doucement. Je glissai en effet comme sur du verglas. Mon guide me soutint en l'air, et je ne sais si la frayeur m'abusa , mais il me sembla qu'en ce moment deux ailes brillantes se développèrent sur ses épaules, qu'une auréole couvrit sa têle, et que nous descendîmes plutôt que nous ne tombâmes; tandis que nos malheureux