‹ Le manuscrit de feu M. Jérôme [pseud]Chapitre 191 sur 233 · LIVRE V- CHAPITRE II. 3y I · texte numérisé non relu

LIVRE V- CHAPITRE II. 3y I

vous, leur disait-il, de quel point vous êtes partis et à quel terme vous êtes arrivés. La rage de l'extermination était telle chez vous, qu'arrivé quelques années plus tard, je n'aurais plus trouvé personne. Vous n'aviez plus ni Dieu, ni loi, ni police , ni autorité ; vous étiez devenus le rebut de l'espèce humaine et l'opprobre du monde; je vous ai réconciliés avec lui et surtout avec vous-mêmes. Lorsque le délire est passé, ce ne sont pas les fiévreux qu'il faut incriminer, c'est la fièvre; la fièvre seule a tort. Ce sont de ces crises par où les sociétés humaines doivent nécessairement passer lorsqu'elles se remuent. L'essentiel pour l'art est de les rendre le moins longues et le moins périlleuses possible. Vous savez comment je vous ai amenés à la convalescence. Que le passé ne s'offre jamais à vos mémoires comme motif de vengeance , mais toujours comme leçon. Je connais à fond vos caractères; je veux mettre tous mes soins à vous gouverner. Vous aimez les belles illusions, je vous procurerai celle de la gloire. Vous êtes essentiellement inconstans, mobiles; je perfectionnerai sans cesse votre législation ; chaque année vous aurez , avec un almanach nouveau, une constitution nouvelle. Vous serez toujours au courant des phénomènes du ciel et des prodiges de la cour, et vous observerez, avec un égal intérêt, l'apparition d'un nouveau souverain et celle d'une comète nouvelle. Occupés à considérer les astres dans les té-

lescopes et ma personne dans les gazettes, cela remplira vos loisirs , car, ce que je crains le plus au monde , c'est de vous voir inoccupés. Pour les individus , l'oisiveté est la mère de tous les vices ; pour les vieux peuples , l'ennui est le père des révolutions.

Pendant que le spirituel dictateur causait ainsi , nous entendîmes plusieurs détonations qui semblaient devoir faire sauter en l'air sa personne et la grotte toute entière; mais lui, sans s'émouvoir le moins du monde, enveloppé de feu et de fumée , continua ainsi : Vous voulez être libres, et je veux être puissant ; ces deux volontés sont d'accord; car la liberté de tous n'a de base solide que dans la puissance d'un seul. Si vous étiez des hommes parvenus à maturité, je vous donnerais des institutions immuables; vous êtes de vieux enfans, vous aurez des jouets.

Aux détonations près , on jouissait dans cette grotte de beaucoup de tranquillité, pourvu qu'on y conservât l'alignement; mais comme on y était formé en masse compacte, le mouvement était d'autant plus violent qu'il était plus unanime. La phalange, s'étant remuée d'abord d'une manière trop vive, et ensuite d'une façon trop timide et trop lente, glissa toute entière dans une autre grotte.

On jouissait dans cette sixième grotte, de cet

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heureux mélange de pouvoir et de liberté dont l'équilibre est si difficile à garder. Un vieillard au visage vénérable, au caractère modéré et prudent, à l'esprit juste et circonspect, présidait dans ce séjour. Les lois que je vous données, disait-il, ne sont point les plus parfaites que l'on puisse imaginer, mais ce sont les meilleures que vous puissiez supporter ; elles conviennent à des hommes comme vous, qui avez traversé, avec beaucoup de périls et de dommages, cinq grottes; qui avez été enivrés dans la première, foulés dans la seconde , mutilés dans les deux suivantes , esclaves glorieux dans la dernière. Il n'est point de bonté absolue pour un système quelconque de gouvernement, il ne peut avoir qu'une bonté relative. Le plus parfait est celui qui protège avec le plus d'efficacité tous les intérêts et toutes les opinions. Je ne vous promets point la gloire , vous en êtes rassasiés; je ne vous promets pas une seule liberté, je vous en donnerai plusieurs , je vous en donnerai autant que vous pourrez en supporter. Mais , au nom du Dieu qui nous regarde et qui nous assiste , au nom d'un vieillard éclairé par une longue expérience, au nom d'un ami qui vous conseille, et d'un père qui vous aime, prenez pitié de vousmêmes; n'affligez point mon cœur par vos discordes et par les éclats bruyans de votre inconstance. Lorsque vous avez brusquement changé de lois et de maître, ne vous plaignez point si je

corrige une des institutions que je vous ai données. Ce n'est pas là détruire , c'est réparer.

Malgré des paroles si douces, et les effets qui succédaient chaque jour à ces paroles, il ne laissait pas que d'y avoir beaucoup de mécontens dans la grotte. Qu'avons-nous gagné dans ce dernier changement, disaient-ils avec une coupable ingratitude? nous étions auparavant formés en régiment; aujourd'hui nous sommes alignés en processions. Les chapelles ont succédé aux casernes, et l'odeur de l'encens à celle de la poudre à canon. On est obligé à des demi-tours à droite et à gauche perpétuels; on est comme le meunier qui est obligé d'observer perpétuellement le vent, afin de diriger Faile de son moulin. La tête tourne sur la balançoire; on s'écorche sur l'escarpolette, et rien n'est ici consolidé , depuis qu'on parle tant de consolidation.

A quoi les hommes raisonnables répondaient : On ne saurait nier que, de toutes les grottes que nous avons traversées, celle-ci soit la meilleure. Il est vrai que le ter rein y est glissant; mais telle est la nature du sol , et , pour le changer , il faudrait détruire la montagne entière et en créer une nouvelle; et c'est précisément parce que le terrein y est glissant qu'on devrait prendre des points d'appui, se tenir plus tranquilles et ne pas se livrer à des mouvemens qui accélèrent notre marche vers de nouveaux précipices. Est-il raison-

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