‹ Le manuscrit de feu M. Jérôme [pseud]Chapitre 187 sur 233 · LIVRE V. CHAPITRE II · texte numérisé non relu

LIVRE V. CHAPITRE II

compagnons de voyage tombèrent pêle-mêle au milieu des plus vives alarmes.

Il régnait une très grande confusion dans la seconde grotte où nous arrivâmes. Tout le monde y parlait et y agissait à-la-fois. On se coudoyait, on se heurtait les uns les autres, et, tout en se remuant, on glissait toujours en avant. C'est de notre côté qu'est le souverain, disait un groupe placé à droite ; c'est de notre côté qu'il règne , disait un homme de la gauche. C'est parce qu'il est partout qu'on ne doit le distinguer nulle part, répondaient les habiles d'un groupe voisin. Je suis souverain , tu es souverain , il est souverain , nous sommes ici tous souverains ! Vous me marchez sur la pointe du pied , disait-on dans un endroit; vous me pressez horriblement les flancs et je suis sur le point d'étouffer, répondait-on dans un autre. Comme vous êtes grand et que je suis petit, disait un nain , permettez que je passe entre vos jambes. A quoi l'homme à taille élevée répondait: Les grands ne te paraissent grands que parce que tu es à genoux ; lève-toil

Comme je remarquai que toute l'influence était passée aux hommes à larges épaules et à poitrine retentissante, je m'adressai à une sorte de Milon de Crotone que je trouvai dans cette grotte. Je

voudrais ici, lui dis-je, un peu d'ordre, un commandement unique, qui exprimât avec précision la volonté de tous , ou du moins celle du plus grand nombre. — On voit bien que vous êtes un monarchiste, me répliqua cet athlète en glissant sur ses jambes. — Mais quel inconvénient trouveriez-vous donc, lui répliquai-je, à ce que les sages qui sont ici se réunissent pour exprimer la volonté commune? — Fi, monsieur ! vous êtes un aristocrate.— Aristocrate, si vous voulez, mais vous ne jouirez d'aucun bien-être , si ceux qui sont revêtus de la plus haute considération, ou, ce qui est ici la même chose, doués de la plus grande force , ne se font obéir par toute cette multitude. — Vous constitueriez par-là une oligarchie odieuse. — Eh bien! puisque vous craignez, et non sans beaucoup de raison, de confier le pouvoir à des hommes, laissez-vous donc gouverner par les principes éternels qui dérivent de Dieu lui-même , et qu'il grava dans toutes les consciences avant qu'on les consignât dans les livres sacrés. — Nous voilà dans la théocratie!

Vous le voyez, me dit alors mon guide, on ne veut ici d'aucune espèce de gouvernement, parce que chaque gouvernement est voisin d'un abus. Il n'y a ni loi, ni magistrature, ni obéissance possibles pour des hommes enivrés à la coupe de l'indépendance. Voilà où nous ont conduits les maximes de ces sages égarés par la lueur d'une philosophie

Page 1